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lundi 7 décembre 2015

Les Compagnons du Foudre

Un roman de Denis Hamon, publié chez Ad Astra.


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Les_Compagnons_Du_Foudre_

Présentation de l'éditeur :
Plusieurs décennies après l’apocalypse, le monde est noyé sous la brume.
Tombée du ciel à travers la carlingue du Foudre, un vaisseau de pirates, une jeune femme s’éveille sans aucun souvenir.
Bien décidé à l’aider à retrouver la mémoire, l’hétéroclite équipage se heurte très vite aux dirigeants fanatiques de ce sombre futur, guidés par une religion basée sur le tarot.
Et tandis qu’au-dessus d’eux plane l’ombre terrifiante des Taromanciens, les compagnons du Foudre partiront en quête de vérité et iront, si nécessaire, jusqu’à la mort.
Pirates, oui, mais avec un sacré code de l’honneur !



Ce roman d’aventures m’a beaucoup rappelé la série Firefly (que j’adore) : une jeune fille étrange échappe de justesse à ses geôliers et est recueillie par un groupe de hors-la-loi écumant les airs dans un vieux vaisseau brinquebalant… Il y a de nombreuses similitudes, mais au final les deux ne peuvent être comparés.
Le monde créé par Denis Hamon a été ravagé par une guerre sans merci. Une brume toxique a envahi la terre, forçant les humains à se retrancher dans les hauteurs ou mieux dans des cités volantes. L’Ordre du renouveau, qui vénère les arcanes du Tarot, étend son influence sur l’humanité, aidé en cela par la figure mythique des Taromanciens, étranges créatures imprévisibles et quasi-divinisées. Plume, tel est le nom que la fugitive se choisira, est amnésique et ne sait pas pourquoi les prédicateurs en ont après elle. L’équipage du Foudre va tenter de l’aider à le découvrir.
J’adore les histoires de pirates stellaires ; celle-ci est assez représentative du genre, mais il m’a manqué quelque chose pour vraiment accrocher. Je ne saurais dire quoi, peut-être un peu de peps. Les Compagnons du Foudre est cependant un roman sympathique, bourré d’action, et cette religion née du tarot, assortie de la dictature instaurée par ses prêtres, se révèle intéressante. Les aventures de l’équipage sont pleines de rebondissements et m’ont fait l’effet d’être découpées en épisodes. J’en ai apprécié certains plus que d’autres, mais le tout est équilibré. On apprend à connaître les personnages dans l’action comme au quotidien, ce qui est agréable. Néanmoins, quelque chose m’a empêchée de m’attacher vraiment à eux. Je les ai trouvés un peu caricaturaux.
Ce fut une lecture distrayante et j’ai beaucoup apprécié la fin. L’intrigue, bien ficelée, nous emmène sur des sentiers inattendus et on se rend compte qu’aucun détail n’était dû au hasard.

dimanche 13 janvier 2013

Sanshôdô, (la voie des trois vérités)

Un recueil de nouvelles SF de Jean Millemann, publié chez Ad Astra.





Quatrième de couverture :
Un jour, toutes les radios et toutes les télés interrompent leurs programmes simultanément pour diffuser en boucle l’évidence qui est partout dans le ciel. Les extraterrestres sont là. Les Zitis, comme on dit, parce qu’il est plus facile de leur donner un nom générique plutôt que de retenir celui de chaque espèce qui constitue cette communauté interstellaire. Bien sûr, les gouvernements terriens font semblant que rien n’a changé alors que leur oligarchie prend l’eau de toute part. Bien sûr ils s’efforcent de voler ce qu’on est prêt à leur offrir. Mais c’est la galaxie toute entière qui s’ouvre à l’humanité et c’est une opportunité que seuls les opportunistes sont incapables de saisir.
En trois textes qui évoquent les plumes et les thématiques de Philip Jose Farmer, Robert Heinlein et Isaac Asimov, Jean Millemann, philanthrope et xénophile, nous dit en substance que, un jour, toutes les radios et toutes les télés interrompront leurs programmes simultanément, ce sera le début du monde.



