dimanche 29 juin 2014

Le stage infernal, Ep4

L’enfer c’est les autres.
Ça, j’en ai la certitude vu qui m’accompagne…
Ce n’est pas tant le chien… Si on excepte sa manie de s’arrêter tous les trois pas pour pisser, Cerbère est plutôt un chouette clébard. Enfin, quand toutes ses têtes sont du même avis… Peu de gens savent qu’il peut, dans une certaine mesure, changer d’apparence, du moment qu’il reste canidé à trois têtes. Aujourd’hui, c’est un triple colley, mais parfois il se permet quelques petites fantaisies comme une tête de labrador, une autre de york et la dernière de beagle, avec un corps de saint-bernard… Perturbant…
Mais ici on apprend vite à cultiver flegme et désintérêt, c’est une question de survie… Alors un chien à trois têtes, on est bien forcé de s’y faire… Et puis comparé au reste, notamment aux autres bestioles à plusieurs têtes, ce n’est pas si terrible…
L’enfer n’est donc ni une question de créatures bizarres ni de lieu, non, c’est définitivement les autres : les collègues inhumains qui me forcent à aller nourrir l’Hydre et les deux spécimens qui m’accompagnent…
Pour me consoler, je me dis qu’avec de la chance l’ange ne fera pas long feu… Rumple, par contre, se sent déjà chez lui. Il regarde tout avec intérêt, il doit même regretter de ne pas avoir d’appareil photo… Pourtant on n’a rien vu de grandiose pour l’instant, on se contente de suivre la route qui mène au Tartare et qui longe la section qu’on loue aux chrétiens.
L’ange, lui, me colle plus que de raison, il est si effrayé qu’il va finir par mouiller sa toge. C’est vrai que sorti des bureaux, quand on passe à côté de la section chrétienne, même de loin, on entend des cris à vous glacer le sang. D’un certain côté, vu la chaleur qui y règne, c’est rafraîchissant…
Oh la vilaine moi, je m’étais promis d’arrêter les jeux de mots débiles…
Enfin, il est hors de question qu’on aille voir de plus près les chrétiens, je n’ai aucune envie de me roussir le poil devant les fourneaux pour distraire ces deux pervers. Par contre je me demande, aller chez l’Hydre tout de suite ou faire traîner ? Elle est de mauvaise humeur quand on l’a fait attendre, mais d’un autre côté je pourrais peut-être refiler la corvée à quelqu’un en chemin… Mouais, on va faire traîner…
— Saveria, vous pourriez commenter un peu plus cette visite. Vraiment, vous n’avez aucun sens du spectacle.
Soupir… Mon vieux, si tu savais…
— Et si nous allions plutôt voir la prairie aux asphodèles et les champs élysées ?
Il n’y a pas grand-chose à voir dans la prairie, à part de temps en temps quelques âmes qui flânent. Les champs élysées sont plus intéressants. Mais ce qui me motive à aller par là-bas c’est surtout qu’avec un peu de chance je pourrais les traîner aux abords du palais, croiser Hadès et me plaindre… Cependant l’ange ne semble pas ravi, il préfère croire qu’aucun paradis n’existe en dehors du sien, quand à Rumple, il ne trouve d’intérêt qu’aux tortures, évidemment… Après tout, c’est pour ça qu’il est devenu prof.
Je soupire encore, bon, je vais les emmener boire un verre chez Sisyphe…


***


— Et là c’est le Léthé.
— Tout comme dans l’Eneas ?
Réfléchis Sara, tu l’as lu, mais oui tu l’as lu… Enfin…
— Oui, oui, exactement comme dans l’Eneas.
— On peut goûter l’eau ?
— Ma foi, si vous avez envie d’oublier jusqu’à votre nom.
— A dire vrai j’adorerais oublier mes ex-femmes…
— On ne choisit pas, c’est tout ou rien.
En fait, ça n’est pas tout à fait vrai, on peut le diluer et je connais même quelqu’un qui en fait commerce… Si je n’avais pas peur de lui causer des ennuis, je dénoncerais volontiers celui qui lui sert de revendeur pour le coup de pute qu’il m’a fait tout à l’heure…
Ou alors je pourrais en faire boire une bouteille à Glorfindel, histoire qu’il oublie sa fonction d’ange-gardien…
Zurflute, je n’aurais pas dû le penser si fort.
L’ange persiste à désapprouver chacune de mes phrases ou pensées par de petits « humpf » agacés. J’arrive de mieux en mieux à l’ignorer, mais lui n’a pas dû louper mon idée… Subtilité, ma fille, subtilité…
Avant de passer chez Sisyphe, je leur montre le tonneau des Danaïdes, qui se sont fait la malle depuis déjà longtemps. Elles ont monté un spectacle de danse orientale. Mais ici, à part regarder ce mécréant de Cerbère pisser sur le tonneau, il n’y a plus grand-chose à voir. Disons que c’est pour le principe et parce que c’est sur notre route…
Je commente d’une voix monocorde, espérant les endormir ou les décourager en chemin avant d’arriver à la partie intéressante du Tartare, celle qui est pleine de vie et d’âmes perfides toujours prêtes à vous pousser dans une arène à leur place ou au minimum à vous tirer votre sac…
Là-bas, c’est les jeux du cirque à toute heure… Et l’autre qui me parlait de sens du spectacle… C’est qu’ici on est notablement plus imaginatif que les chrétiens au niveau supplices. A leur décharge, faut reconnaître qu’ils ont tellement de monde que faire cramer tout le cheptel est bien plus rentable et facile…
Le bar que tient Sisyphe se trouve au bas d’une colline tout près du cabinet des monstruosités, de la maison des supplices et de la plus grande des arènes. Autant dire que ce salaud a eu de la chance. Tous les chemins mènent à son bar, qu’on sorte du sentier classique pour touristes frileux épris d’antiquité (et c’est de là que nous venons), de la section chrétienne ou du cœur même du Tartare, c’est toujours là qu’on arrive…
Et croyez bien que les prix sont à la tête du client… Sisyphe a le sens des affaires.
Moyennant finances, on peut même tenter de faire rouler le rocher jusqu’en haut de la pente, histoire de voir comment il a passé le temps ces derniers siècles. C’est le genre de couleur locale qui peut plaire à Rumple, mais il est trop radin. Je pourrais bien payer pour lui, rien que pour le voir se faire écraser par le rocher, mais j’ai peur qu’il ne parvienne même pas à le pousser…
On se contentera d’un petit verre à l’ombre de parasols sponsorisés par gervais… Et ce ne sera pas faute d’avoir répété au patron que franchement ça enlève à l’établissement tout son cachet infernal.


