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mercredi 22 avril 2020

Les Chambres inquiètes

Un recueil de Lisa Tuttle, publié chez Dystopia.


Sommaire :

  • Préface de Nathalie SERVAL
  • Un nid d'insectes (Bug House)
  • Sans regrets (No Regrets)
  • En pièces détachées (Bits and Pieces)
  • La tombe de Jamie (Jamie's grave)
  • Lézard du désir (Lizard Lust)
  • Vol pour Byzance (Flying to Byzantium)
  • L'autre chambre (The Other Room)
  • Oiseaux de lune (Birds of the moon)
  • Propriété commune (Community Property)
  • Une amie en détresse (A Friend in Need)
  • L'autre mère (The Other Mother)
  • Les mains de Mr. Elphinstone (Mr. Elphinstone's Hands)
  • La plaie (The wound)
  • Le nid (The Nest)

Lisa Tuttle a nourri d’angoisses et de songes inquiets toute une génération d’amateurs de fantastique. Qui connaît ses écrits entre avec réticence dans ses univers à la frontière du cauchemar. Mais quand on a tourné les premières pages de l'une de ses nouvelles, on ne la lâche pas avant de l'avoir terminée et qu’importe le malaise qui nous noue l’estomac. 
Ce n’est pas de l’horreur au sens strict du terme, mais une plongée dans l’étrange, un piège plus ou moins horrible qui se referme sur le lecteur et le personnage. Les nouvelles de Lisa Tuttle sont de ce fantastique fébrile, dérangeant et diffus qui gratte discrètement à la lisière de votre raison. Le malaise vient petit à petit et le lecteur cherche de tous côtés la menace sans toujours l’identifier à temps.
Les femmes sont au cœur de ce recueil et je suppose qu’en tant que telle je me sens particulièrement proche de tous ces personnages qui cristallisent des angoisses somme toute très féminines. La maternité est notamment un thème récurrent dans ces textes, mais elle est toujours traitée sous un angle différent. Le fait de voir tous ces récits réunis — alors que vous les avez peut-être lus auparavant dans des publications disparates — donne une perspective intéressante sur le travail et l’imaginaire de leur autrice.
Dans Sans regrets on rencontre Miranda qui a décidé de ne pas être mère pour vivre de son art et qui se retrouve confrontée à la vie qu’elle aurait eue si elle n’avait pas fait ce choix. Il y a eu, dans nos vies à tous, un moment de bascule de ce type et un choix qui a tout changé. Ainsi cette nouvelle peut parler à tout le monde. Dans L’autre mère, en revanche, on découvre le choix inverse et on suit Sara qui croit voir sa créativité se dissoudre dans les exigences de la vie de mère. Ce tiraillement perpétuel entre l’accomplissement professionnel, surtout dans un domaine artistique, et les sacrifices qu’implique la maternité est parfaitement décrit et donne à réfléchir. Il m’a ramenée à des problématiques très personnelles. Ces deux nouvelles sont parmi mes préférées.
Toutefois l’exploration de l’univers parental ne s’arrête pas là et l’on trouve entre ces pages une mère qui souffre de voir son enfant grandir et se détacher d’elle, une autre en proie à la folie et à l’obsession dans Oiseaux de lune. Dans Propriété commune c’est l’aspect destructeur de la possessivité qui est traité, mais pas uniquement par le biais de la paternité.
Pour autant, on trouve bien d’autres thèmes et pistes dans ce recueil. Les femmes de ces histoires ont fui des cauchemars pour mieux s’y retrouver prises au piège. Enfermement, fantômes et folie, abus en tous genres, nos peurs, irrationnelles ou non, rythment leur plongée au cœur de l’étrange.
Dans Vol pour Byzance, une jeune femme qui pensait s’être libérée de son passé s’y trouve de nouveau confrontée. Ce texte explore la créativité, la liberté qu’elle procure mais aussi les déchets dont elle se nourrit. Il nous parle aussi de confiance en soi et des barrières qu’on laisse les autres, ou parfois soi-même, nous imposer. C’est un très beau texte, perturbant, mais inspirant.
Souvent dans ce recueil, c’est la condition de femme qui fait la victime, comme dans Lézard du désir ou Les mains de  Mr. Elphinstone, sans parler de cet étrange et néanmoins très significatif texte qu’est La Plaie. On explore dans ces récits la féminité, ses contraintes et ses failles. Cependant certaines femmes refusent d’être des victimes, comme on peut le voir dans En pièces détachées. Cela ne veut pas dire qu’elles s’en sortent bien pour autant. Et on s’aperçoit que les réactions de toutes ces femmes sont très différentes. Aucun schéma ne se répète deux fois, c’est là toute la richesse de l’imaginaire de l’autrice.
Certaines nouvelles sont poisseuses et vous les fuirez avec horreur quand d’autres, comme L’autre chambre — qui a des allures de conte obscur — ou la très belle et poétique Une amie en détresse — véritable bijou du genre — vous empliront d’une nostalgie chagrine.
Un nid d’insectes est en revanche une des nouvelles les plus poisseuses et je l’ai relue avec dégoût, sachant cependant que c’est un texte très bien écrit et qui ouvre parfaitement ce recueil, puisqu’il figure un piège qui se referme sur le lecteur autant que sur le personnage. Son pendant est le texte qui clôt l’ouvrage : Le nid. Ce dernier, d’une facture assez classique car il ne donne pas un seul indice au lecteur sur sa véritable nature, est aussi l’un de mes préférés. Troublant, ambigu, il est la conclusion parfaite.
Rééditer ces nouvelles a été une excellente initiative des éditions Dystopia. Vous trouverez également un autre recueil de Lisa Tuttle chez cet éditeur : Ainsi naissent les fantômes.
Il est difficile de trouver du fantastique de nos jours et plus encore du fantastique d’une si grande qualité. Aussi le fait que des éditeurs n’abandonnent pas ce genre pour quelque chose de plus rentable et prennent en outre la peine de rééditer des textes, surtout dans un format boudé comme l’est la nouvelle, doit être salué à sa juste valeur. Le fantastique est un genre qui gagne à être découvert et des textes comme ceux-ci, qui sont devenus des classiques du genre, méritent d’être connus d’un plus large public.