Sanshôdô est un recueil de nouvelles de science-fiction composé de trois superbes textes qui, s’ils sont tous très différents et indépendants les uns des autres, sont liés par le contexte dans lequel se déroulent leurs intrigues.
Nous sommes ici propulsés dans un avenir plutôt proche. Tout a commencé vers 2025 quand les extraterrestres sont un beau jour venus rendre une visite de courtoisie aux terriens, histoire d’instaurer des relations de bon voisinage. Leur but avoué étant le partage, la communion interraciale d’êtres « sapiens, » et si des mauvaises langues parlent plus de liens commerciaux qu’amicaux, ce n’est pas vraiment le principal dans les histoires que nous offre ce recueil.
Avec Sanshôdô, Jean Millemann nous propose une SF pleine d’espoir, bien que pas forcément optimiste. Tout n’est pas tout beau, tout simple dans ce futur immédiat, qu’il s’agisse de la situation chaotique dans laquelle se trouve notre planète ou du choc des cultures entre terriens et « zitis ».
La confrontation avec l’altérité est ce qui fait tout l’intérêt de ces nouvelles, essayer de trouver le bon en chacun de nous et des moyens de nous accorder malgré les différences et les heurts culturels, sans faire disparaître ces différences qui sont aussi une part de notre identité.
C’est un sujet qui me tient à cœur et que j’ai trouvé particulièrement bien développé dans ce recueil.


Dans Sanshôdô, nous avons donc trois nouvelles rédigées à la troisième personne pour trois personnages très différents : le savant idéaliste, le flic désabusé, le juge consciencieux. Sans vouloir les cantonner à ces archétypes, car ces personnages ne manquent pas de profondeur, c’est quand même ce qui résume le mieux leur personnalité.
Ces trois nouvelles, comme leurs narrateurs, sont extrêmement riches et leurs styles bien distincts. Jean Millemann a parfaitement adapté son écriture à chacun des personnages. Le flic, notamment, use et abuse des anacoluthes, ce qui rend son discours un peu plus familier, tout en étant très personnel.


Lanatkka-nagui, la première histoire, porte sur les choix que l’on peut faire, comme celui de voir nos ressemblances nous rassembler afin que nos différences nous enrichissent ou au contraire nous séparent.
On nous y expose le contexte, les maladresses induites par le choc de cultures, tout en sensibilité. C’est un très beau texte, très émouvant, sur la naissance des sentiments amicaux ou amoureux et leur construction malgré l’altérité, sur l’identité et le partage.


Leboeuf se paye une toile est un texte bien plus cynique, dont le style décalé est particulièrement savoureux. C’est drôle, plein d’esprit et donc très plaisant à lire.
On y apprend un peu plus de choses sur la situation de la Terre, sur les difficultés que rencontrent les peuples sapiens à s’entendre et se comprendre, mais aussi que toutes les différences ne sont pas vouées à être gommées.


Trois petits pas sur le chemin de la sérénité est mon texte préféré. À chaque lecture d’une nouvelle de ce recueil, j’ai pensé qu’elle emporterait ma préférence, mais au final c’est bien celle-ci qui a gagné et pas parce qu’elle se trouve être la troisième.
C’est vraiment une superbe nouvelle, un mélange de philosophie zen et d’art du thé touareg. Ça ne peut évidemment que parler à une amatrice de thé dans mon genre, mais j’ai surtout apprécié l’harmonie qui se dégage de cet écrit.
Tout n’est que justesse, recherche d’équilibre, dans ce texte. On nous y parle d’universalité, sans prôner l’assimilation ou l’uniformisation. De cette lecture vient une certaine sérénité, en cela c’est une parfaite réussite.


Ces trois textes illustrent le fait que les ressemblances doivent servir de pont entre les êtres, que les différences ne sont pas forcément surmontables, mais que ce n'est pas non plus une mauvaise chose car c'est de ces différences que naît tout l’intérêt de l’échange. Au fond tout est semblable et différent à la fois.
Je vous conseille vraiment ce très beau recueil. Évidemment, il faut être dans une humeur un brin philosophique pour l’apprécier pleinement, alors quand l’envie vous prendra de lire ce type de texte, pensez à lui, vous ne le regretterez pas.


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lundi 5 novembre 2012

Métaphysique du vampire

Un roman de fantasy urbaine écrit par Jeanne-A Debats et publié aux éditions Ad Astra.