***


L’ange n’a rien voulu prendre, même pas une goutte d’eau. Il nous a traités d’hérétiques sans foi ni lois d’une petite voix aiguë et il boude depuis qu’à la fin de sa tirade Sisyphe lui a demandé d’un ton placide :
— Alors un petit verre de chartreuse peut-être ?
Au moins ça l’a fait taire.
Rumple, lui, a volontiers pris une bière étant donné que c’est moi qui paie… Et il semble beaucoup apprécier la conversation de ce cher Sisyphe. Le plus avantageux étant que je n’ai pas à écouter… Je pourrais lui payer une place à l’arène, à la fin de la journée j’oublierai de retourner le chercher et de toute façon il ne verra pas le temps passer… Oui, je pourrais…
— Bon, on y va nourrir cette Hydre ?
— Ton museau Cerbère.
Je l’avais presque oublié celui-là…
Et Sisyphe avisant le sac en papier se fout cordialement de ma gueule.
Mouais, bon, autant y aller. Non, non, vous pouvez rester, allez donc visiter, je vais vous payer un carnet de tickets, faites donc la tournée des grands ducs et…
Peine perdue, j’ai beau insister, il veut voir l’Hydre. Quant à l’ange, je n’ai même pas essayé. Avec un peu de chance, elle voudra le garder pour le dessert.
Autant y aller tout de suite…


***


Pour se rendre chez l’Hydre, il faut trouver l’entrée d’un tunnel glacé à flanc de montagne, autant dire qu’il faut faire une sacrée trotte en arrière… Je grommelle, me plains intérieurement et tant pis s’ils n’apprécient guère ma détestable compagnie, ils ne savent pas à quoi s’attendre…
À mesure que l’on s’approche, on peut entendre des grognements qui ressemblent à ceux du sanglier, mais en plus forts, et quelque chose qui semble taper sur le sol. Il y a beaucoup d’écho dans cette grotte… Le lutin n’est pas déstabilisé pour deux sous, mais l’ange me colle aux basques d’une très détestable façon.
L’Hydre a trois têtes et c’est heureux parce que j’ai vu un jour une de ses cousines mieux pourvue qui en avait sept et toutes avec un fichu caractère…
— Préparez-vous, leur dis-je avant d’arriver, une fois qu’elle aura son paquet, il va falloir détaler à toute berzingue.
— Et pourquoi ça ? Demande d’un air suffisant ce petit con de Rumple qui ne peut évidemment pas me croire sur parole.
— Vous verrez. Après tout c’est à vos risques et périls, je vous l’ai dit en chemin.
Sur-ce nous entrons dans une cavité plus grande dans laquelle une bestiole de trois mètres de haut tape sur une sorte de table en pierre avec fracas en grognant et en gesticulant autant qu’elle le peut.
— Quoi, c’est ça l’Hydre ?
Je fais oui de la tête, en ne quittant pas des yeux la bestiole qui pourrait avoir l’air résolument punk si elle n’avait teint les écailles pointues de ses têtes en rose fluo. Quel gâchis…
Je lui lance le paquet marqué d’un grand M et je m’en vais en courant, les mains plaquées sur mes oreilles.
Je n’ai pas besoin d’attendre, et je ne vais certainement pas perdre de temps à vérifier que les autres me suivent, je sais déjà ce qui va se passer et je ne veux pas être là quand ça arrivera.
L’Hydre va se jeter sur le paquet, le fouiller frénétiquement et en retirer trois petites boîtes qui semblent tout à fait inoffensives et sont pourtant pires que toutes les tortures du Tartare réunies… Malgré mes mains plaquées sur mes pauvres oreilles, j’entends son rugissement de joie. Oh non, elle a dû au moins en avoir une nouvelle…
Je cours plus vite, rattrapée malgré toute ma volonté par les premières notes de le "la musiiiiiiique" qui résonnent et résonnent contre les parois.
Sortir, sortir d’ici au plus vite…
Je m’écroule à l’entrée de la grotte aux dernières notes de "paris latino". J’ai battu mon record. Cerbère, qui attendait dehors, m’aboie avec conviction. Je ne sais pas trop s’il m’encourage ou se fout de ma gueule et ça n’a pas grand intérêt, je me traîne le plus loin possible de la grotte.


***


Je me suis assise à l’écart un moment, le temps de reprendre mes esprits en me massant les tempes, mais ça leur a suffi pour sortir de la grotte.
L’ange fredonne en souriant, je vais le buter.
Rumple, lui, semble aussi avoir goûté le spectacle. Il tient à la main l’appareil jetable que lui a vendu Sisyphe., après une négociation intense digne de ces deux marchands de tapis. Ce qu’il ne sait pas c’est que la pellicule est sûrement cuite… Enfin… Au moins j’ai achevé ma corvée pour cette fois, c’est un indicible soulagement. À côté de ça, ces deux péquenauds seraient presque distrayants.
— Enfin Saveria, vous êtes partie trop vite, c’était un fabuleux spectacle !
Je grogne :
— Déjà vu…
— Et elle fait ça souvent ?
— Au moins une fois par semaine en tout cas, quand on lui amène ses happy meals.
En plus de n’avoir aucun goût en matière de nourriture, l’Hydre est aussi affligeante question musique. Elle collection les boîtes à musique de la starac et avant son repas elle les fait toutes jouer dans un ordre précis, de la plus ancienne à la dernière petite nouvelle et, comme si ça ne suffisait pas, elle grogne en cadence. L’acoustique étant ce qu’elle est dans cette grotte, la torture en est décuplée. Mais visiblement les deux zozos ont aimé le concert privé, l’un parce qu’il doit avoir des goûts tout aussi affligeants en matière musicale que vestimentaire et l’autre probablement par masochisme…
Je devrais profiter du fait qu’ils en parlent avec tant d’enthousiasme qu’ils ne font plus attention à moi pour ramper plus loin et me cacher.
Peine perdue, ils me remarquent aussitôt.
— Et si on retournait aux arènes maintenant ?
Et puis quoi encore ? Est-ce que j’ai l’air d’être le guide du routard ?
Cela dit, ça ou retourner au bureau… Après tout, maintenant que le plus dur est fait, ces deux abrutis ne sont qu’un inconvénient mineur…
C’est parti pour une petite promenade ! Et dire que l’après-midi n’est même pas entamée… Longue journée…


