lundi 3 septembre 2018

Nous qui n'existons pas

Un témoignage de Mélanie Fazi, publié chez Dystopia.

Présentation de l'éditeur :
NON-FICTION
« Est arrivé un jour où la fiction n'a pas suffi. »
Aussi curieux que cela puisse paraître, il me semble qu'une des forces de l'œuvre de Mélanie Fazi est que précisément la fiction n'a jamais suffi. Qu'elle a toujours su trouver d'autres biais pour exprimer cette tension personnelle, intime, dont elle nous fait part dans ce livre, et qui est matière de toute sa création.
Extrait de la postface de Léo Henry

Mélanie Fazi est une autrice rare, que ce soit par la rareté de ses publications ou par la singularité de son écriture, de sa voix devrais-je dire, dans le paysage éditorial actuel. Je ne manque aucun de ses écrits, même s’ils me perturbent souvent. Il y a un souffle particulier dans ses textes et je crois ne m’être jamais remise de Trois Pépins du fruit des morts.
Comme elle, j'ai découvert le fantastique à l'adolescence et comme elle me suis trouvée désarçonnée en constatant le désamour pour ce genre si riche qui me parle tant. Elle a persisté à en écrire et moi à en lire. Il demeure encore à ce jour mon genre préféré, malgré le défilé incessant des nouvelles vogues, et si les publications qui parviennent à se glisser entre les mailles sont rares, nous avons au moins la chance qu’elles soient toujours de qualité.
Pour en revenir à l’ouvrage qui nous occupe aujourd’hui, il ne s’agit pas cette fois de fantastique, mais d’un témoignage : récit intimiste, précis et longuement mûri, d’une singularité qui cherche son écho. Dans ce petit livre, Mélanie Fazi se confie sans fard ni bouclier. Elle expose le cheminement et les errances qui l’ont menée à accepter chaque jour un peu plus d’être elle-même.
Face à cette femme sensible, pleine d’empathie et à sa façon de décrire sa vision du monde, je comprends d'autant plus pourquoi ses textes m'ont toujours touchée. Ils sont écrits dans une langue de symboles que je connais instinctivement et, grâce à ce témoignage, j’en ai davantage conscience aujourd’hui. Je vois la tournure d’esprit identique, la sorcière, le corbeau, le vide estival. Je vois que ce qui est laid et/ou effrayant pour l’autre, mais que j’ai toujours trouvé rassurant ou désirable l’est également pour elle. Nous nous retrouvons toutes les deux autour de la figure de la sorcière et je suis bien d'accord : pourquoi vouloir être une princesse quand on peut être une sorcière ? Même si nos raisons ne sont pas tout à fait les mêmes. 
Les affinités se reconnaissent. « Les mauvais genres parlent aux mauvais genres » écrit-elle et je crois en cela. 
Comme elle, je comprends le ressenti, le non-dit, la métaphore et l’allégorie. Ils me parlent mieux et plus profondément que les faits disséqués de façon clinique. C’est par l’intériorité que j’appréhende le mieux ce qui m’est extérieur. Je ne devrais pas parler de moi, ce n’est vraiment pas le propos, mais ce que j’essaie très maladroitement d’expliquer est pourquoi ce texte m’a chamboulée et émue. Il parle à ma propre différence. Néanmoins, il m’a fait réfléchir et m’a montré la vie d’un point de vue différent, débarrassant ainsi mon champ visuel d’une tache aveugle. Mélanie Fazi a cela de particulier qu’elle sait faire résonner quelque chose chez son lecteur, qu’elle choisisse pour cela de décrire les faits ou d’user de symbolique. Quelle que soit votre façon de comprendre ce qui vous entoure, quels que soient vos points communs et vos divergences, vous verrez par ses yeux.
Dans ce récit, elle se met à nu, arrachant voile après voile, telle Inanna descendant aux enfers. Elle abolit la distance, permettant en douceur à l’autre de se mettre à sa place, comme elle a si souvent tenté elle-même de changer d’angle de vue pour mieux comprendre sa propre différence. 
Nous nous construisons par rapport à autrui, dans nos ressemblances et dans nos différences. Ce sont deux façons, ou peut-être une seule en fait, d’appréhender à la fois l’autre et notre propre individualité. Ce n’est pas forcément une comparaison permanente, mais quand on le réalise cela permet aussi de comprendre les nuances, de se mettre plus facilement à la place de l’autre pour tout ce qui est lui et n’est pas nous. Ainsi se développe l’empathie. Pour autant, ce qui nous entoure n’est pas si binaire et je l’ai ressenti en lisant cet ouvrage.