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Raphaël est un drôle de vampire. Non seulement il est vieux et immortel, mais il entretient un rapport ambigu avec le Vatican. Pour tout dire, il travaille en sous-main pour lui… comme espion assassin. Normal, avec ses dons de vision, ses capacités surnaturelles, il ne peut être qu’un agent hors normes ! Or, voici qu’il se rend au Brésil, mis sur la trace d’une autre créature de la nuit dangereuse, qu’il doit capturer… ou éliminer. Accompagné d’un prêtre, Ignacio, et d’une vampire, Dana, le voici embarqué dans une sombre aventure où la moindre erreur de jugement peut se révéler fatale. Mais Raphaël pense. Lui.

Avec Métaphysique du Vampire, Jeanne-A Debats nous livre un roman d’aventures fantastique efficace, roublard, au langage… mordant. Ou comment Audiard rencontre Joss Whedon. Pour le meilleur, bien sûr !


« Pour vivre heureux et immortels, vivons stupides. »
C’est la devise de Raphaël, vampire à la fois enquêteur et assassin à la solde du Vatican, sauf qu’il n’est pas vraiment stupide, il essaie simplement de ne pas gamberger, ce qui n’est pas évident après cinq cents ans d’existence. En cela, il est un vampire très crédible qui tranche avec les actuels représentants de son espèce qui, de roman en roman, se ressemblent tous. Je suis persuadée qu’on ne pourrait pas survivre tant de temps, avec un cerveau humain malgré tout, sans une certaine dose de dinguerie et qu’il n’y a pas d’autre moyen que d’apprendre à la gérer avec des manies, des troubles de l’attention ou une superficialité exagérée. C’est ce qui peut paradoxalement permettre de supporter toutes les informations qu’on engrange, ces nouvelles choses que l’on doit apprendre. Même le sommeil fait défaut à Raphaël, son esprit ne se repose jamais, il y a là de quoi définitivement lâcher la rampe à la première occasion.
J’ai beaucoup aimé cette façon d’envisager le vampire et j’ai trouvé un certain intérêt à la manière dont l’auteur intègre les différents panthéons à sa mythologie personnelle, à la construction de son background et aux différentes magies présentes. Métaphysique du vampire est un roman d’urban fantasy sortant résolument de l’ordinaire, tenant un peu du polar à l’ancienne. Il faut dire que l’époque à laquelle se passe l’histoire se prête particulièrement à ce métissage des genres. Ce roman rappelle un peu James Bond, mais en prenant à contre-pied presque tout ce qui fait les aventures du personnage.
Comme Raphaël est le narrateur, qu’il est relativement égocentrique et qu’en plus le roman est fort court, les personnages secondaires sont peu développés, mais pas laissés de côté. Ils sont présents juste ce qu’il faut. Bien évidemment notre vampire est au centre de l’histoire et se révèle être un personnage attachant malgré son détestable caractère. Arrogant, un brin capricieux et puéril, égoïste et solitaire, il cache son humanité derrière ces défauts pour mieux survivre au temps qui passe. Il a une tendance prononcée à la digression et aux bavardages futiles qui nous font sentir qu’il se promène sur un fil ténu, pouvant basculer à tout moment, prisonnier de son propre esprit et parfois même de celui des autres, car Raphaël a un don très spécial qui lui vaut autant d’ennuis que de facilités dans son travail.
Il est en outre très lucide, peu complaisant envers lui-même comme envers autrui, ses défauts sont parfaitement assumés. Aussi cynique que sarcastique, son humour et sa gouaille le rendent très plaisant à suivre.
L’histoire en elle-même est excellente et bourrée d’action, même si elle se révèle un peu prévisible cela n’a guère d’importance car on se laisse très vite emporter et le tout est extrêmement bien construit. C’est un récit qui sous des dehors de littérature de divertissement donne à réfléchir, notamment sur les notions d’humanité et de monstruosité.
Du point de vue de la forme, la narration selon Raphaël est aussi très intéressante et originale car l’histoire n’est pas découpée en chapitres et ne connaît que très peu d’interruptions. On la suit d’un bout à l’autre, comme ce vampire qui ne dort jamais réellement. Ça colle parfaitement avec le personnage, pour lui cette aventure dans son ensemble n’est qu’un court chapitre de plus dans sa très longue vie. En théorie, l’idée est vraiment très séduisante et je l’ai appréciée car elle renforce la crédibilité du récit, mais en pratique ce procédé peut se révéler étonnamment troublant à la lecture. J’ai peut-être ressenti les choses ainsi parce que j’étais fatiguée quand j’ai lu ce texte et donc sujette aux troubles de l’attention. Dans ces cas-là, les chapitres courts me donnent l’impression de me reposer, même si je lis autant et sans réelle interruption que je l’ai fait avec Métaphysique du vampire. Le fait que le roman soit court a donc été un avantage dans ce cas précis. Comme quoi, on s’attache parfois beaucoup aux détails… En tout cas ça m’a permis de mieux comprendre la façon dont Raphaël vivait cette fatigue mentale qui s’accumule.
Enfin, si vous cherchez un roman d’urban fantasy qui se lit très vite sans être creux ou banal, foncez chez votre libraire vous procurer Métaphysique du vampire qui, j’en suis certaine, vous offrira un très bon moment de lecture et vous donnera envie d’en savoir beaucoup plus sur son énigmatique narrateur.