jeudi 23 janvier 2020

Dernières nouvelles d’Œsthrénie

Un roman d'Anne-Sylvie Salzman, publié chez Dystopia.


Lire Dernières nouvelles d’Œsthrénie est une étrange expérience. Comment ne pas croire à ce pays qui n’existe pas alors que l’autrice nous le décrit avec tant de finesse ? Vous refermerez ce livre en n’étant plus si sûr de ne pas avoir déjà visité cette contrée à la fois étrangère et familière, dont vous avez appris les coutumes, fréquenté le peuple et découvert la tumultueuse histoire.
L’Œsthrénie se trouve entre deux pays et deux cultures. Son peuple même est divisé entre ceux des Hauts, dont la vie est rude et les croyances différentes, et ceux des villes et des vallées. L’histoire de ces gens s’écrit dans le sang, entre les guerres et les révolutions.
Ce livre est composé de six textes, qui pour moi forment une spirale, autant de récits personnels et intimes qui accompagnent l’évolution de l’Œsthrénie et vous ne saurez plus trop non plus qui, du pays ou du narrateur, est le véritable protagoniste de cette histoire.
Cela commence comme un récit familial, avec une jeune aristocrate, puis se poursuit avec ses descendants, mais viennent ensuite d’autres personnages, dont un soldat roumain et une fille des Hauts. La différence de caractère et la richesse des points de vue autant que des époques contribuent à nous faire embrasser l’Œsthrénie dans toute ses spécificités.
J’ai beaucoup aimé le premier texte, qui est certes le plus long, ou en tout cas semble l’être car il pose le décor, mais est aussi celui qui est le plus empreint de Fantastique. C’est par lui que nous apprenons la géographie de ce pays, ses coutumes et ses légendes. J’ai particulièrement aimé voir se dessiner dans mon esprit cette Œsthrénie si singulière. Si les autres nouvelles sont plus enclines à raconter l’histoire de cette nation, c’est bien dans ce texte qu’elle prend naissance et cela lui confère une ambiance particulière, qui relève presque du légendaire.
Ce n’est pas une lecture légère, loin s’en faut. Les personnages, aussi intéressants soient-ils, sont pour la plupart assez torturés ou dans des situations difficiles, la mort et la folie les guettent sans relâche. On les quitte à des moments cruciaux de leur histoire, puis on apprend des bribes de celle-ci dans la nouvelle qui suit. C’est assez frustrant en fait, mais cela suit un schéma logique. Leur existence se fond dans celle de leur pays, mais que restera-t-il de lui quand ils seront tous morts ?
Avec sa minutie et son goût du détail, cet ouvrage n’est pas sans rappeler le travail de ces grands créateurs de mondes que sont Ursula Le Guin et Christian Léourier. C’est une lecture exigeante qui demande toute l’attention de son lecteur, mais le récompense en retour par sa subtilité et sa profondeur.