J’ai surligné un nombre important de passages tant ils me paraissaient limpides et nécessaires à relire à tête reposée. J’ai notamment été très intéressée par le besoin de l’autrice de mettre des mots et des étiquettes sur les choses car ce besoin m’est totalement étranger. Dans l’usage d’étiquettes, je vois un clivage entre les différences et des bornes imposées, comme s’il fallait remplir toute la case pour y être vraiment à son aise. Mélanie Fazi, elle, y voit la reconnaissance dont elle a besoin. Mon sujet de mémoire de maîtrise concernait l’identité, avec tout un chapitre portant sur la définition de soi par rapport à l’altérité, à la nécessité de se définir à la fois par la différence et par la ressemblance ; je suis donc très désappointée de n’avoir pas vu cela dans l’usage d’étiquettes. Malgré mes propres « anomalies » je ne ressens pas le besoin d’une communauté de gens qui me ressemblent, mais d’être acceptée, que l’on me ressemble ou non, juste telle que je suis. Les étiquettes ne me sont pas nécessaires pour définir l’autre ou me définir moi, mais maintenant je comprends mieux leur utilité et l’insécurité que l’on peut ressentir à ne pas savoir comment s’expliquer soi-même.
Je savais déjà que la vie est difficile quand tout autour de nous est formaté pour la majorité et qu’on en est exclu d’office sans espoir d’intégration, cependant j’ai été particulièrement touchée quand l’autrice évoque l’art, les chansons et les romans dans lesquels elle ne peut pas se reconnaître. Et soudain, sa nécessité de se reconnaître dans une communauté m’est devenu claire.
J’admire Mélanie pour avoir eu le courage d’écrire ce texte et s’être battue si longtemps avec elle-même avant de réussir à en accoucher. En libérant sa parole et se montrant telle qu’elle est après s’être cachée si longtemps, elle dit aussi à d’autres, celles et ceux qui peuvent se reconnaître un peu dans son parcours et qui se cachent comme elle l’a fait, les paroles qu’elle aurait aimé entendre quand elle en avait besoin. Je ne me rendais pas compte à quel point cela peut être essentiel. Libérer sa parole, c’est aussi se libérer soi-même des attentes de l’autre, mais également des fausses idées, ancrées par l’éducation et la société, que l’on croit parfois être siennes et qui nous poussent vers une norme qui n’est pas faite pour nous. Moi-même j’ai une façon très personnelle d’envisager les relations amoureuses et elle ne passe pas par la vie à deux, ce que j’ai une certaine difficulté à faire comprendre à autrui. Ce texte m’a fait beaucoup de bien.
Ces confidences ont nourri ma réflexion sur l'altérité, sur la norme, mais aussi sur l'écriture et, peut-être, sur des schémas à déconstruire. Même si mon vécu est différent, je me reconnais dans certains aspects qu’elle décrit et elle m’a aidée à intégrer ceux qui me sont étrangers, à les voir à sa manière. C’est une grande richesse que de pouvoir s’abandonner à l’expérience d’autrui et voir, même de façon fugace, par ses yeux. 
En nous montrant tout cela, elle permet au lecteur de se rendre compte qu’on peut être maladroit avec les meilleures intentions du monde, qu’on peut juger sans s’en rendre compte. La parole est importante, dans l’expression de ce que l’on est, mais aussi dans la construction de l’autre, être soi, mais ne pas blesser. Je trouve Mélanie Fazi extrêmement touchante dans sa façon de toujours tenter de se mettre à la place de ses lecteurs et sa volonté de mesurer chacun de ses mots pour ne surtout heurter personne.
Avec une grande délicatesse et sous le prisme de son expérience personnelle, Mélanie Fazi, qui ne demande qu’à être acceptée telle qu’elle est, amorce chez l’autre une réflexion qui ne peut que tendre vers une plus grande ouverture d’esprit. Chez moi, elle s’accompagne d’une empathie plus profonde et plus complète, je crois, une compréhension différente, et c’est une bonne chose.
« Chaque lectrice, chaque lecteur de ce livre, même non concerné-e directement par les problématiques soulevées, en bénéficiera » écrit Léo Henry dans sa postface et je ne peux qu’acquiescer. J’espère que ce texte trouvera une résonance et pourra aider des gens à s’accepter ou à accepter la différence d’autrui.

lundi 20 août 2018

Mort sur la baie, Ana l'étoilée 3

Un roman d'Ophélie Bruneau, aux éditions du Chat Noir.