À noter qu’il y a, à la fin de l’ouvrage, une très intéressante interview de l’auteur.

mercredi 10 octobre 2012

Le cycle de Lanmeur, intégrale T2 : Les Enfants du Léthé

De Christian Léourier, publié chez Ad Astra.


Présentation de l'éditeur :
Lanmeur, planète-mère du Rassemblement, poursuit son grand dessein de colonisation…
Sur ces deux planètes que sont Borgœt et Ti-Grid, sa domination est totale. Borgœt, la planète bagne, et Ti-Grid, la pacifique, en sont les exemples frappants. Tandis que depuis sa prison à ciel ouvert, le Camp 23, Garth survit aux côtés de l’étrange Iwerno et tente d’échapper aux effets du Léthé, la drogue de l’oubli, Skiath part en quête de son nom véritable, celui qui lui dictera sa propre loi, sur son monde où le Lagad, l’épice rituelle, apporte perception et vérité… Mais la seule issue possible, pour ces deux hommes, n’est-elle pas dans la révolte ?

Voici réunis pour la première fois en intégrales les romans du cycle de Lanmeur, pièce maîtresse de l’œuvre de Christian Léourier. Les Enfants du Léthé, qui contient Les Racines de L’Oubli, La Loi du Monde et Le Secret (nouvelle inédite), nous plonge à nouveau dans cette fresque monumentale, véritable classique de la science-fiction française. Avec Christian Léourier, nous embarquons à la rencontre de l’Autre, dans des récits où se déploient avec bonheur le talent d’imagination d’un Jack Vance, l’élégance d’écriture d’une Ursula Le Guin et l’intelligence de récit d’un Asimov.

C’est avec un peu d’inquiétude que j’ai ouvert ce second tome de l’intégrale de Lanmeur. Je craignais de ne pas retrouver la magie qui a fait du précédent volume un véritable coup de cœur, tour de force d’autant plus grand que chacun des trois textes composant Les Contacteurs a su me séduire à sa manière. Cependant, mon inquiétude était tout à fait vaine, la lecture de Les Enfants du Léthé fut tout aussi passionnante et enrichissante.
Le style de Christian Léourier est toujours très évocateur, subtil et poétique, c’est un vrai plaisir de le lire et de se laisser emporter par ses mots. Je vous avais parlé dans mon billet concernant le premier tome de cette étrange qualité descriptive de l’écriture qui rend très vivants et palpables certains moments, mais laisse volontairement dans le flou certaines choses afin, à mon avis, d’accentuer le côté un peu onirique qui surgit parfois dans ces histoires. J’ai retrouvé cela dans ce volume, bien que de manière un peu moins marquée dans son contraste onirique.
Si les trois romans du premier volume m’avaient inspiré des sentiments et des réflexions complémentaires s’inscrivant dans une certaine cohérence de pensée qui m’a permis d’en parler de façon globale, ce n’est pas le cas des trois textes qui constituent Les Enfants du Léthé, aussi vais-je devoir les distinguer les uns des autres dans cette chronique.