lundi 3 septembre 2018

Nous qui n'existons pas

Un témoignage de Mélanie Fazi, publié chez Dystopia.

Présentation de l'éditeur :
NON-FICTION
« Est arrivé un jour où la fiction n'a pas suffi. »
Aussi curieux que cela puisse paraître, il me semble qu'une des forces de l'œuvre de Mélanie Fazi est que précisément la fiction n'a jamais suffi. Qu'elle a toujours su trouver d'autres biais pour exprimer cette tension personnelle, intime, dont elle nous fait part dans ce livre, et qui est matière de toute sa création.
Extrait de la postface de Léo Henry

Mélanie Fazi est une autrice rare, que ce soit par la rareté de ses publications ou par la singularité de son écriture, de sa voix devrais-je dire, dans le paysage éditorial actuel. Je ne manque aucun de ses écrits, même s’ils me perturbent souvent. Il y a un souffle particulier dans ses textes et je crois ne m’être jamais remise de Trois Pépins du fruit des morts.
Comme elle, j'ai découvert le fantastique à l'adolescence et comme elle me suis trouvée désarçonnée en constatant le désamour pour ce genre si riche qui me parle tant. Elle a persisté à en écrire et moi à en lire. Il demeure encore à ce jour mon genre préféré, malgré le défilé incessant des nouvelles vogues, et si les publications qui parviennent à se glisser entre les mailles sont rares, nous avons au moins la chance qu’elles soient toujours de qualité.
Pour en revenir à l’ouvrage qui nous occupe aujourd’hui, il ne s’agit pas cette fois de fantastique, mais d’un témoignage : récit intimiste, précis et longuement mûri, d’une singularité qui cherche son écho. Dans ce petit livre, Mélanie Fazi se confie sans fard ni bouclier. Elle expose le cheminement et les errances qui l’ont menée à accepter chaque jour un peu plus d’être elle-même.
Face à cette femme sensible, pleine d’empathie et à sa façon de décrire sa vision du monde, je comprends d'autant plus pourquoi ses textes m'ont toujours touchée. Ils sont écrits dans une langue de symboles que je connais instinctivement et, grâce à ce témoignage, j’en ai davantage conscience aujourd’hui. Je vois la tournure d’esprit identique, la sorcière, le corbeau, le vide estival. Je vois que ce qui est laid et/ou effrayant pour l’autre, mais que j’ai toujours trouvé rassurant ou désirable l’est également pour elle. Nous nous retrouvons toutes les deux autour de la figure de la sorcière et je suis bien d'accord : pourquoi vouloir être une princesse quand on peut être une sorcière ? Même si nos raisons ne sont pas tout à fait les mêmes. 
Les affinités se reconnaissent. « Les mauvais genres parlent aux mauvais genres » écrit-elle et je crois en cela. 
Comme elle, je comprends le ressenti, le non-dit, la métaphore et l’allégorie. Ils me parlent mieux et plus profondément que les faits disséqués de façon clinique. C’est par l’intériorité que j’appréhende le mieux ce qui m’est extérieur. Je ne devrais pas parler de moi, ce n’est vraiment pas le propos, mais ce que j’essaie très maladroitement d’expliquer est pourquoi ce texte m’a chamboulée et émue. Il parle à ma propre différence. Néanmoins, il m’a fait réfléchir et m’a montré la vie d’un point de vue différent, débarrassant ainsi mon champ visuel d’une tache aveugle. Mélanie Fazi a cela de particulier qu’elle sait faire résonner quelque chose chez son lecteur, qu’elle choisisse pour cela de décrire les faits ou d’user de symbolique. Quelle que soit votre façon de comprendre ce qui vous entoure, quels que soient vos points communs et vos divergences, vous verrez par ses yeux.
Dans ce récit, elle se met à nu, arrachant voile après voile, telle Inanna descendant aux enfers. Elle abolit la distance, permettant en douceur à l’autre de se mettre à sa place, comme elle a si souvent tenté elle-même de changer d’angle de vue pour mieux comprendre sa propre différence. 
Nous nous construisons par rapport à autrui, dans nos ressemblances et dans nos différences. Ce sont deux façons, ou peut-être une seule en fait, d’appréhender à la fois l’autre et notre propre individualité. Ce n’est pas forcément une comparaison permanente, mais quand on le réalise cela permet aussi de comprendre les nuances, de se mettre plus facilement à la place de l’autre pour tout ce qui est lui et n’est pas nous. Ainsi se développe l’empathie. Pour autant, ce qui nous entoure n’est pas si binaire et je l’ai ressenti en lisant cet ouvrage.
