lundi 13 septembre 2021

Les Héritiers

 Un roman de Fabien Clavel, publié chez ActuSF.

Mon avis sur Feuillets de cuivre.

Présentation de l'éditeur :

Paris, 1899
Les fées sont parmi nous. Cachées. 
On les appelle des Faux-Semblants. 

En pleine Belle Époque, Raphaël Acanthe, jeune séducteur, découvre à la faveur d’un duel qu’il est l’un de ces Faux-Semblants : un sylve.
De Paris au Sahara en passant par Budapest, cette découverte l’emmène dans un engrenage infernal, entre les diverses factions de fées et les complots contre la Monarchie féerique.
Entraîné malgré lui dans cette intrigue tentaculaire, Raphaël en compagnie d’un groupe hétéroclite de Faux-Semblants, dont Béla, un pitoyable mais si attachant vampyr, et Una, une dangereuse fleur de métal, va mettre à jour une terrifiante machination qui pourrait dévoiler au monde l’existence des fées. 

Auteur d’une cinquantaine de romans et lauréat d’une vingtaine de prix littéraires, Fabien Clavel aime à arpenter tous les genres de l’Imaginaire avec un égal plaisir. Cette fois, son roman mêle la fantasy au steampunk pour emmener le lecteur dans une aventure trépidante où le suspense se teinte de magie.
 
Feuillets de cuivre m’a durablement marquée et fait partie de mes livres préférés, aussi j’étais enthousiaste à l’idée de découvrir un autre roman dans le même univers, avec en prime la présence de Ragon. L’ambiance, cependant, est différente. L’auteur a pris une direction qui n’est pas pour me déplaire, dans laquelle mythologies, prophétie, complots et coteries se mêlent allègrement.
La lecture est exigeante et demandera toute votre attention ; il ne faut pas avoir peur des intrigues à tiroirs ni de suivre de nombreux personnages. Cela m’a ravie. J’aime les récits qui ne prennent pas leurs lecteurs pour des imbéciles.
On découvre dans ce roman une société complexe, cachée dans les replis de la nôtre et des factions qui s’opposent dont les buts ne nous sont pas toujours entièrement dévoilés. Si vous aimez les complots, vous serez ravis.
L’auteur a su créer des personnages imparfaits et complexes qu’il est plaisant de suivre, de découvrir et voir évoluer. Ne vous attendez pas cependant à les aimer inconditionnellement. Cela fait aussi partie de leur charme.
C’est un bien long roman, que je n’ai pourtant pas vu passer et qui m’a laissée dans l’attente d’une suite que j’espère tout aussi prenante. Les personnages comme l’intrigue recèlent encore de nombreux secrets que je suis impatiente de découvrir.

mardi 7 septembre 2021

Biotanistes

Un roman d'Anne-Sophie Devriese, publié aux éditions ActuSF.


Présentation de l'éditeur :
Quelque part dans le futur.

La terre est sèche. Des grappes d’humains survivent dans les dernières oasis. Terminé les ruisseaux, terminé les animaux, terminé… la domination masculine. Parce qu’elles semblent être les seules à survivre à une maladie qui décime l’humanité, les femmes ont pris le pouvoir et les hommes sont relégués au rang de reproducteurs.

Rim, jeune sorcière élevée au convent, voit son premier saut dans le passé approcher avec impatience et fébrilité : et si elle n’atterrissait pas en zone utile et devait renoncer pour toujours à voyager dans le temps ? Et puis, qui est Alex, cette nouvelle venue qui la déroute tant, la pousse à reconsidérer ses certitudes ? Et si… Et si les hommes, en vérité, pouvaient survivre au fléau ?