Le premier roman, Les Racines de l’Oubli, est aussi le plus long, il constitue la moitié de l’ouvrage à lui tout seul. C’est un texte fort en émotions et d’une profonde portée philosophique. Ma lecture fut intense, voire compulsive. Aussi effarante qu’elle est intelligente et bien construite, cette histoire m’a beaucoup apporté.
Les Racines de l’Oubli nous amène sur Borgoet, une planète de l’empire lanmeurien envahie par la jungle. Borgoet est une prison naturelle et pas seulement parce qu’on ne saurait s’échapper d’une planète sans astronef. La jungle, omniprésente, envahissante, est une véritable entité qui prolifère sans cesse. Lanmeur, qui veut s’emparer de ce monde, plus par fierté que par réel intérêt d’ailleurs, a besoin de le défricher et qui envoyer d’autre que des prisonniers sur cette planète hostile où même les plantes veulent votre mort, où cesser de travailler équivaut à être englouti par la jungle ?
Si j’avais été marquée par cette façon si vivante de décrire le froid qu’on peut le ressentir dans L’homme qui tua l’hiver, c’est l’enfermement, la sensation d’étouffer, qui m’a submergée en lisant Les Racines de l’Oubli. Au fur et à mesure de la lecture, on se sent piégé, comme les personnages, et on expérimente vraiment cette sensation de lutte permanente pour survire.
Rien que pour cela, ce texte serait impressionnant, mais il y a bien plus derrière les mots. J’ai été bouleversée, ce qui pour moi n’est pas un mot employé à la légère, par ce récit, par les questions qu’il pose comme par ses références subtiles à notre propre histoire mondiale, qu’il s’agisse de rébellions de nations plus ou moins jeunes, des dérives engendrées par ces révoltes ou encore de ces îles et colonies où l’on déportait bagnards et prostituées, orphelins et pauvres hères.
Ce roman nous parle de la construction de soi autant que de la construction du monde. Plutôt que de nous les décrire, Christian Léourier transpose les inégalités sociales de manière très intelligente et non sans une certaine ironie. Il nous fait nous interroger sur ce qui peut faire de nous quelqu’un de bien ou de mauvais, selon notre naissance ou les aléas de l’existence, mais aussi selon nos choix de vie, voire de survie.
Il est également question de notre rapport au passé car c’est souvent du passé que nous viennent les réponses, de l’expérience de nos ancêtres naît notre capacité à construire notre avenir. Quand on essaie de l’occulter, on n’a pas d’identité présente et donc pas d’avenir. Tout ce que Lanmeur a laissé aux bagnards de Borgoet est leur nom, mais c’est une coquille vide, la punition suprême pour certaines civilisations était d’être privé de nom et, par le fait même, d’identité. Ils vivent dans l’instant pour survivre, comme des animaux, mais en conquérant leur passé ils deviennent aptes à vivre et à avancer, ils redeviennent eux-mêmes.
D’une certaine façon, ce texte rappelle les mythes qui transparaissent dans les récits du volume précédent, mais d’une façon plus pragmatique, moins théorique et plus visuelle dirai-je, appliqués à des notions qui nous sont plus familières car reliées à notre propre histoire.
Au-delà de leur aspect religieux, les mythes répondent aux grandes questions que l’humanité s’est toujours posées : d’où venons-nous, qui sommes-nous et où allons-nous ?

Beaucoup de choses m’ont marquée dans ce texte et me donneront matière à réfléchir encore longtemps, de la condition des femmes aux affres de la révolte, en passant par la notion même d’humanité, mais ce que j’en retiendrai le plus c’est cette réflexion sur l’essence de la liberté. Est-ce que la liberté équivaut à pouvoir aller où l’on veut et faire ce que l’on souhaite ou est-ce simplement tout faire pour garder son libre-arbitre, choisir d’être soi dans chaque décision même si elle est mauvaise pour notre bien-être personnel ? Comment devenir, et de surcroît rester, un homme juste dans une société pourrie jusqu’à la moelle ?
Pour tout cela, Les Racines de l’Oubli est vraiment un magnifique roman.