J’ai surligné un nombre important de passages tant ils me paraissaient limpides et nécessaires à relire à tête reposée. J’ai notamment été très intéressée par le besoin de l’autrice de mettre des mots et des étiquettes sur les choses car ce besoin m’est totalement étranger. Dans l’usage d’étiquettes, je vois un clivage entre les différences et des bornes imposées, comme s’il fallait remplir toute la case pour y être vraiment à son aise. Mélanie Fazi, elle, y voit la reconnaissance dont elle a besoin. Mon sujet de mémoire de maîtrise concernait l’identité, avec tout un chapitre portant sur la définition de soi par rapport à l’altérité, à la nécessité de se définir à la fois par la différence et par la ressemblance ; je suis donc très désappointée de n’avoir pas vu cela dans l’usage d’étiquettes. Malgré mes propres « anomalies » je ne ressens pas le besoin d’une communauté de gens qui me ressemblent, mais d’être acceptée, que l’on me ressemble ou non, juste telle que je suis. Les étiquettes ne me sont pas nécessaires pour définir l’autre ou me définir moi, mais maintenant je comprends mieux leur utilité et l’insécurité que l’on peut ressentir à ne pas savoir comment s’expliquer soi-même.
Je savais déjà que la vie est difficile quand tout autour de nous est formaté pour la majorité et qu’on en est exclu d’office sans espoir d’intégration, cependant j’ai été particulièrement touchée quand l’autrice évoque l’art, les chansons et les romans dans lesquels elle ne peut pas se reconnaître. Et soudain, sa nécessité de se reconnaître dans une communauté m’est devenu claire.
J’admire Mélanie pour avoir eu le courage d’écrire ce texte et s’être battue si longtemps avec elle-même avant de réussir à en accoucher. En libérant sa parole et se montrant telle qu’elle est après s’être cachée si longtemps, elle dit aussi à d’autres, celles et ceux qui peuvent se reconnaître un peu dans son parcours et qui se cachent comme elle l’a fait, les paroles qu’elle aurait aimé entendre quand elle en avait besoin. Je ne me rendais pas compte à quel point cela peut être essentiel. Libérer sa parole, c’est aussi se libérer soi-même des attentes de l’autre, mais également des fausses idées, ancrées par l’éducation et la société, que l’on croit parfois être siennes et qui nous poussent vers une norme qui n’est pas faite pour nous. Moi-même j’ai une façon très personnelle d’envisager les relations amoureuses et elle ne passe pas par la vie à deux, ce que j’ai une certaine difficulté à faire comprendre à autrui. Ce texte m’a fait beaucoup de bien.
Ces confidences ont nourri ma réflexion sur l'altérité, sur la norme, mais aussi sur l'écriture et, peut-être, sur des schémas à déconstruire. Même si mon vécu est différent, je me reconnais dans certains aspects qu’elle décrit et elle m’a aidée à intégrer ceux qui me sont étrangers, à les voir à sa manière. C’est une grande richesse que de pouvoir s’abandonner à l’expérience d’autrui et voir, même de façon fugace, par ses yeux. 
En nous montrant tout cela, elle permet au lecteur de se rendre compte qu’on peut être maladroit avec les meilleures intentions du monde, qu’on peut juger sans s’en rendre compte. La parole est importante, dans l’expression de ce que l’on est, mais aussi dans la construction de l’autre, être soi, mais ne pas blesser. Je trouve Mélanie Fazi extrêmement touchante dans sa façon de toujours tenter de se mettre à la place de ses lecteurs et sa volonté de mesurer chacun de ses mots pour ne surtout heurter personne.
Avec une grande délicatesse et sous le prisme de son expérience personnelle, Mélanie Fazi, qui ne demande qu’à être acceptée telle qu’elle est, amorce chez l’autre une réflexion qui ne peut que tendre vers une plus grande ouverture d’esprit. Chez moi, elle s’accompagne d’une empathie plus profonde et plus complète, je crois, une compréhension différente, et c’est une bonne chose.
« Chaque lectrice, chaque lecteur de ce livre, même non concerné-e directement par les problématiques soulevées, en bénéficiera » écrit Léo Henry dans sa postface et je ne peux qu’acquiescer. J’espère que ce texte trouvera une résonance et pourra aider des gens à s’accepter ou à accepter la différence d’autrui.