À suivre…

dimanche 22 juin 2014

Le stage infernal, Ep3

— C’est ton tour.
Je lève les yeux, j’étais absorbée dans une partie de freecell particulièrement difficile. Essayez donc de vous concentrer quand vous entendez un ange à la voix particulièrement aiguë se plaindre de vous sans arrêt…
Glorfindel est indéniablement un boulet. Je crois que ce qui me dérange le plus chez lui, outre sa manie de vouloir me convertir, c’est qu’il me rappelle un ancien ami, un pique-assiette comme on en voit peu. Voilà une demi-heure qu’il déblatère à propos de ma sale mentalité de débauchée. Certes, on ne croule pas sous les appels, mais quand même il faut être sacrément sans-gêne pour monopoliser une ligne dans un bureau où on n’est pas vraiment le bienvenu… Et puis à quoi ça lui sert de traumatiser un ou une pauvre standardiste ? Car je doute sérieusement qu’on lui ait passé un de ses supérieurs… C’est simple, je pensais même à me mettre au travail tellement sa voix m’empêchait de me concentrer sur ma partie et…
— Hé toi la blondasse, je te parle.
Grognement…
Je vous présente Démonia, elle travaille à l’accueil et elle est… particulièrement accueillante, la sociabilité même. Bon, c’est vrai que j’ai tendance à me perdre dans mes pensées et à ignorer mon environnement immédiat… Mais est-ce une raison pour me parler comme si mon Q.I. ne dépassait pas celui d’une agrafeuse ?
Visiblement oui… Elle soupire, vraiment très bruyamment, et laisse tomber un sac en papier sur mon bureau. J’envisage de continuer à jouer les débiles, mais… Elle pourrait partir sans que j’aie le temps d’argumenter et je serais malgré moi bonne pour la corvée. Autant le lui dire tout de suite…
— Y a pas moyen.
Néanmoins elle est bien décidée à ignorer mon manque d’enthousiasme…
— Dépêche-toi, tu sais qu’elle est de très mauvaise humeur quand elle attend.
— Toujours pas moyen.
Je montre Chimère.
— T’auras peut-être plus de chance avec elle.
— C’est ton tour, insistent deux voix particulièrement mélodieuses.
Sarcasme, quand tu nous tiens…
Ah ouais, on le prend comme ça… Je me tourne vers Hermès, très occupé à lire le journal du turfiste.
— Et toi tu ne dis rien ?
— Mmmh, tu pourrais emmener le chien, il a besoin de se dégourdir les pattes.
J’espérais un autre genre de soutien.
— Le chien n’a pas besoin de moi pour aller se promener.
— Oh moi tu sais je le disais pour toi…
C’est ça, rajoutes-en… Essayons autre chose. En tâchant de ne pas montrer ma répugnance, je me tourne de nouveau vers Chimère.
— Et si on le jouait au black jack ?
Tiens, le flambeur lève le nez de son journal… Mais elle ne semble pas décidée. Elle lime avec application les crochets d’un de ses serpents.
— Tu triches.
Je hausse les épaules, c’est l’évidence même.
— Et alors ? Toi aussi…
— Débrouille-toi comme tu veux, c’est ton tour.
— On en reparlera la semaine prochaine !
M’énerver ne va pas me servir à grand-chose, autant essayer mon dernier argument, celui que je n’utilise qu’en cas de survie, ou pour qu’on se décide enfin à nous ramener des post it…
— Je vais le dire à Hadès.
Ricanements. Je n’avais pas prévu ça, même si ça marche pour les post it, l’encre ou les ramettes de papier… Je réajuste le tir.
— Je vais le dire à Perséphone !
Regards noirs, c’est un bon début. Démonia tente sa chance.
— Elle n’est pas là de toute façon, tu as le temps avant l’automne, et c’est maintenant que tu dois t’acquitter de ta corvée.
J’agite sous son nez un téléphone portable assez lourd pour servir de projectile dans l’épreuve du poids. On fait ce qu’on peut, au moins il est assorti à mon caractère, il est noir.
— Qu’à cela ne tienne, je peux l’appeler tout de suite, tu sais. Il passe trèèèèès bien ici.
Ce n’est pas pour rien que SFR rime avec des trucs en ère, trop cher, quelle galère… Il ne passe que sous-terre, forfait parfait pour les Enfers… Je devrais me reconvertir dans la publicité. Un slogan débile pour illustrer une publicité non moins débile ? Mais pas de problème… Me fait penser que j’ai un ex qui fait ce boulot, comme quoi…
— Si tu refuses d’aller nourrir l’Hydre, tu vas devoir faire visiter le Tartare à notre nouvelle recrue.
Warning, elle a dit ça d’un ton trop calme. Je fronce le nez.
— Et… C’est qui ?
J’essaie d’empêcher ma voix de siffler, mais en vain, tant pis, ça ne doit pas trop les choquer, après tout ce sont des créatures infernales à temps plein… De vraies vipères, elles déteignent peut-être un peu sur moi à force.
Le ton se fait doucereux, ma méfiance redouble.
— Pour que tu ne dises pas que j’essaie de te piéger, je vais aller te chercher notre nouveau collègue.
Elle disparaît, juste le temps pour moi de voir Glorfindel, plumes ébouriffées et mine déconfite raccrocher le téléphone avec fracas. Et elle revient avec… Cet être est indéfinissable, on pourrait dire lutin, mais ce serait une insulte à ce peuple. De petite taille, tout de vert vêtu, exception faite des chaussures noires, pointues et lustrées, il pourrait paraître inoffensif, mais je sais qu’il n’en est rien. Son regard brille de filouterie et son sourire aux dents légèrement pointues, dont une en or, présage de gros ennuis. Il m’a reconnue…
— C’est un plaisir de vous revoir Saveria.
En fait il n’a jamais été fichu de retenir mon prénom…
Je grommelle :
— De même, de même…
Et c’est vrai, je le suis au moins autant que lui. A savoir que je préfèrerais regarder tf1 que de discuter avec cet être visqueux, c’est dire…
Je pense à la fausse joie que j’aurais eue si je l’avais vu débarquer ici sans savoir qu’il est censé y travailler… Je me serais déjà vue lui rendre visite durant ma pause déjeuner, m’installer sur la terre rouge du Tartare pour manger en le regardant souffrir…
Un soupir, je chasse ces images idylliques, Démonia est de nouveau en train de jacter…
— … et je n’aurais jamais pensé que vous puissiez être de vieux amis.
N’exagères pas, harpie…
— Cela tombe à merveille, Sara vous fera visiter la maison pendant qu’on vous cherche un emploi à votre mesure.
Fier de lui, Rumplestilskin réajuste sur son léger embonpoint la veste verte de son costume sans âge et lisse sa barbichette grisonnante qui se termine en pointe, comme les chaussures…
Mes ongles crissent sur le bureau. Hermès a posé son journal et Chimère sa lime.
— Un travail à sa mesure ? Demande Glorfindel, curieux.
La curiosité… Péché véniel, non ? Pourvu que non…
Le nabot se rengorge.
— Je vais donner des cours de littérature aux âmes damnées, mais il n’y a pas encore d’âme assez maudite pour moi à ce qu’on m’a dit, on m’a conseillé d’attendre le prochain arrivage de politicards.
Je devrais tout faire pour qu’on m’oublie, glisser discrètement au sol, ramper vers une cachette… Mais je n’y peux rien, mon plus grand défaut, ma faiblesse, c’est que je n’ai jamais été fichue de me taire…
— Comme si l’année scolaire ne suffisait pas déjà…
Il a dû se méprendre sur mon commentaire car il me rétorque :
— Mais non enfin, vous savez ce que c’est Saveria que d’avoir trois ex-femmes, des pensions alimentaires, plus une nouvelle femme qui a tout juste vingt ans et des goûts de luxe ? En attendant septembre, il me faut un job d’appoint, j’ai été engagé au Tartare pour donner des cours de littérature et c’est ce que je compte faire !
— Au moins ça vous dépaysera.
— Oui, j’ai hâte de visiter les lieux.
Là non plus il n’a pas compris, je faisais référence à son absence flagrante de travail. En quatre ans de cours, je ne l’ai jamais vraiment vu enseigner… Piquer des stylos, se faire payer des cafés, tenter de se pendre avec le cordon du rideau, oui, mais donner des cours ? Jamais…
J’essaie d’analyser la situation, l’Hydre ou le boulet, le boulet ou l’Hydre ? De toute façon, les connaissant, ils me forceraient à me le coltiner. Oh, tu as choisi l’Hydre ? Ok, comme c’est sur ton chemin tu peux emmener ton ami voir le Tartare… Je m’y vois déjà…
Je me tourne vers Démonia, lucide et frustrée, je soupire.
— Bon, va pour la visite guidée alors.
Je me lève avant qu’elle ne change d’avis, Chimère et elle se regardent comme deux serpents prêts à se massacrer. Personne ne veut de cette corvée… À moins que ce ne soient des regards de connivence, elles sont bien assez retorses pour ça, elles pourraient tenter de refiler le bébé à Hermès…
Ce dernier a repris son journal, pauvre innocent. Je remets mon manteau et Glorfindel s’avance.
— Ah, non, toi tu…
— Je suis ton ange-gardien jeune fille. Partout où tu iras, j’irai !
Aux toilettes aussi tant qu’on y est…
Je m’apprête à répliquer, j’ai presque répliqué… Mais Hermès me parle, me demande sur qui je parierais pour la cinquième… Brise d’été ou Bel animal né cheval ?
— En fait ce serait plutôt Prince des plaines né un jour de pluie avec un facteur vent dépassant les normes de sécurités, alerte orange sur toutes les plages…
Et alors là je n’ai pas compris tout de suite, on m’a poussée dehors, fourré un sac en papier dans les bras et dit que c’était sur mon chemin.
J’entends la voix d’Hermès qui ajoute :
— Et n’oublies pas de sortir le chien.
Je n’ai pas le temps de répliquer qu’on m’a déjà claqué la porte au nez. Essayer de l’ouvrir ou frapper pendant une heure ne servirait à rien. Nos bureaux sont insonorisés et protégés par des sortilèges anti-réclamations… Quand je pense que c’était mon idée, expérience personnelle oblige… Me voilà coincée, le repas de l’hydre dans les bras, avec pour toute compagnie un ange efféminé insupportable et un lutin perfide qui me fixent avec satisfaction.
Merde, ils m’ont eue. C’était bien des regards de connivence, mais j’en étais la cible… Les salauds.
Longue journée que je disais…