Chroniques des tomes précédents :

Présentation de l'éditeur :
C'était juste une formalité pour Jayesh et moi, en vacances forcées à la campagne : quelqu'un à rencontrer à Cardiff, une simple vérification à faire, et pourquoi pas une sortie en ville ? Mais voilà, rien n'est simple dans ma vie de sorcière. Au lieu de profiter de la soirée, nous voilà pris dans une course contre la mort, traquant une sirène irlandaise à travers la capitale galloise infestée de monstres. Mes récents cours de magie suffiront-ils quand le passé resurgit sous sa forme la plus angoissante ? Ou devrai-je, pour sauver ceux qui m'entourent, accepter une alliance contre nature ?

ATTENTION, si vous n’avez pas lu les deux premiers tomes, ne lisez pas cette chronique. 

Mise au vert au Pays de Galles, Ana se remet difficilement des événements du tome précédent. Elle attend qu’on lui confirme qu’un retour à Londres serait sans danger pour elle et son compagnon. Profiter de son couple tout neuf et apprendre la magie du Petit Peuple ne l’empêche pas de trouver le temps long. 
Retrouver Ana est un peu comme retrouver une vieille amie. J’aime beaucoup cette sorcière moderne, aussi humaine qu’attachante. Ana est un personnage sympathique. Outre le fait qu’elle est une sorcière cartésienne et une amatrice de thé, ce qui suffirait à me la rendre aimable, elle est aussi une jeune femme courageuse, altruiste, prompte à se battre pour ce en quoi elle croit et les gens qu’elle aime (et même ceux qu’elle n’aime pas si la cause est juste). On a envie de la soutenir et de la voir réussir. On s’inquiète pour elle quand son impulsivité et sa bonté d’âme la poussent à se jeter au devant du danger. 
Une fois de plus, sa compassion ainsi que son sens des responsabilités vont la mettre dans une situation délicate et la lancer dans une nouvelle course contre la montre dans laquelle des vies dépendent de sa capacité à retrouver un artefact magique. Ana fonce tête baissée et donne tout ce qu’elle a, c’est aussi pour ça que je l’aime tant. 
Comme on ne change pas une formule qui fonctionne, ce tome est court et enlevé. Il est un peu moins intense que le précédent, ce qui me convient parfaitement, mais on n’a pas pour autant le temps de s’ennuyer. Et puis il est agréable de voir évoluer la relation d’Ana et Jayesh. Tant bien que mal, le jeune homme doit composer avec le monde surnaturel qui est le lot quotidien de sa compagne. Il est touchant de le voir la soutenir et l’aider autant qu’il peut, même s’il n’approuve pas ses choix. 
La façon dont Ophélie Bruneau incorpore l’occulte à notre monde me plaît. Elle n’en fait jamais trop et elle utilise toujours à bon escient le lieu où elle place son intrigue. Ici elle nous mène à la rencontre de créatures surnaturelles typiques tout en leur donnant une vraie place dans son intrigue. 
Cette série est rafraîchissante à bien des égards et je l’aime beaucoup. J’ai hâte de lire le prochain tome, même s’il s’agit du dernier.

Ce roman compte pour la lettre O (en joker) du Challenge ABC imaginaire 2018.

lundi 13 août 2018

Allison

Un roman de Laurent Queyssi publié chez les Moutons électriques.