La Loi du Monde est le deuxième texte de cette intégrale. L’histoire générale d’un monde y rejoint de nouveau la légende, bien que de manière beaucoup moins marquée que dans Les Contacteurs. Plus que la légende d’un peuple, il s’agit d’une légende personnelle, un mythe fondateur à l‘échelle humaine ou comment certains êtres sont voués à infléchir la destinée de leur peuple. C’est la quête identitaire d’un homme qu’on a voulu héros malgré lui.
Et moi je suis restée sur le bord du chemin, malgré tous mes efforts pour entrer dans cette histoire. J’ai su dès le départ que ça ne marcherait pas, sans pourvoir m’expliquer pourquoi. J’aime les quêtes identitaires en général, c’est un thème qui me parle et celle-ci est parfaitement structurée, très bien écrite et ne manque pas non plus d’intérêt. Elle avait vraiment tout pour me séduire, mais il n’y a pas eu d’étincelle. J’ai peiné à la terminer, même si elle n’est pas excessivement longue et que j’ai malgré tout beaucoup apprécié certains passages.
Je crois qu’au-delà de ma légère antipathie envers les personnages, ce qui m’a gênée le plus est que je ne parviens pas à trouver une logique à leur mode de vie, même une logique qui me serait incompréhensible et étrangère vaudrait mieux que l’impression que j’en ai gardé. Autant j’ai appréhendé d’une façon instinctive les Harnogéens et leur vérité, autant les Gridéens et leur loi me laissent dubitative. Les seconds me paraissent presque être un reflet perverti des premiers.
Comment peut-on appeler liberté le fait d’être prisonnier de sa propre nature ? Je veux dire par là une nature partiellement révélée et dont la muabilité n’est pas admise. Qui peut dire avec certitude quels choix entrent ou non dans sa vraie nature ? C’était sans doute trop subtil pour moi et du coup l’histoire m’a semblé un peu creuse, bien que je sache qu’il s’agit plus d’une impression provoquée par mon incompréhension que d’une réalité.
J’ai du mal à saisir quel peut être l’intérêt de s’enchaîner soi-même à une soi-disant loi personnelle qui ne serait pas sujette à l’adaptation ou de fondre son individualité dans le collectif si ça ne semble pas apporter autre chose qu’une extase fugace ou quelques sensations étrangères attrapées au vol qui nourrissent à peine l’expérience de ceux qui les partagent. Qu’y a-t-il de constructif là-dedans ? Pourquoi ce peuple qui expérimente une si forte cohésion sociale, une si grande conscience de son unité, ne semble rien en faire de constructif ? Pourquoi posséder la capacité d’une telle communion si au final une individualité bridée par sa loi vient empêcher la création de grands projets communs ? C’est trop contradictoire pour moi. Et quand je vois qu’ils se perdent à la moindre erreur de jugement, je ne donne pas cher de leur personnalité. S’ils sont peu prédisposés à la folie, leur identité semble néanmoins bien fragile.
Je me rends compte en écrivant cette chronique que c’est peut-être d’avoir lu La Loi du Monde après Les Racines de l’Oubli qui m’a perturbée car les deux parlent de liberté, mais d’une façon qui me semble si contradictoire qu’elle m’a peut-être choquée en fin de compte et empêchée de comprendre les Gridéens. Pourtant, c’est dans cette incompréhension que j’ai trouvé le plus d’intérêt à ce récit.

Le troisième texte, Le Secret, est une petite merveille de subtilité, de finesse et de sensibilité.
Je l’ai trouvé particulièrement plaisant et d’un style délicatement ouvragé. Il m’a rappelé la beauté si particulière de Mille fois mille fleuves.
J’aime beaucoup les multiples comparaisons que fait Léourier avec la nature, c’est particulièrement visible dans ce texte-là, mais la faune et la flore font partie intégrante de tous les romans qui composent le cycle de Lanmeur et ont toujours quelque chose d’intéressant à nous apprendre. C’est un thème riche de possibilités, qu’on suive la piste de la légende, de la métaphore, de l’animisme ou tout simplement de la biologie et on peut retrouver chacun de ces aspects dans Le cycle de Lanmeur.
Le Secret est une belle histoire de complicité, mais aussi, paradoxalement, l’illustration de la confrontation entre deux visions très éloignées du même monde. Un homme essaie de guider sa petite-fille, moitié Barth comme lui et moitié Lanmeurienne, de lui donner la clé d’un secret dont dépendra sa vie future, sans toutefois trahir son peuple.
Ce récit est magnifique et émouvant. On pourrait croire Ewith tiraillée entre ses deux cultures, mais au fond elle ne l’est pas tant que ça. Elle essaie juste de les fondre l’une en l’autre, d’être elle-même, en harmonie. Et j’ai adoré son grand-père, sa façon de dire les choses en en racontant d’autres, de vouloir transmettre à Ewith le savoir de son peuple tout en la laissant faire ses propres choix. Au final c’est peut-être lui le plus tiraillé des deux, entre un ordre ancien et un ordre nouveau.
Ce texte est fort court, un vrai condensé de perfection et de délicatesse après les tumultes présents dans les textes précédents et il est aussi, dans sa simplicité et les mystères qu’il ne dévoile pas, mon texte préféré dans Les Enfants du Léthé.

