samedi 25 juillet 2020

Peau d'homme

Une BD d'Hubert et Zanzim, publiée chez Glénat.


Renaissance italienne, Bianca a tout pour être heureuse selon ses amies. Mais qu’est-ce que cela signifie pour l’époque ? Elle s’apprête à épouser Giovanni, le fils d’un riche marchand et ses parents tireront avantage de cette union. Les femmes ne sont ni plus ni moins que des marchandises et si Bianca peut s’estimer heureuse, c’est parce qu’elle va épouser le fils, qui est un peu plus vieux qu’elle, et non le père de celui-ci.
Élevée dans un cocon, Bianca est naïve mais pas stupide et elle a des idées qui désespèrent sa mère, comme de vouloir connaître son fiancé avant le mariage. Que ferait-elle de cette possibilité dans un monde où de toute façon les femmes n’ont pas le choix ? Elle le saura par l’entremise de sa marraine qui lui révèle un secret de famille bien gardé par des générations de femmes : elles possèdent une peau d’homme et en la revêtant, elle pourra se faire passer pour tel sans que nul ne soupçonne sa vraie nature.
À cette époque (même si cette BD n’a pas vocation à être pertinente d’un point de vue historique), les hommes et les femmes vivent dans des mondes diamétralement opposés et Bianca va découvrir une liberté enivrante ainsi que les joies de la sexualité dans la peau de Lorenzo, mais aussi qu’on ne force pas les sentiments...
Ce récit est celui d‘une émancipation, de la découverte de soi, du désir et des contraintes de genres imposées par la société, de l’épanouissement, en ce qui concerne la sexualité mais aussi la vie en général, malgré les barrières et les préjugés. C’est un conte qui parle d’amour sous diverses formes et du courage d’être soi malgré la pression sociale.
J’ai beaucoup aimé le personnage de Bianca, sa lutte contre l’hypocrisie, son envie de vivre sa vie comme elle l’entend et sa ténacité. Elle grandit beaucoup au cours de cette histoire, en acceptant sa nature, mais aussi celle des autres.
Derrière sa couverture en relief aux nervures bleu métallisé qui attire le regard, Peau d’homme est une très belle BD, pour les thèmes qu’elle évoque et son appel à la tolérance, mais aussi en tant qu’objet artistique. Les planches sont superbes et chatoyantes. J’ai particulièrement aimé les pleines pages avec leur foisonnement de détails qu’il s’agisse des débuts de chapitres enluminés ou des scènes évolutives. Cela rend le dessin très vivant. Je ne peux que vous conseiller cette lecture.

mercredi 22 juillet 2020

La Mer sans Étoiles

Un roman de Erin Morgenstern, publié chez Sonatine.

Présentation de l'éditeur :
" Aucune histoire ne s'achève jamais vraiment tant qu'elle continue à être racontée. "
Dans la bibliothèque de son université, Zachary Ezra Rawlins trouve un livre mystérieux, sans titre ni auteur. Découvrant avec stupéfaction qu'une scène de son enfance y est décrite, il décide d'en savoir davantage. C'est le début d'une quête qui le mènera à un étrange labyrinthe souterrain, sur les rives de la mer sans Étoiles. Un monde merveilleux fait de tunnels tortueux, de cités perdues et d'histoires à préserver, quel qu'en soit le prix...