Présentation de l'éditeur :
1993 : l'année du bac pour Allison, qui attend le jour où elle pourra quitter sa petite ville terne. Heureusement, il y a la musique. Le groupe dans lequel elle joue de la basse, Sugarmaim, mais aussi tous ceux qu'elle écoute : Pixies, Ride, Sonic Youth, Slowdive ou Pavement. Puis il y a celui qui l'a fait littéralement planer, un matin d'hiver froid : My Bloody Valentine. En écoutant « Loveless », walkman sur les oreilles, la jeune fille décolle. Littéralement. Ses pieds ne touchent plus le sol. Elle lévite. Quand l'expérience se répète, Allison commence à s'inquiéter. Pourquoi est-elle ainsi transportée par la musique ? Est-elle malade ? A-t-elle hérité d'un étrange pouvoir que possédait son père, disparu quand elle était enfant ? Pour le découvrir, elle va devoir se perdre dans une salle de concert anglaise, à la recherche d'un auteur dont le personnage principal est atteint du même syndrome. Se perdre... et se retrouver ? 
Comédie douce-amère sur l'adolescence, les origines et le passage à l'âge adulte, avec la musique des années 90 en fond sonore, Allison remixe L'Attrape-cœur avec John Hugues. Une histoire d'amour et de connaissance de soi hantée par la voix rauque de Kurt Cobain.
1993, Allison a 17 ans, elle est bassiste dans un groupe de rock et ne s’en fait pas trop pour le baccalauréat qui approche inexorablement. C’est une fille de son époque, même si elle n’en a pas trop l’impression quand elle compare ses goûts à ceux de ses camarades. Mais Allison a un petit truc en plus : elle lévite. C’est arrivé comme ça, alors qu’elle marchait tranquillement dans son lotissement, son casque de walkman vissé sur les oreilles, en route pour acheter des clopes. 
Dès lors, la jeune fille s’interroge. Fume-t-elle trop ? Ou alors cette étrange aptitude lui vient-elle d’un père, musicien lui aussi, disparu alors qu’elle était trop jeune pour se souvenir de lui ? 
Entre atermoiements adolescents et quête identitaire, saupoudrés d’une pointe de réalisme magique, Allison est une chronique du début des années 90 et de leur univers musical. 
J’étais un peu plus jeune que le personnage à l’époque, mais j’ai eu grand plaisir à replonger dans ma propre adolescence avec Allison. Au-delà de la bouffée de nostalgie qui m’a envahie, j’ai apprécié le récit pour le réalisme des impressions décrites par la jeune fille. Ses inquiétudes, sa façon maladroite de chercher à connaître ses origines, son rapport à la musique et toutes les petites choses qui constituent son existence la rendent consistante, pas toujours très sympathique, mais humaine et tangible. 
La lévitation, au final, importe peu. Il s’agit surtout de l’évolution d’une jeune fille qui devient femme, qui gagne son indépendance en devenant, comme le fait remarquer un personnage, un peu plus elle-même à chaque instant sans pour autant avoir été incomplète auparavant. Ce roman est à sa façon une belle métaphore de l’acte de grandir ainsi que du magma de sensations et d’émotions qu’est l’adolescence. 
Assez court, il se lit comme un rien. Seul un passage un peu mou en milieu de parcours, quand l’héroïne rencontre l’écrivain qui, elle l’espère, pourra la renseigner sur son don, m’a laissée un peu dubitative. Je l’ai plutôt vu comme un prétexte aux événements qui suivent et ai trouvé ça dommage. 
Cela étant, j’ai apprécié ma lecture. Je me suis imprégnée avec délectation de l’esprit de cette décennie qui me manque parfois et j’ai aimé regarder Allison grandir.

Ce roman compte pour la lettre Q du Challenge ABC imaginaire 2018.

vendredi 10 août 2018

La Légende des plumes mortes

Un roman de Maëlig Duval, publié chez Gephyre.

Il s'agit d'une version augmentée de la novella L'Après-dieux, dont vous pouvez consulter ma chronique sur ce blog.