Encore une fois et de tout cœur, je vous conseille chaleureusement cet ouvrage.

dimanche 30 septembre 2012

Le cycle de Lanmeur, intégrale T1 : Les Contacteurs

De Christian Léourier, publié chez Ad Astra.


Présentation de l'éditeur :
Quand les hommes de la planète Lanmeur accèdent au voyage spatial, ils ont la surprise de découvrir que d’autres humanités s’épanouissent dans l’univers. Un hasard ? Peut-être pas. Lanmeur lance alors l’idée du Rassemblement et envoie des contacteurs sur ces mondes plus ou moins avancés, avec pour mission de les intégrer à sa propre civilisation. Mais quel projet se cache derrière ces sociétés si différentes ? Qui sont les Rêveurs de l’Irgendwo, auxquels Lanmeur devra tôt ou tard se confronter ?
Voici réunis pour la première fois en intégrales les romans du cycle de Lanmeur, pièce maîtresse de l’œuvre de Christian Léourier. Avec Ti-Harnog, L’homme qui tua l’hiver et Mille fois mille fleuves… découvrez les trois premiers volets de cette fresque monumentale, véritable classique de la science-fiction française. Avec ces voyages au cœur d’incroyables légendes, de peuples étonnants et de nouvelles cultures, Christian Léourier embarque le lecteur à la rencontre de l’Autre, avec le talent d’imagination d’un Jack Vance et l’intelligence de récit d’un Asimov.