vendredi 4 septembre 2015

Les Soldats de la mer

Un recueil de nouvelles d'Yves et Ada Rémy, publié en papier et numérique aux éditions Dystopia. Version revue par les auteurs.
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Les Soldats de la mer est un fix-up. Les nouvelles qui le composent s’entrelacent pour former un tout. Ces Chroniques Illégitimes Sous la Fédération sont l’ébauche d’un monde brumeux, à la fois reflet avancé (pour son époque) du nôtre et résonance lointaine de nos songes et chimères. Elles relatent des faits étranges qui ne peuvent prétendre à une place dans les livres d’Histoire de cette Europe, bien qu’elle n’en porte pas le nom, jumelle de la nôtre.
Dans ce monde parallèle et pourvu de deux lunes, naît et se développe la Fédération, coalition de nations figurant la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, etc. Celle-ci prend, au fur et à mesure de ses conquêtes et alliances, des allures d’Empire puissant mais perpétuellement en guerre. On apprend à la connaître au fil des nouvelles, par touches discrètes tout d’abord, comme si ce n’était pas vraiment le propos. Les récits s’articulent autour des soldats qui la servent et elle paraît n’être qu’un personnage secondaire, malgré un statut d’entité qu’on ne peut nier.
Je ne suis pas férue d’histoires militaires, mais je me suis laissée bercer par l’ambiance onirique des nouvelles. C’est, en grande partie, du Fantastique de haute volée, élégant, revisitant des thèmes classiques avec brio et originalité. Fantômes, vampires et revenants de tout poil raviront les amateurs du genre. Aucun de ces récits n’est convenu et la conclusion se révèle époustouflante.
Ce recueil est immersif, on sent l’odeur des embruns, le brouillard qui colle à la peau et glace l’échine, les fantômes qui rôdent. Le style, superbe, délié, est pour beaucoup dans le plaisir de lecture. J’avais déjà aimé Le Prophète et le Vizir, diptyque de nouvelles lu quelques semaines auparavant, mais Les Soldats de la mer m’a indubitablement impressionnée. L’ambiance de ces textes, et plus encore dans les derniers, m’a beaucoup rappelé celle des écrits de Julien Gracq, un auteur qui a durablement marqué mon imaginaire et mes perceptions littéraires. L’attente et l’étrange, les non-dits et l’onirisme sont d’importantes composantes de ces histoires.
Cet ouvrage est typique du Fantastique à la fois pour les thèmes visités, l’ambiguïté et l’atmosphère des récits, mais aussi l’élégance raffinée de l’écriture. Cependant, au-delà de l’amateur habituel de Fantastique à l’ancienne, tous les lecteurs aimant la belle littérature apprécieront ces nouvelles.
Je ne remercierai jamais assez les éditions Dystopia d'avoir réédité ce chef-d’œuvre, me permettant ainsi de le lire et, j’espère, de vous le faire connaître et aimer à votre tour.
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CRAAA