Présentation de l'éditeur :
Les dieux ont disparu, entraînant le décès des humains qui leur étaient le plus liés, la guerre civile et l’apparition d’une nouvelle mort.
Dans cette société en reconstruction sous la férule d’un gouvernement totalitaire, Albert, fonctionnaire, établit des rapports sur les lieux à restructurer. Parfois, il se souvient des dieux, mais hésite à en parler, même à sa maîtresse, sous peine d’être soupçonné de sédition.
Jusqu’au jour où il rencontre Eva qui raconte les légendes proscrites à son fils. Lequel est persuadé d’être destiné à sauver les dieux.
Un enfant, si différent soit-il, aurait-il le pouvoir de changer le monde ?
La vie d’un lecteur est jalonnée de coups de cœur. Cependant, si certains ouvrages sont réjouissants durant leur lecture, leur souvenir s’affadit parfois avec le temps et l’on n’a pas toujours envie de les redécouvrir plus tard. Ce sont les livres qui étaient là au bon moment, mais cet instant était fugace et ne reviendra plus, même si le lecteur, qui en a bien conscience, leur conservera sa tendresse. 
D’autres lectures, elles, sont en revanche intemporelles. Ce sont celles qui restent, qui s’incrustent dans l’imaginaire au point qu’elles semblent en avoir toujours fait partie. Elles vous changent et vous construisent. On peut les lire vingt fois, elles feront toujours écho. Pour moi, La Légende des plumes mortes est de celles-ci. 
J’ai découvert cette histoire dans sa précédente édition, L’Après-dieux chez Griffe d’encre et j’ai su tout de suite qu’elle avait quelque chose de particulier. Alors quand Gephyre a publié une version enrichie, j’ai tout de suite eu envie de la lire. 
Toutes ces années, l’émotion de ma première lecture a perduré, le grand désarroi qui l’avait accompagnée aussi. Il m’est revenu comme un boomerang. Car ce n’est pas une lecture facile. Elle est empreinte d’espoir comme de désespoir, d’amour autant que de tristesse et de nostalgie, de quelque chose de perdu qui ne reviendra jamais. Mais on en sort grandi, je crois. Elle m’a bouleversée à l’époque, elle me touche encore aujourd’hui. 
Dans le monde créé par Maëlig Duval, les humains vivaient en harmonie avec leurs dieux, sorte d’immenses oiseaux au plumage majestueux, qui venaient les écouter dans les temples. Leur vie était rythmée par les marches du temple, symboles des différents âges, qui les rapprochaient des dieux à mesure qu’ils vieillissaient. Quand un humain mourrait, son corps, à l’origine façonné et offert par les dieux, se changeait en poussière et ne restait de lui qu’une plume qui partait alors rejoindre le plumage divin. Mais les dieux ont disparu subitement, laissant les humains orphelins, en proie à la peur, aux conflits internes et à la vraie mort. 
Dans ce monde désenchanté, Albert est un fonctionnaire zélé qui travaille même durant ses congés pour ne pas trop penser à ce que l’humanité a perdu. C’est ainsi qu’il va tomber sur des gens oubliés par le système, dans un petit village promis à la démolition, et devenir, bien malgré lui, un légendier. 
La Légende des plumes mortes est un grand roman, intimiste, original, réfléchi, contemplatif aussi et souvent équivoque. Il a la saveur des légendes et des mythes ; il porte bien son titre. La nouvelle fin, un peu plus complète que celle dont je me souviens (je ne peux vérifier pour le moment) m’a laissé une impression très ambiguë. J’ai toutefois aimé relire cette histoire, la voir s’étoffer dans cette nouvelle version.
Il y a quelque chose de particulier dans ce récit, indéfinissable et poétique. Il nous parle de foi, de la fragilité de l’âme et de la beauté de la mortalité, de la façon dont se façonnent les légendes et les héros. Il nous dit que la façon dont on choisit de vivre notre vie peut changer le monde. 
Ce roman mérite d’être davantage connu et j’espère que vous lui en donnerez l’occasion.

samedi 4 août 2018

Chapeau melon et homme en noir

Une nouvelle numérique d'Olivier Gechter, publiée chez Mnémos.

Vous pouvez également découvrir mon avis sur L'Ombre du maître espion et Bel Ange qui font partie du même univers.


J'ai lu les aventures du Baron noir dans leur première publication, soit les deux volumes parus chez Céléphaïs. Depuis ils ont été regroupés dans une très belle intégrale publiée chez Mnémos. Celle-ci se complète d'une troisième partie qui clôt l’arc narratif de l’année 1864 et que je n'ai pas encore lue. Aussi je me demandais si je pouvais lire la nouvelle et à quel moment de l’intrigue elle se situait. 
Elle se passe justement durant cette fameuse troisième partie et je pense l’avoir découverte pile au bon moment. Cela étant, il me semble qu’elle n’intéressera pas outre mesure ceux qui ne connaissent pas encore le Baron noir, même si elle ne lui est pas directement consacrée. 
Bien qu’Antoine Lefort, le fameux Baron noir, soit à de nombreux égards très proche de Iron Man, je lui ai toujours trouvé un petit côté Batman. En moins torturé, Dieu merci. Or, si Bruce Wayne a Alfred, Lefort a Albert, majordome dévoué corps et âme, d'un naturel flegmatique et surtout bien moins pacifique qu'il n'y paraît, comme on a pu s’en rendre compte dans les deux premières parties. 
Il est le personnage central de cette nouvelle. Pendant qu’Antoine vaque à ses occupations, Albert a en effet décidé de faire le ménage en grand. À sa façon et au grand dam de ceux qui se sont joué de son maître.
Ce n’est pas un texte particulièrement mémorable, surtout quand on n’est pas très fan des scènes d’action, mais il se laisse lire et puis il est gratuit.