Ce premier volume de l’intégrale du cycle de Lanmeur est composé de trois romans totalement indépendants les uns des autres dont l’action se déroule sur différentes planètes. Le seul point commun à ces récits est l’incursion de Lanmeur dans ces mondes jusqu’à lors peu soucieux de ce qui se passait ailleurs dans l’univers.
Mais qu’est-ce que Lanmeur ? Tout d’abord une planète, abritant un peuple qui a su s’affranchir des limites imposées par le temps et l’espace afin de voyager à travers les galaxies et d’œuvrer à un grand dessein : le Rassemblement. Celui-ci, vu comme un idéal, vise à mettre en contact tous les peuples humains disséminés à travers l’univers. Mais est-ce tout ? Pour certains, Lanmeur est un empire qui colonise d’autres planètes afin de leur prendre ce qu’elles produisent de meilleur, selon d’autres, plus indulgents envers les desseins lanmeuriens, il s’agirait plutôt d’établir des liens commerciaux entre les différents mondes.
Je dirai, pour ma part, que Lanmeur m’a souvent rappelé l’empire romain, bien que j’admette que sa façon d’opérer est sans doute plus subtile. Tout d’abord, Lanmeur envoie des contacteurs chargés de lui transmettre des informations sur la planète, sur ses ressources, sur ses habitants et leurs moeurs, afin de pouvoir ensuite aborder ce monde en toute sérénité et commencer à nouer des liens avec son peuple. A partir de quand peut-on parler de manipulation ?
Chaque roman nous montre un degré différent d’implantation lanmeurienne. Avec nuance et subtilité, l’auteur nous dévoile les multiples facettes d’une même vérité.
J’ai été réellement bouleversée par cette lecture. Il m’est très difficile de rendre les émotions qui m’ont traversée à mesure que je découvrais ces textes. C’est un ouvrage extrêmement riche, que ce soit d’un point de vue humain, philosophique ou anthropologique.
Si vous aimez l’action pour l’action, ce livre ne vous satisfera sans doute pas, mais si vous aimez le souffle épique de grandes épopées telles l’Odyssée, vous apprécierez sans aucun doute le cycle de Lanmeur. Le style est très poétique. Cette écriture est de celles qui parlent aux sens et atteint sa pleine beauté dans le troisième roman : Mille fois mille fleuves. Ce n’est pourtant pas celui des trois qui m’a le plus touchée ou bouleversée, cependant, chacun de ces textes m’a apporté quelque chose d’indéfinissable. J’ai eu matière à réfléchir, bien sûr, pendant et après la lecture, et ces réflexions ne me quitteront pas de sitôt, mais je n’oublierai pas pour autant la charge émotionnelle qui a empreint ma lecture, car c’est par elle que passe l’essentiel de ce qui alimente lesdites réflexions.
Il y a une certaine lenteur dans la progression générale de ces histoires. Ça ne gêne pas tous les lecteurs, mais il faut le savoir, ce sont des récits qu’on met du temps à apprivoiser. La magie opère ou pas, mais quand elle est là elle nous offre quelque chose de précieux. Il faut aimer se laisser raconter une histoire plutôt que la regarder se dérouler. Ce sont des récits très intériorisés, philosophiques et humanistes. Plus que l’histoire elle-même, c'est la portée de celle-ci qui compte. L’auteur nous décrit des moments-clés de l’évolution de ces mondes et laisse volontairement dans l’ombre d’autres périodes plus riches d’action, mais sans doute moins intenses.
De même, si le style est parfois très descriptif, au point de nous faire ressentir la chaleur ou le froid (aucun auteur à ce jour, si ce n’est Jack London, n’avait pu avec une telle acuité me faire ressentir la morsure de l’hiver), si nous voyons devant nos yeux les édifices qu’on nous décrit avec une si grande précision, que nous saisissons jusqu’à la luminosité ou le parfum qui accompagnent la scène qui se déroule devant nous, sur certains points l’auteur laisse notre imagination faire le travail. Il ne nous décrit que très peu les personnages ou la faune. Nous savons par exemple fort peu de choses sur les artwenir, montures des Harnogéens et donc très présentes dans le premier roman, on apprend tout juste qu’elles feulent comme des fauves et ont quelques caractéristiques reptiliennes.
Les trois romans ont ceci de commun que ce sont des quêtes qui bien que menées à l’échelle individuelle rejoignent pourtant bien vite l’histoire des peuples et de leurs planètes. Qu’elles soient menées par des autochtones ou des lanmeuriens, elles ont valeur de voyages initiatiques. C’est la rencontre du mythe et de la technologie, l’absorption de celle-ci par la légende. Alors que Lanmeur souhaite absorber toutes ces civilisations dans le sein de son empire, ce sont les légendes de ces mondes qui se nourrissent de ses envoyés ou de ses aspirations.
Ici le mythe reprend toute sa force première, bien qu’il puisse apparaitre vain à une société dite évoluée, il est la vérité première, racontée par le symbole et prenant plus de sens que le discours logique et le pragmatisme qu’on lui oppose en général et qui ne sont en fait que son complément profane. C’est la rencontre de semblables très différents, comme nous le dit Talhael, nous pouvons mettre à profit cette confrontation pour voir tout ce qui nous sépare les uns des autres ou pour mieux nous comprendre nous-mêmes. Je crois que c’est cela qui m’a le plus parlé à travers ces trois textes qui, eux aussi, sont semblables et très différents.
J’ai retrouvé dans ces récits les échos de légendes connues et un héritage de la pensée celte très ancré entre les lignes, mais aussi, un peu de la pensée grecque. Il s’en dégage une grande harmonie et, comme dans tous les mythes, quelque chose de très spirituel qu’il est impossible à exprimer autrement que par le symbole car le mythe est la vérité ultime, spirituelle, religieuse, sensitive et fondamentale qui explique la véritable nature de l’être ou de l’univers et ne peut donc le faire avec des mots.
A la fin de l’ouvrage se trouvent une interview, fort intéressante, de Christian Léourier, mais aussi des poèmes, ceux de Talhael le conteur, qui n’ont pu être ajoutés entièrement au premier roman. Je les ai lus directement après Ti-Harnog, pour rester dans l’esprit du récit et j’ai trouvé qu’en plus d’être magnifiques ils apportaient beaucoup à l’histoire et à la compréhension que l’on peut avoir de la façon de vivre des Harnogéens. C’est l’exemple même du symbole qui parle plus qu’une explication aussi logique et acérée qu’elle demeure froide, qui restitue une ancienne magie, une notion sensitive du sacré, par un autre langage.
Le cycle de Lanmeur est une création complexe et intelligente, un grand coup de cœur que je vous invite à découvrir.