À suivre…

vendredi 20 juin 2014

L'échiquier des dieux, l'ère des miracles t1

Un roman de Richelle Mead paru chez Bragelonne (il va sortir en poche fin août).


*


l'échiquier des dieux - l'ère des miracles t1 - Richelle Mead




Suite à l'échec de sa dernière mission quelques années auparavant, Justin March, enquêteur du Bureau de surveillance des sectes et cultes, s'est exilé au Panama où il a sombré dans les addictions qui l'ont toujours tourmenté. Mais à présent la République le rappelle à son service pour enquêter sur une série de meurtres rituels. Aidé dans sa tâche par une Prétorienne, Mae Koskinen, combattante invincible à la beauté surnaturelle, Justin va devoir affronter des forces bien plus redoutables qu'il ne l'imaginait. Car dans l'ombre, des puissances se regroupent, prêtes à reprendre le contrôle de ceux qu'ils ne considèrent que comme des pions sur leur échiquier.



Ce roman, assez consistant en ce qui concerne le background, m’a donné un peu de mal dans les premiers chapitres. Certains auteurs, quand ils créent un univers qui sort un peu de l’ordinaire, préfèrent marteler qu’expliquer. Je ne suis pas contre l’absence d’explications immédiates, je suis une lectrice patiente et j’aime découvrir petit à petit l’univers dans lequel m’emmène l’auteur. Par contre, je déteste qu’on me rabâche plusieurs fois une chose qui reste incompréhensible. C’est un peu ce que fait Richelle Mead dans ce début de roman, alors que je n’ai pas constaté cela dans ses autres séries. J’ai donc quelque peu peiné, au départ, à assimiler certains aspects de ce monde-là. Il m’a fallu alors stopper ma lecture pour me taper tout le glossaire, ce qui m’a profondément ennuyée, mais néanmoins éclairée.
J’ai conscience d’avoir un peu manqué de patience. Les premiers chapitres n’en sont pas moins longuets et hésitants, mais la suite mérite qu’on fasse un petit effort. L’auteur a su construire une très bonne intrigue sur plusieurs niveaux, qui se révèle prenante.
La trame est assez classique, mais mise en place dans un univers plutôt original. Je fais rarement cela, mais cette fois je vais me permettre de résumer un peu le contexte, sans spoiler l’intrigue elle-même, bien entendu. Cela aura au moins le mérite de vous aider à entrer un peu plus facilement dans l’histoire si celle-ci vous tente.
L’échiquier des dieux nous entraîne dans un monde futuriste qui a mis du temps à se relever d’un virus particulièrement dangereux pour l’humanité. Les pays les plus prospères, dont la RUNA qui occupe l’Amérique du Nord et l’AEO en Asie, sont gavés de technologie, contrairement aux autres, plus ou moins précaires que ce soit en ce qui concerne leur contexte politique et social ou leurs ressources. Ces pays moins développés sont appelés Provinces par les deux grandes puissances. Il y a là une pointe de mépris, d’autant que la RUNA montre des tendances à se prendre pour l’empire romain…
C’est grâce à une rigueur toute martiale et à des gouvernements particulièrement autoritaires que l’AEO et la RUNA ont tiré leur épingle du jeu lors du Déclin (la crise due au virus). La mainmise sur leurs populations respectives a gagné en subtilité avec le temps, mais le contrôle exercé sur les masses n’en est pas moins exacerbé. Il y a un fort contraste entre ces empires et les Provinces.
Pour résister au virus, la RUNA et l’AEO, qui refusent toujours les manipulations génétiques de peur de créer une nouvelle catastrophe sanitaire, ont privilégié le brassage des populations. Ces nations pensent également que les religions sont néfastes pour le peuple et que seul l’amour du pays doit prévaloir. Les religions sont admises, mais très strictement encadrées et, il faut le dire, plutôt malmenées par l’état. Tout est fait pour favoriser la cohésion nationale, comme par exemple le choix des prénoms des enfants (tous d’inspiration latine ou grecque).
Les patriciens, en opposition aux plébéiens qui se sont pliés aux nécessités du mélange ethnique, ont grâce à leur fortune contribué à la formation de la RUNA et ainsi gagné le droit de demeurer citoyens tout en gardant la possibilité de vivre dans des territoires leur appartenant et de se marier entre membres d’une même communauté ethnique. On trouve donc des concessions nordiques, celtes, ibériques, etc. dont les habitants tiennent à garder leurs particularités culturelles, mais surtout leur profil génétique malgré le virus qui cause des ravages dans leurs rangs.
Or, dans ce roman, nous suivons un plébéien, une patricienne et une jeune provinciale, ce qui apporte une grande diversité de points de vue.
Au début de cette histoire Mae, une prétorienne (un soldat d’élite aux capacités physiques renforcées par un implant) est envoyée en Province pour y retrouver le docteur Justin March, un ancien serviteur (ceux qui contrôlent les sectes religieuses en RUNA ; délivrant des autorisations pour les églises les moins dangereuses, traquant les autres).
Mae est la « sur-femme » de base, typique de cet auteur. Cependant ça marche toujours bien avec moi car Richelle Mead offre à ses super-héroïnes une dimension affective réelle, des sentiments, une certaine fragilité, et en fait souvent des protectrices acharnées de ceux qu’elles aiment. De glaciale, Mae devient irrémédiablement sympathique et très humaine au fil de la lecture.
Justin est quant à lui aussi agaçant qu’il peut se révéler charmant. C’est un personnage complexe, au moins autant que Mae, et j’ai apprécié son intelligence ainsi que sa vivacité d’esprit. Il y a une belle alchimie entre eux deux.
De même que pour son modèle d’héroïne, Mead a choisi un ressort courant dans ses séries : l’amour impossible. Comme c’est en général la seule alternative qu’on propose face au triangle amoureux, on va dire que ça me va, d’autant que j’aime bien ces deux-là. La relation trouble et en dents de scie qu’ils entretiennent apporte beaucoup au récit et ne manque pas de subtilité. Elle sonne vraie, contrairement à beaucoup de romans que j’ai pu lire récemment. On pourrait reprocher à l’auteur cette constance dans ses choix narratifs, mais il est indéniable qu’elle s’en sort admirablement.