Encore une pépite de l’excellente collection Naos !
Futur, date indéterminée, une maladie a décimé la population et continue de faire rage sans que son mode de contagion ne soit identifié. Les désastres environnementaux engendrés par l’humanité ont ravagé la terre. Les abeilles ne sont plus et peu de flore leur a survécu. Sans parler de la faune... Après avoir envahi et détruit l’écosystème, le plastique est devenu une denrée aussi précieuse qu’elle est rare. De l’humanité, il ne subsiste que quelques communautés éparses qui survivent tant bien que mal dans un immense désert. Leurs déplacements sont limités par l’effondrement technologique et l’accès aux ressources aussi bien qu’au savoir est problématique. 
Le salut de ces gens tient surtout au bon vouloir de celles que l’on nomme les Sorcières. Touchées par la maladie, mais sorties indemnes de celle-ci, elles ont développé un talent précieux : elles peuvent voyager dans le passé. Un seul endroit, une seule époque, elles ne choisissent pas et ne peuvent rien ramener de matériel. En revanche, elles peuvent apprendre par cœur toutes les informations qui leur permettront de rassembler le savoir utile, mais perdu, accumulé par leurs semblables au cours des siècles précédents. À l’époque de notre récit, elles sont craintes et jalousées, mais aussi respectées. Il n’en a pas toujours été ainsi et on se rendra vite compte que leur histoire complexe et fascinante, tout comme leur ascension au pouvoir, recèle de nombreux secrets.
Rim est une sorcière, bien malgré elle, seule rescapée de sa famille anéantie par le fléau. Elle a été sauvée par Ulysse le conteur itinérant et ramenée dans un convent où elle a grandi sous la protection d’Anthoïna, une talentueuse biotaniste. Dans cette société matriarcale — où les femmes dominent puisqu’elles seules peuvent survivre au fléau — Rim s’interroge sur beaucoup de choses, sur la notion d’égalité entre les sexes autant que sur l’usage que font ses « sœurs » de leur pouvoir, sur la source du fléau et la raison pour laquelle les hommes n’y survivent pas. Elle sait confusément que toutes les questions ne sont pas bonnes à poser dans ce dernier bastion de la connaissance humaine. Cependantn son prime saut approche. Quelle influence aura-t-il sur ses croyances et sur sa vie d’adulte ?
Biotanistes est un excellent roman, aussi prenant que créatif. J’ai adoré découvrir comment cette société s’est reconstruite pour survivre, les choix bons comme mauvais qu’ont fait ces humains pour s’adapter au fil des ans à un environnement de plus en plus hostile et leurs théories à ce sujet. Rim est un personnage intéressant. Passionnée et idéaliste, elle a aussi les défauts de ses qualités. Elle est impulsive et colérique. Cela ne la rend que plus humaine. Toutefois, si elle demeure au centre de l’histoire, elle n’en est pas moins accompagnée par d’autres personnages aussi complexes et que j’ai aimés suivre, notamment Alex, Anthoïna, Ibrahim et Ulysse. Je déplore cependant trop de manichéisme dans la construction des antagonistes. Par exemple, si l’on entrevoit sur la fin de l’histoire les raisons qui peuvent expliquer le comportement d’un personnage odieux tel qu’Olympe, elle manque encore trop de relief à mon goût. Des personnages plus nuancés auraient donné encore davantage d’ampleur à ce récit.
Cependant, au-delà de la construction des personnages, l’histoire elle-même est géniale. L’inversion des pouvoirs entre les sexes et le sexisme dont font preuve les femmes sont le reflet de notre propre situation. On se rend compte que les problèmes et les attitudes sont malheureusement les mêmes, peu importe qui domine. Les abus sont nombreux, les hommes discrédités et réifiés. J’ai été très intéressée par la façon dont est détournée la culture populaire, notamment les contes, pour remodeler l’histoire et renforcer l’assise de cette société matriarcale si loin de l’utopie.
J’ai aussi apprécié le contraste entre certains progrès technologiques — Anthoïna est par exemple capable de créer de minuscules créatures mécaniques ou des tenues vivantes qui s’autorégulent — et des retours en arrière drastiques dans d’autres domaines, faute de connaissances sur le sujet ou de matière première. Les véhicules les plus évolués sont des carrioles ou des chars à voiles. La médecine, ou plutôt la biotanique, peut produire des prothèses très évoluées, mais ses remèdes en sont réduits à quelques plantes.
Biotanistes est un roman d’aventure dans lequel on ne s’ennuie jamais. Au-delà de l’aspect distrayant du récit, l’autrice nous offre de nombreuses occasions de nous interroger sur notre propre société et l’avenir de la planète. Les bonds dans le passé nous confrontent à notre propre histoire, dénonçant au passage des injustices toutes contemporaines. Cependant, dans ce marasme qu’est devenu notre monde, il reste de l’espoir et l’amour de la lecture comme point d’ancrage de la sédition. Comment ne pas apprécier ?