samedi 18 juillet 2015

Sur le fleuve

Un roman de Léo Henry et Jacques Mucchielli, publié en papier et numérique par les éditions Dystopia.

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Présentation de l'éditeur : 

Amazonie, seizième siècle. Quelques dizaines d'âmes embarquent sur des radeaux pour percer les secrets du pays d'Eldorado. Nobles de la vieille Europe, gens d'églises ou mercenaires, Indiens de la montagne, tous se livrent à la merci du grand fleuve. Et l'un après l'autre, les hommes meurent assassinés. Est-ce bien un jaguar qui les a pris en chasse ? La forêt se referme. La folie rôde. Et l'eau continue de couler. Léo Henry & Jacques Mucchielli ont publié trois recueils de nouvelles entre 2008 et 2012. "Sur le fleuve" est leur unique roman.

Si le sujet de Sur le fleuve peut sembler rebattu de prime abord – des conquistadors à la recherche de Manoa, mythique cité d’or – le roman se révèle original et très prenant. La forêt y est une entité, la quête de ces hommes et de cette femme va prendre de nombreux visages et la confrontation des peuples peut mener au pire. Au final, le but importe-t-il réellement plus que le cheminement ? Pris dans le labyrinthe de la forêt, incapables de s’en dépêtrer, les personnages s’enfoncent dans l’immensité sauvage de la nature et s’y retrouvent pourtant enfermés. Ils vont se révéler dans la touffeur de ce huis clos. Ceux qui sont venus en conquérants, sûrs de leur force, n’ont pas idée de ce que leur présence a pu déclencher. Le sacrilège qu’ils ont commis a attaché un prédateur à leurs pas. Le récit est divisé en deux pistes : celle que suit le groupe – les chapitres portant souvent sur un personnage en particulier – et celle du fauve, à l’affût. Les incursions du prédateur dans l’histoire m’ont beaucoup plu pour leur poésie et leur symbolisme. J’ai eu nettement plus de mal avec les autres personnages, même si la façon dont les auteurs dévoilent progressivement leurs histoires respectives est passionnante. Au contact de la forêt, ces individus en perdition se fragilisent. La nature, l’isolement et la rudesse des épreuves les mettent face à leurs propres failles. Petit à petit, le groupe se disloque. Au fur et à mesure que l’on apprend à connaître ces hommes et cette femme, ils ne paraissent plus si froids. J’ai particulièrement apprécié Dumè, mercenaire Corse, qui est, je dois bien l’admettre, l’image même que les Corses ont d’eux-mêmes, avec son lot de défauts et de qualités… Dans son sillage, il apporte un peu de ma culture, notamment avec « les chasseurs en rêve », les mazzeri, bien que l’allusion soit fugace. Ce récit est exigeant, mais apporte beaucoup en retour. La végétation se referme sur le lecteur, tout autant que sur le convoi, il participe à cette quête et se confronte aux côtés les plus sombres de l’humanité, à ses peurs, ses injustices, ses faiblesses... L’impression que m’a laissé Sur le fleuve est indéfinissable, mais me marquera sans doute durablement.