Les personnages secondaires qui gravitent autour de Justin et Mae sont tout aussi attachants. Mead a créé une cohésion de groupe intéressante au niveau familial comme dans celui du travail et des amitiés.
Le récit est narré à la troisième personne, mais se focalise à chaque chapitre sur un personnage en particulier, que ce soit Mae, Justin ou Tessa, la jeune fille que celui-ci a pris sous son aile. L’auteur se libère ainsi de la contrainte qu’aurait posé une histoire à la première personne, qui mettrait de côté les sentiments et certains actes des autres personnages, tout en permettant à ceux-ci de s’exprimer quand même tour à tour, malgré un peu de distance.
Chacun a quelque chose de particulier à apporter au récit. Justin est très intelligent, il remarque ce que d’autres ne voient pas, il offre son point de vue de plébéien de basse extraction qui a réussi dans la vie. Mae est une patricienne et un soldat, elle est plus dans l’instinct et le ressenti. Elle montre l’autre face de la RUNA, celle d’une quasi-noblesse sur le déclin. Quant à Tessa, elle est tout aussi essentielle malgré les apparences. Elle apporte une vision extérieure de la RUNA et on peut s’identifier à elle au regard de ce que nous trouverons aberrant dans la façon de vivre de ces gens. Cependant on la trouvera aussi parfois très naïve. Tessa apporte une vraie fraîcheur et de l’équilibre au récit.
J’ai beaucoup apprécié de voir évoluer ces personnages ainsi que toutes leurs interactions. L’enquête est très intéressante et bien construite. Certains trouveront peut-être cet imbroglio religieux un peu lourd, surtout au début, mais il m’a plu. L’auteur connaît bien la mythologie et en joue. Les férus de mythes apprécieront l’usage de ceux-ci et les références, mais si vous ne chopez pas les clins d’œil au vol, ça n’est pas non plus trop grave.
Il y a bien quelques cafouillages qui laissent un peu perplexe. On nous dit par exemple à un moment qu’on ne trouve pas de drogues vraiment efficaces en RUNA et pourtant Justin (et même Mae dont l’implant assimile drogue et alcool pour en purger son organisme) arrive à se mettre la tête à l’envers. Vous me direz qu’interdire est une chose, empêcher en est une autre, mais en RUNA ou tout le monde est ultra-surveillé, je me demande comment cela peut être un problème, à moins bien sûr que ce ne soit voulu… Ceci dit, ce ne sont au final que des détails.
Après des débuts un peu laborieux, L’échiquier des dieux s’est révélé être une excellente surprise, un très bon bouquin pour se distraire. L’auteur dose savamment tous les aspects du récit, l’enquête, les révélations concernant le passé des personnages, leurs relations présentes, l’adaptation de Tessa. Cela donne corps à l’histoire, ça renforce sa cohérence en n’omettant aucun aspect de la vie des personnages. Ils n’en paraissent que plus réels et attachants.
J’ai déjà envie de lire la suite.


*


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lundi 9 juin 2014

Le stage infernal, Ep2

L’auteur (ouais enfin disons plutôt la nana qui écrit cette histoire et qui adore parler d’elle à la troisième personne) s’excuse humblement auprès des êtres mythiques dont elle a utilisé les noms, ainsi qu’auprès de toutes les créatures infernales.
Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est évidemment fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur. Sauf en ce qui concerne un certain lutin tout de vert vêtu.


***


Une petite balade sur le fleuve, comme ça de bon matin, ce n’est pas si mal… Et puis ça me donne le temps à la fois de me remettre de mon bain de foule et de me préparer à affronter le reste de la journée.
Le travail que je fais dans les bureaux infernaux ne demande pas beaucoup d’efforts, c’est censé, à l’origine, être du secrétariat de base, des trucs abrutissants comme tenir les registres à jour, reclasser les archives pour rien (parce que c’était déjà fait. Mais, on ne sait pourquoi, elles semblent être régies par une forme de chaos perpétuel, une force invisible semble les déranger à loisir) et des trucs comme vérifier que les délais de peine sont respectés. Je sors rarement de ce bureau. À part pour quelques corvées détestables, c’est plutôt tranquille.
Accueillir les visiteurs, même s’ils sont rares, ou encore remplir les fiches de nouveaux arrivants, ce n’était vraiment pas mon truc, trop de monde, même ici, après tout c’est l’été. Les effectifs sont censés être doublés pour cette période, mais tu parles, réduction de budget, tout le monde se barre en vacances, Hadès est furieux parce que les affaires marchent mal et belle-maman l’exaspère…
Enfin, ce qu’on attend de nous n’est tout de même pas très compliqué, ce qui vaut mieux quand on connaît ma principale collègue : Chimère. La prochaine fois je ne me ferai pas avoir et je m’arrangerai, comme tous les autres, pour ne pas choisir les mêmes horaires. Disons que quand on rencontre Chimère pour la première fois, elle ne paraît pas vraiment sympathique et plus on passe de temps avec elle, plus ça se confirme… Elle est plutôt du genre grincheux et c’est un euphémisme. Ce n’est pas non plus le travail qui l’épuise, elle passe ses journées à limer les crochets des serpents qui lui servent de cheveux. D’un autre côté, je ne vais pas m’en plaindre, ces bestioles sont aussi agressives que le reste de sa personne…
Notre supérieur hiérarchique est censé être Hermès. Je dis « censé », parce qu’on ne le voit pas souvent le lascar… Cela dit, quand il vient, il nous apporte toujours des chocolats… Façon très élégante de nous faire oublier qu’il est payé à ne rien faire. Mais je suis tout de même ravie de travailler avec lui, nous sommes de vieux amis. Que de soirées mémorables passées avec lui et Diony…
Et puis, sachant qu’Hadès loue une partie du Tartare aux chrétiens dont les enfers sont en perpétuelle expansion alors que les nôtres régressent, je n’ai pas à me plaindre et je remercie tous les jours la Déesse de travailler avec un flemmard et une emmerdeuse plutôt qu’avec… Hum, ici les murs ont des oreilles, on va se le faire sous forme de devinette, ça commence par un S. et ça rime avec moisi… Je me le dis tous les jours : il y a vraiment pire comme boulot.