jeudi 2 août 2018

La Forêt de l'étrange / Over The Garden Wall


Je suis tombée, voilà quelques mois, sur un article vantant les mérites de ce court dessin animé — une saison, dix épisodes d’une dizaine de minutes chacun, ça passe en un clin d’œil — et il m’est resté en mémoire pour tout ce qu’il m’évoquait. Notamment, l’un des personnages, avec son chapeau pointu et son nez, me semblait tout droit sorti des Moomins. Et puis, surtout, on me promettait une ambiance étrange, mélancolique, un peu glauque aussi, à la saveur de conte. C’est tout ce que j’aime. Alors, quand je l’ai trouvé en parcourant le catalogue de Netflix, j’ai cliqué, c’était obligé. J’ai ainsi découvert un chef-d’œuvre, un immense coup de cœur qui s’est intégré dans le grand puzzle de mon imaginaire et ne le quittera plus. 
Le début est assez abrupt, mais cela trouve son explication plus tard. On rencontre deux frères, Wirt et Greg ainsi que leur grenouille, perdus dans une forêt. Ils semblent ne plus trop savoir comment ils sont arrivés là. Il fait nuit, une menace rôde et ils vont faire une rencontre… 
Tout fait sens dans cette œuvre, même si ce n’est pas toujours évident de prime abord. Elle est extrêmement soignée, pleine de références, de réflexion. Elle nous parle d’entraide et d’espoir, nous pousse à aller au-delà des apparences. Il y a de nombreux secrets à découvrir, plusieurs pistes de lectures selon l’âge que l’on a. Il faut faire très attention aux détails. J’ai aimé la complexité du symbolisme, mais on peut aussi bien tout prendre au premier degré, comme le petit Greg, et adorer ce dessin animé. 
Attention toutefois, ce n’est pas pour les jeunes enfants. De mon point de vue, les frayeurs « pour de faux » sont salutaires, mais seulement si l'enfant a envie de jouer à se faire peur. C’est un état d’esprit et il n’est pas présent chez tous. Je sais que cette histoire m'aurait foutu la pétoche petite mais que je l’aurais néanmoins adorée et en aurais tiré quelque chose de bénéfique. 
Comme je le pressentais, Over The Garden Wall est tout ce que j’aime : récit d’apprentissage, symboles issus de contes qui renvoient un écho à tout le monde, tout en ayant été assez malaxés pour obtenir leur identité propre, et puis c’est effrayant juste ce qu’il faut… C’est le genre de récit très roboratif pour l’imaginaire. 
Ce dessin-animé a de surcroît de quoi réveiller la nostalgie des enfants des années 80 (il doit d’ailleurs se situer à cette période), que ce soit dans son esthétique ou dans sa structure, cependant il est intemporel, ce qui, à mon sens, caractérise les chefs-d’œuvre. Il m’a rappelé L’Oiseau bleu, que je regardais quand j’étais petite. C’est plus une impression basée sur les souvenirs qu’il m’en reste, je devais avoir quatre ou cinq ans, qu’une réelle comparaison cependant. 
Avec son ambiance glauque, sa poésie mélancolique et ses métaphores, puis ce rien d’absurde aussi qui surprend toujours le spectateur, ce dessin animé est réellement délicieux. L’espoir et la tendresse hantent toujours les moments les plus sombres. La conclusion est également très satisfaisante. Ce fut un immense méga coup de cœur que je ne suis pas près d’oublier.

mardi 31 juillet 2018

La Revanche des petits seins

Une nouvelle de e.l.n.z., publiée chez Realities Inc.


Je ne savais absolument pas à quoi m’attendre en ouvrant cette nouvelle. Je lis en diagonale les résumés de romans et jamais ceux des nouvelles, ce qui me convient fort bien. La surprise est le plus souvent agréable et ce fut le cas ici.
La Revanche des petits seins nous conte avec sobriété et délicatesse le parcours de trois personnes que certains jugeraient « hors-normes ». C’est une ode à la tolérance et l’acceptation d’autrui. Cela ne coûte pas plus cher de laisser les autres être eux-mêmes, ça ne remet en cause ni nos propres choix ni notre liberté. Le problème est que beaucoup de gens ne comprennent tout simplement pas qu’on puisse ne pas être comme eux ou ne serait-ce qu’avoir des aspirations différentes.
Cette nouvelle remet les choses à plat, ce qui est on ne peut plus nécessaire dans le climat ambiant. C’est un texte qui sonne juste, plein d’empathie, sans leçon de morale, comme il en faudrait davantage.