Découvrez également l'avis de Lune.

jeudi 18 juin 2015

Le Prophète et le Vizir

Un recueil de nouvelles d'Yves et Ada Rémy, publié en papier et numérique par les éditions Dystopia.
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Les ouvrages des éditions Dystopia ont cela de particulier qu’ils sont exempts de résumés de quatrième de couverture, laissant ainsi au lecteur la possibilité d’ouvrir ces livres sans a priori. Les couvertures elles-mêmes, toujours travaillées, contribuent à l’aura de mystère qui plane sur les ouvrages, ce qui n’est pas pour me déplaire.
Je vous invite donc à lire cette chronique uniquement si vous souhaitez savoir où l’on compte vous emmener. Quoi qu’on en pense, ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de pouvoir plonger totalement dans l’inconnu en tournant des pages.

Le Prophète et le Vizir est en fait un court et flamboyant recueil composé de deux nouvelles. Pour autant, ces textes sont de ceux que l’on déguste bouchée par bouchée.
Le style est évocateur, raffiné et élégant, un vrai plaisir à lire. Le lecteur se glisse dans cette histoire, emporté par les mots, prêt pour les merveilles qu’il s’attend à découvrir au détour des pages. En effet, ces textes tiennent indubitablement des Contes des mille et une nuits. Merveilleux et cruels, oniriques et intelligents, ils captivent qui veut bien s’y laisser prendre.
La première nouvelle, L’Ensemenceur, est aussi la plus longue. Elle possède une saveur toute particulière, mais également un côté fantasque et éclatant qui m’a beaucoup rappelé le réalisme magique espagnol. Loin de délirer ou de se montrer naïfs, les personnages veulent au contraire prendre leur destin en mains et sont prêts à tout pour cela, ne négligeant aucune piste, de la plus pure vilénie en passant par la magie. Ils croient et donnent ainsi force de vérité à tout ce qui pourrait nous sembler invraisemblable. Dans le réalisme magique, le quotidien semble toujours plus grand, plus lumineux, porteur de plus de possibilités et moins cloisonné par des limites triviales. C’est tout cela que m’a évoqué ce recueil.
La première nouvelle nous mène à la suite d’un pêcheur, au XIVe siècle de notre ère, devenu devin par la force des choses et que son don pousse à l’errance. De son périple autour de la méditerranée, au gré de ses rencontres, puis de ses intuitions, il ramène autant de victoires que de défaites. Mais la sapience de Kemal a une autre particularité : ses visions, d’un avenir très lointain et ainsi invérifiable, se rapprochent inexorablement de sa propre époque, lui procurant ainsi à la fois espoir et angoisse. Que finiront-elles par lui révéler sur son propre avenir ? Qu’adviendra-t-il de lui quand son pouvoir se sera entièrement consumé ?
Le personnage est aussi subtil qu’intéressant. Il est faillible, malgré son bon fond, et très humain dans les doutes qui le taraudent.
J’ai beaucoup aimé la façon dont les auteurs ont tissé des liens, prétendument invisibles, mais logiques, entre le passé et l’avenir. Allant d’une époque à l’autre, ils nous offrent une lecture de l’Histoire inédite, en se servant de ses zones d’ombres pour en exhumer des secrets de leur cru.
Ainsi ce texte, comme celui qui le suit, a valeur de fable, sans pour autant être lisse ou linéaire, et encore moins manichéen.
Si j’ai apprécié la première histoire, le second texte, celui qui offre à ce recueil l’autre partie de son titre, est néanmoins mon préféré. Les deux récits sont liés, l’un découlant directement de l’autre. On change de décor et de personnages, ou presque. La nouvelle est plus courte, mais plus intense.
Elle tranche avec celle qui la précède et qui nous ballottait au gré des voyages de son personnage, car elle nous plonge dans une attente fébrile. Elle est aussi plus onirique, plus fantasque, plus cynique. Elle figure une partie d’échecs que le Vizir engage contre le Destin. Entrelacée d’intermèdes qui mettent en valeur la progression de la partie, elle n’a de cesse de renforcer ce sentiment d’attente et d’inéluctabilité. Pourtant, l’on sent aussi que l’on pourrait être surpris.
J’ai beaucoup aimé la fin, bien qu’elle soit un peu abrupte à mon goût. Non pas que j’aurais apprécié plus de précisions, ceci dit.
Ce superbe recueil, tout en subtilité, qu’il s’agisse de son fond comme de sa forme, est un vrai petit bijou.
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mercredi 10 juin 2015

Les Cahiers du labyrinthe

Un recueil de nouvelles de Léo Henry, disponible en numérique aux éditions Dystopia.
Cet ouvrage est une réédition augmentée de la version papier parue aux éditions de l’Oxymore.