***


Un grognement en guise de bonjour, un café et une boîte de chocolats plus tard, je passe en mode travail, capacité de conversation minimale et amabilité digne d’une perceptrice… J’en suis toujours à recopier des dossiers qui n’ont pas besoin de l’être… Ma foi, ce sont les enfers pour tout le monde et autant prendre de l’avance, je me paierai des vacances quand je serai morte et de toutes façons je n’ai rien d’autre à faire…
Ou pas, car voici revenir le futur pape. Oh, ne riez pas, il a toutes les qualifications requises… Entre autres choses : il est têtu, moralisateur, persuadé de détenir la vérité unique et n’a pas de goût particulier pour la gente féminine.
Il arrive, tout sourire, dans un froufrou de plumes parfaitement entretenues, encore une qualité papale : on voit que le gars va rarement au charbon. Hum, faudrait vraiment que j’apprenne à ne pas utiliser certaines images par ici…
Peut-être que si je fais semblant d’être très occupée il passera son chemin, au besoin je pourrais lui dire qu’il m’incite à paresser. Un péché capital, ça devrait suffire à lui faire peur… Ou bien alors…
Humhum, toussotement agaçant, il s’est planté devant mon bureau. Faire semblant de rien…
Mais il réitère, une fois, deux fois. Je soupire…
— J’en veux pas.
— Pardon ?
— Bien, excuse-toi d’avance, tu as raison, je suis d’humeur miséricordieuse. Par contre, je ne sais pas ce que t’as à vendre, mais j’en veux pas.
Petit rire cristallin très agaçant.
— Oh, je n’ai rien à vendre, j’ai eu une promotion.
— Que Dieu te bénisse, tu vas travailler dans le cercle arctique ?
Je peux rêver…
— Mais non ! Je deviens ton ange gardien !
J’ai dû mal comprendre. Ou alors les cantiques lui sont montés au cerveau… Ne pas se démonter, ne pas vomir la café que je viens d’avaler… J’ai réussi à ne pas tomber de ma chaise, c’est déjà pas mal. Il doit tenter de me piéger, le perfide.
— J’ai déjà un ange gardien.
— Je le remplace, il est parti en vacances, va savoir pourquoi, on l’a mis au repos. Il avait de ces cernes…
Lutter contre la crise de panique, tenter de le dissuader, mais comment ?
— Mais… Il va revenir, hein ?
Je suis pitoyable… Vraiment lamentable… Mamaaaaaaaaan !
— Oh, mais bien sûr !
Léger soulagement, je calcule déjà combien de temps je vais devoir me coltiner le blondinet… Méfiante, je lui demande :
— Et… Tu sais quand ?
Autre rire cristallin, je vais l’étrangler…
— Dans quelques siècles, le temps de bien se remettre.
Hiiiii, ces immortels… Aucun sens de la mesure ! Après la crise de panique, vient la colère… Un autre péché capital, je suis bien partie dans la vie.
— Mais… C’est impossible ! Pas de remplaçant en cours de route, comme ça ! Que devient le suivi ?! Comment voulez-vous que je m’améliore si mon ange gardien m’abandonne lâchement ?!
Et le voilà qui prend son petit ton paternaliste…
— Tu vois trop facilement le mauvais côté des choses… Il ne te t’abandonne pas. Et puis ne t’en fais pas, il m’a laissé plein d’instructions. J’ai au moins trois classeurs remplis de fiches te concernant. Je crois que ça ne peut te faire que du bien de changer d’ange un moment, vraiment.
Ai-je décelé du sarcasme dans ces paroles doucereuses ? Il commence déjà… Autant tenter ma dernière carte.
— Non, sincèrement, ça ne va pas aller, nous n’avons vraiment pas la même notion de la religion toi et moi.
Et le dieu des roublards de s’en mêler derechef… Lui aussi dans le genre boulet… Le pire c’est que ce n’est pas par nature, non, c’est juste que ça l’amuse…
— Les anges ne sont pas forcément chrétiens. Si ?
— Pas forcément en effet, mais lui si, Glorfindel est bien un crétin convaincu, ça je peux te le dire.
— Tu as vraiment des problèmes avec les mots, d’abord je ne m’appelle pas Glorfindel et ensuite c’est chrétien, pas crétin.
— Lapsus révélateur… Rajoute Hermès en ricanant.
— En fait, je voulais bien dire crétin, mais l’un n’exclut pas l’autre dans son cas…
Regard outré de l’ange, froissement de plumes mécontent.
— Toi ma petite tu démarres mal !
— Et qu’est-ce que tu vas faire ? Demander à Gabriel de me fouetter ?
Quoique, entre adultes consentants ça peut être intéressant…
— Je suis ton ange gardien, je t’entends penser !
— Va le lui répéter, ça lui rappellera des souvenirs…
Nouveau ricanement d’Hermès, regard blasé de Chimère, et l’ange qui fait des signes de croix frénétiques…
Je le savais qu’elle allait être longue cette fichue journée…


À suivre…

dimanche 8 juin 2014

Manhattan Ghost

Cet ouvrage, hybride d'artbook et d'une novella fantastique est le fruit de la collaboration entre Philippe Ward pour le texte et Mickaël Laguerre pour les photos.
Il compte 60 pages et coûte 10€, ce qui, je tiens à le signaler, est un prix tout à fait raisonnable pour un ouvrage qui comporte autant de photos en couleur.
Si vous avez des difficultés à vous le procurer, vous pouvez passer par le site de Rivière Blanche ou alors contacter l'auteur.


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Résumé de l'éditeur :
Elle attendit que son cœur reprenne un rythme normal avant de se décider à gagner le bar. Elle allait être en retard maintenant. - Bonjour Lisa. La jeune femme se retourna brusquement, surprise d'être ainsi abordée dans ce quartier. - Peter, mais que fais-tu ici ? Elle s'arrêta soudain, consciente de l'incongruité de sa question. Peter Monoghan était décédé trois ans plus tôt d'un cancer généralisé dû au surmenage, à l'alcool et surtout à l'abus de cigarettes. Et il se trouvait face à elle, vêtu du costume bleu que Lisa lui avait toujours connu. Ses épaules étaient plus voûtées, son visage plus pâle que dans ses souvenirs. Il lui souriait. - Tu es resplendissante, comme toujours. Lisa Kilpatrick, une pure New-Yorkaise, travaille dans la police, mais sa véritable passion demeure la musique. Un soir par semaine, après son service, elle joue du piano et chante dans un club new-yorkais. Un jour, elle assiste au Manhattanedge. Un soir par an, le soleil couchant se retrouve juste au milieu de la 14th Rue, dans un alignement parfait vers l'Ouest. Et là, elle va basculer dans un autre monde, celui des Fantômes de Manhattan. Manhattan Ghosts est un hymne à New York. À travers des photos et un texte, c'est toute la grosse pomme que vous dévoilent Mickaël LAGUERRE et Philippe WARD.



Manhattan Ghost est un artbook en grand format qui allie à merveille texte et photographies. Aucun des deux ne prévaut ou ne sert de prétexte à l’autre, ils s’harmonisent et se complètent, se mettent en valeur l’un l’autre en renforçant l’atmosphère fantastique mise en place par l’auteur et le photographe.
Les photos, en pleines pages mises en alternance avec le texte, illustrent très bien le parcours de l’héroïne, et font montre d’une grande richesse de détails. Elles nous plongent dans ce voyage que l’on pourrait presque qualifier d’initiatique. J’ai pris plaisir à les parcourir.
Le récit lui-même est un petit bijou de fantastique moderne, à la construction classique mais efficace. L’auteur réussit à capter l’attention de son lecteur en peu de mots et à le happer dans cette belle novella. L’héroïne, qui au départ rappelle un peu la Kate Beckett de Castle, est sympathique et son histoire très émouvante. On ne la suit que plus volontiers dans son périple à travers la ville. Tout en menant son enquête, Lisa tend vers la reconstruction de soi et c’est vraiment beau à lire comme à voir.
Cette novella est aussi entraînante qu’écrite avec talent et finesse. On s’y implique, on la ressent. Vous y trouverez de l’émotion, mais aussi une pointe d’humour très bienvenue. L’atmosphère fantastique est délicieusement trouble, presque onirique, mais toujours plaisante, jamais pesante. Le texte est émaillé de paroles de chansons qui participent grandement à l’ambiance du récit. On pourrait presque les entendre… En bien peu de pages, l’histoire est fort bien développée, même si je n’ai pu m’empêcher de regretter, en tournant la dernière page, qu’elle soit déjà terminée. L’ensemble, novella comme photos, a été un petit coup de cœur pour moi.
Manhattan Ghost est un ouvrage vivant dans lequel la musique, les références littéraires ou encore culturelles se croisent et se mêlent à l’essence même de la ville pour nous offrir un fabuleux voyage dans un New York intemporel, quasi mythique et fascinant.


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lundi 2 juin 2014

Bookcrossing Le trône de fer !!!!!

Grâce à J'ai lu - et pour fêter la venue en France de George R. R. Martin (le 3 juillet à Dijon à la librairie Grangier) - il y aura au mois de juin 400 exemplaires du premier tome du Trône de fer déposés un peu partout en France et en Belgique.
L'équipe de Vampires et Sorcières est particulièrement fière d'y participer et nous avons 45 livres à lâcher dans la nature !


bookcrossing-trone-de-fer


Vous pourrez traquer les miens dans la belle île de Corse qui pour une fois ne sera pas la grande oubliée de l'événement !!!


Mes copines déposeront les leurs à :
- Bordeaux pour Exécutrice
- Caen pour Nesshime
- En région parisienne pour Chani et Oskarya
- Soissons pour Nairo
- Saint Nazaire et Tours pour Cecily
- Rennes et Laval pour Darly
- Limoges pour Marizlor


Suivez notre page facebook pour les photos et autres indices sur les lieux précis où trouver les livres !


Vous pourrez également débusquer les exemplaires de Lune à Lorient ou Quimperlé et ceux d'Acro sur Toulouse !


Pour les autres régions, je vous invite à suivre la page du Trône de fer.


Bonne chasse !

dimanche 1 juin 2014

Concours de nouvelles et vieux délire...

Il y a un chouette concours de nouvelles sur Vampires et Sorcières en ce moment. Vous pouvez au choix écrire sur le métier que pourrait éventuellement exercer une créature surnaturelle ou décrire son entretien d'embauche.


Du coup ça m'a rappelé un vieux truc que j'ai écrit, juste pour m'amuser, et que j'avais publié sur mon blog privé en guise de feuilleton il y a bien cinq ans.
Il est trop long pour le concours, écrit à l'arrache et plein de références de l'époque, mais j'avais envie de vous le poster, du moins le premier épisode pour commencer.
Le personnage central est une sorcière, même si ça ne transparaît pas dans ce texte-là, et c'est mon punching-ball préféré. Quand j'ai envie d'écrire sans trop me prendre la tête, j'en reviens toujours à elle. Son humour est aussi pourri que le mien, mais vous verrez, elle est sympa quand même.


Le Stage infernal, épisode 1.