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Sommaire :




  • Les Mystères du Labyrinthe ou le Vertige de la Quête, Préface de Mélanie Fazi

  • Défait

  • Merry Élodie

  • Memory Lane

  • Art de la Fugue, pièce pour deux voix et un silence

  • Riches Heures

  • Notes pour un Labyrinthe

  • Ultimes Rinçures

  • Ex Nihilo Nihil

  • Ne la laisse pas s'enfuir

  • Inspire

  • La Chute d'Hamidärlah

  • Lettre Ouverte à cet Autre qui est Moi

  • L'Arbre de la vie

  • Marcheterre

  • D'autres viendront après moi

  • Ceci n'est pas ce que m'a dit Agathe

  • Nataraja

  • Les Crépuscules


Ah, les éditions de l’Oxymore et leurs merveilles… Que de nostalgie quand j’y songe !
Dans les plus profondes strates de la Bibliothèque, se cache une ligne d’ouvrages, les « petits » de l’Oxy, tranches sombres et récits marquants. Parmi ceux-ci, se trouve un exemplaire des Cahiers du labyrinthe, premier ouvrage de Léo Henry que j’ai lu et également son premier publié.
Le Fantastique est mon genre préféré et je garde une affection particulière pour ce recueil. C’est avec grand plaisir que j’ai découvert la version de Dystopia, qui comporte en outre quelques autres textes parus dans Emblèmes, revue thématique de l’Oxymore, et dans certaines de ses anthologies de la collection Emblémythiques. Comme son nom l’indique, celle-ci était consacrée aux créatures mythiques. Je suis heureuse que ces nouvelles aient été rééditées, même si ce n’est que sous forme numérique, et je vous invite chaleureusement à les découvrir.
Le nombre de publications en littérature Fantastique est très restreint dans nos contrées, mais la qualité est le plus souvent au rendez-vous. Ce recueil en est un exemple flagrant. À dire vrai, on y trouve aussi un peu de SF, mais, de mon point de vue, l’esprit des textes reste très Fantastique. Souvent sombres, pas forcément effrayants, ils sont intimes et poétiques.
Le Fantastique de Léo Henry est à la fois moderne et intemporel, imagé, mais ancré dans le quotidien. Les textes, évocateurs, pas forcément à chute, mais souvent troubles, doubles, laissent le lecteur pensif. Le ton est juste, posé, il invite avec subtilité à pénétrer ces univers qui, de prime abord, pourraient ne pas sembler engageants.
Le lecteur qui accepte d’entrer les yeux et l’esprit grands ouverts dans le labyrinthe a l’assurance de voir sous le voile terne une vérité insoupçonnable. On se perd, on se retrouve, accroché au fil que déroulent des récits enchevêtrés à des émotions toujours renouvelées. Dans ces textes, la fragilité de l’instant côtoie l’éternité et ils me bouleversent toujours autant.
En tournant les pages, vous passerez d’incursions dans la vie d’une étudiante mélancolique aux épopées oniriques de scénaristes d’un nouveau temps. Vous voyagerez dans l’inconscient d’un jeune garçon catatonique, vous égarerez dans les méandres tortueux d’une mémoire éclatée ou participerez au quotidien d’un émissaire de la Mort. Venez entrevoir des fées (peut-être), des poètes déchus et des dieux perdus (ou l’inverse), explorez les mystères de l’individualité et de l’identité ainsi que tant d’autres chemins de traverse.
Sous la peur, l’angoisse et la mélancolie, se cachent parfois la beauté et l’espoir. Mais l’inverse reste également valable. Lire ce recueil équivaut à saisir des poignées de vie qui s’écoulent comme du sable entre vos doigts.
Lisez-le.


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