Il y a des avantages certains à bosser aux enfers en été. Déjà on peut choisir ses horaires, là-bas il y a du boulot à toute heure, mais moi je préfère la journée car, contrairement à quelques idées reçues, il fait frais en-bas. Bon, un peu humide quand même, on travaille dans des tunnels après tout, faut prévoir une petite laine… Il n’y a que dans la section chrétienne qu’on se les grille…
Le plus déprimant en arrivant le matin c’est de voir tous ces gens qui attendent aux guichets, ça râle, ça se plaint… D’un côté, avoir affaire à des créatures infernales qui font tout pour vous rendre cinglé, c’est agaçant, mais ils sont morts après tout, le temps n’est plus un problème. Ils feraient bien mieux, pour la plupart, de prendre cela comme un doux prélude à leurs souffrances à venir.
Je sais par ma marraine, qui d’ailleurs m’a trouvé ce job d’appoint, qu’une grève récente a contraint la direction à oublier ses projets de remplacement des guichetiers par des machines. M’est avis de toutes façons que mieux valent des créatures infernales occupées plutôt qu’oisives et de mauvaise humeur à traîner dans les tunnels… De toutes façons je m’en fous, j’ai un laisser-passer.
Ce qui ne m’empêche pas, restrictions budgétaires obligent, de devoir attendre la navette dont la gestion des allées et venues est de plus en plus aléatoire… Depuis que Charon a pris sa retraite, ça part en vrilles.
Moi, du moment qu’on me laisse tranquille… Mais ce sont les enfers ma p’tite dame, on ne vous laisse jamais tranquille, quoi que vous soyez venu y faire et comme sur mon front il doit y avoir marqué « renseignements généraux » (en abrégé quand même, je n’ai pas le grosse tête à ce point) y a toujours un plouc pas fichu de suivre les flèches qui vient me demander son chemin. Cela dit, ça m’arrive même en surface…
Celui d’aujourd’hui suinte la beaufitude par tous les pores, bermuda à la couleur indéfinissable, chemise aux tons criards qui habille un débardeur blanc, enfin qui a dû l’être un jour, des sandales maronnasses et des chaussettes. Sans oublier le sacro-saint bob cochonou qu’il a dû choper pendant le tour de France.
—Touriste… Dis-je machinalement.
Et le beauf de prendre ça pour une question :
— Oui, non, en fait j’étais en vacances quand…
— Ouais, ouais…
Les détails, très peu pour moi. Autant abréger, sinon il ne me lâchera pas.
— Et en quoi puis-je vous aider ?
— C’est que… C’est si grand ici, je ne sais pas trop… Et vous semblez bien connaître la maison…
Encore un cas. Si savoir où se trouve le distributeur de café veut dire bien connaître la maison, alors ouais, Il n’a pas tort. Tâchons d’accélérer un peu les choses.
— Badge.
— Hein ?
— On vous a bien filé un badge ?
— Euh oui.
— Et pourquoi on ne porte pas son badge, hummmm ?
— Oh, je ne savais pas que c’était nécessaire…
Ben voyons, tu crois qu’on te le donne pour le coller dans ton album souvenirs ? Ou peut-être qu’il n’allait pas avec ta chemise…
Et je le vois sortir un badge vert avec une croix.
— Chrétien, c’est par-là bas, la porte au-dessus de laquelle il y a une graaaaaande croix tout pareil que sur le badge.
— Mais enfin, je croyais… On est en enfer ici, non ?
Quand tu veux tu sais les lire les panneaux alors…
— Et je sais bien que je n’ai pas toujours été à l’église quand il fallait et tout, mais…
— Vous inquiétez pas… Vous allez juste passer à la pesée, vous irez sûrement au purgatoire si vous n’avez pas fait grand-chose de mal… Bon, c’est Gabriel que j’ai vu passer tout à l’heure et qui doit être de service aujourd’hui, il est plutôt caractériel, savez, mieux vaut ne pas lui dire que vous n’alliez pas à l’église, il n’aime pas les faux-culs… Bon évidemment n’allez pas mentir, il le saurait, mais contentez-vous de répondre le plus succinctement possible et ça devrait le faire.
Chaleureux remerciements, hey ne me touche pas avec tes sales pattes. Vraiment, je suis trop gentille. C’est ça, éloigne-toi, passe la porte, fiou…
Bon, enfin débarrassée. Regard vers l’horizon, toujours pas de navette, fait ch…
— Excusez-moi…
Et m… Un seul ne suffit pas à payer mon tribut à la société ?
— Ouiiiii ?
Tiens, lui il a mis son badge au moins.
— Oooooh, on n’en voit souvent des comme ça.
— Je vous demande pardon ?
— Des vrais de vrais athées y en a pas des masses, en général à la dernière minute ils pètent les plombs…
Son regard pincé m’en dit long sur ce qu’il pense des tarées dans mon genre…
— Et qu’est-ce que je fiche ici alors ?
— Comme tout le monde, pas de passe-droit.
En fait, avant on les envoyait tout de suite dans le néant pour quelques siècles, histoire de leur apprendre un peu la vie, sans mauvais jeu de mots. Quand tu passes tout ce temps dans le noir à réfléchir sur toi-même, ça te passe l’envie de ne croire en rien, mais maintenant, pour les faire chier un peu plus, on les force à attendre avec les autres, histoire de bien les enfoncer.
— Le néant c’est la troisième porte à droite, juste à côté des toilettes. Ne vous trompez pas, hein…
— Comment ça le néant ? Et tout ce fichu bazar ?
— Hé, tu ne crois en rien mon vieux, on ne va pas entretenir des enfers pour les gens comme toi. Qu’est-ce que tu t’imagines ? C’est que ça bouffe du combustible ce genre de choses (je n’aurais peut-être pas dû utiliser ce genre de métaphore, ici ça peut prêter à confusion) ce qui le fait tenir debout c’est la foi, tu n’en as pas alors tu reçois le minimum syndical, c’est-à-dire le néant. T’avais qu’à croire mon vieux et entretenir ce lieu avec tous tes camarades humains. Tu ferais mieux de te dépêcher si tu ne veux pas qu’ils t’y poussent à coup de fourche.
Le gars commence à se plaindre, je suis tentée d’appeler le service de sécurité. Oh, bien sûr je pourrais lui dire qu’après quelques siècles d’attente à s’ennuyer comme un rat mort — bien le cas de le dire — il va se réincarner, mais ça ne serait pas du jeu alors… Et puis je risquerais de me faire taper sur les doigts.
Je le regarde s’éloigner escorté par deux bestioles ailées plutôt patibulaires quand quelqu’un me pose la main sur l‘épaule. Après un bond magistral et pas vraiment gracieux, je reconnais un ange blond plutôt piteux.
— Non mais t’es cinglé Glorfindel, on ne t’a jamais appris à ne pas faire ce genre de truc aux enfers ? C’est un coup à te faire griffer (à défaut de fourche, je fais ce que je peux, je ne suis qu’une fille après tout).
Air pincé dudit Glorfindel.
— Je ne m’appelle pas Glorfindel.
— Ouais, ouais… Tu sais, les noms en el, ils se ressemblent tous…
— Je ne m’appelle pas…
— Ouais, bon, je sais, tu veux quoi ?
Et l’autre de me tendre un prospectus.
Je le lis sans toutefois le prendre. Faut se méfier ici. N’acceptez jamais rien, de personnes connues ou inconnues de même, et surtout pas quand ça vient des anges… Vous pourriez vous retrouver comme un rien propulsé pour une remise à niveau évangélique dans un monastère paumé. Là en l’occurrence, on n’en est pas loin…
— Il n’est jamais trop tard, convertissez-vous ? T’as de l’espoir mon vieux.
— J’ai surtout la foi et ce n’est pas ma faute si on m’a envoyé ici… Et puis toi t’as encore plus de chances que les autres de pouvoir reprendre la bonne voie. En plus tu étais chrétienne avant, tu…
— Oh, la paix ! Qui te dit que c’est la bonne voie ? En travaillant ici je suis bien placée pour savoir qu’il en existe tout un tas et qu’elles se valent plus ou moins.
— Mais la nôtre offre un paradis…
— Je l’ai vu votre paradis, tu m‘excuseras, mais ce n’est pas vraiment l’endroit où je passerais le plus volontiers mes vacances… J’en ai vu pleurer et supplier pour s’échapper de votre paradis.
— Tu exagères, répondit-il, d’une voix mal assurée pourtant, il faut juste un peu de temps pour s’acclimater à la musique, c’est tout…
— Ouais, ouais… Pas tout le monde supporte les cantiques non-stop.
Ma navette, sauvée.
— Alléluia, dis-je sans y penser.
— Ah, tu vois, tu…
— Pas le temps, je suis déjà en retard.
Je grimpe dans la barque avant qu’il ne puisse me retenir.
—Tu ne veux pas un prospectus ?
Je fais un geste de la main qui pourrait vouloir dire à la fois non merci, même pas en rêve, va donc te…, ou encore le bac du recyclage c’est par là-bas. Qu’il l’interprète comme il en a envie, après tout, il est temps qu’il comprenne que tout en ce monde est subjectif et qu’on ne peut rien faire sans libre-arbitre.
Je le sens, la journée va être longue.


À suivre…