Zachary a toujours aimé la lecture et depuis quelques temps il ne vit plus que dans les livres, le temps de guérir, car la vie s’est révélée décevante. Il est étudiant et il adore ce qu’il fait. Il a une seule amie proche et sa vie sociale avoisine le néant. Pour autant, c’est quelqu’un d’équilibré et de sympathique. Il ne cherche pas vraiment à s’enfermer. On se reconnaît facilement en lui. Il ne s’attend à rien de particulier, mais un jour il trouve le livre...
Un jeune homme tout ce qu’il y a de plus banal tombe sur un livre mystérieux dans une bibliothèque. Il le lit, il l’aime, il découvre un peu de son histoire à l’intérieur. Quel grand lecteur, a fortiori de fantasy ou de fantastique, peut rester insensible à cette simple accroche ? On a envie d’en savoir davantage et ce roman est tellement plus que cela.
La Mer sans Étoiles est de ces romans étranges qui, l’air de rien, vous capturent. On y pénètre comme en un labyrinthe composé d’histoires entrelacées, avec espoir, candeur ou circonspection, pour se rendre compte après quelques chapitres qu’on s’y est volontairement égaré et qu’on ne demande pas mieux que de s’y égarer davantage.
La narration éclatée peut surprendre et former une barrière dans les premiers chapitres. Des récits disparates foisonnent de toutes parts. Certains sont de brèves étoiles filantes et d’autres semblent voués à devenir des fils conducteurs. Pour moi qui me délecte de ce type de construction, c’est jubilatoire, mais je peux comprendre que ça ne convienne pas à tout le monde. Il faut être dans le bon état d’esprit pour plonger dans ce roman exigeant, accepter de lui donner toute son attention, toute sa patience, je dirais même qu’il faut faire acte de foi en le lisant. Il ne peut vous rendre que ce que vous lui donnerez. J’aime ces romans qui prennent autant qu’ils offrent, qui s’impriment à jamais dans la cartographie de votre imaginaire et hantent vos rêves. J’ai su presque immédiatement qu’il serait de ceux-là et que je pourrais le lire des centaines de fois sans m’en lasser.
La Mer sans Étoiles est un tissage complexe d’histoires qui ne semblent pas forcément liées de prime abord. On oscille sans cesse entre un onirisme flou et une réalité qui glisse inexorablement vers l’étrange. Vous lirez entre ces pages des extraits de journaux, des contes, des bribes de vie çà et là, en marge de ce qui semble être l’arc principal. Toutefois, ne vous y trompez pas, tout est lié, le moindre détail compte. Parfois vous remarquerez l’un de ces détails du coin de l’œil et vous serez fier de vous, parfois il s’envolera sans que vous le captiez et son importance vous sautera aux yeux bien plus tard, vous désarçonnant peut-être.
Toutes ces histoires enchâssées les unes dans les autres vous rappelleront peut-être des matriochkas, mais elles forment aussi ensemble les pièces d’un tangram, arrangées de maintes et maintes façons. Toujours semblables pour un résultat toujours différent. Au début, il me semblait qu’elles constituaient une spirale qui n’avait pour but que de m’attirer au centre et il y a aussi un peu de ça. Erin Morgenstern vous leurre dans une galerie de miroirs entre de nombreux reflets déformés. Elle vous donne l’impression de participer à l’histoire. C’est un merveilleux roman, écrit avec une virtuosité sans pareille.
Qui ne rêverait pas de se perdre dans cet univers à la consistance des songes ? Qui ne voudrait pas passer des portes peintes pour parcourir la mer sans étoiles et respirer l’air hanté auprès de ces personnages aussi singuliers qu’attachants ? J’ai suivi leurs aventures avec passion, fait des recoupements, posé des hypothèses et j’ai aimé ce livre comme cela m’est rarement arrivé dans ma longue vie de lectrice.
Dans cette ambiance feutrée, qui peut se révéler aussi intrigante et exaltante que dérangeante, je me suis sentie chez moi, un chez moi que je ne savais pas avoir. Une part de ce roman restera à jamais avec moi.
Zachary parle de moments signifiants, des moments qui vont tout changer dans la vie de quelqu’un, même si un œil extérieur peut parfois les juger anodins. La Mer sans Étoiles est un roman signifiant. J’ai eu la chance, dans ma vie de grande lectrice, de trouver quelques-uns de ces livres magiques qui vous accompagnent et continuent de vous nourrir tout le reste de votre existence. Les histoires de Erin Morgenstern ont résonné dans mon imaginaire et éveillé de nombreux échos. Une chose est sûre : je veux encore parcourir la mer sans étoiles et respirer l’air hanté.
Magnifiquement écrit, d’une élégance rare et d’un symbolisme riche, ce roman a été conçu pour les grands lecteurs et les rêveurs, les amateurs de jeux de pistes et les téméraires qui ne craignent pas de se perdre. C’est une petite merveille.

Défi Cortex catégorie Lieux souterrains ou sous-marins

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lundi 20 juillet 2020

Les Fiancés de l'hiver, La Passe-Miroir T1

Un roman de Christelle Dabos, publié chez Gallimard jeunesse.

Présentation de l'éditeur :
Sous son écharpe élimée et ses lunettes de myope, Ophélie cache des dons singuliers : elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Elle vit paisiblement sur l'Arche d'Anima quand on la fiance à Thorn, du puissant clan des Dragons. La jeune fille doit quitter sa famille et le suivre à la Citacielle, capitale flottante du Pôle. À quelle fin a-t-elle été choisie ? Pourquoi doit-elle dissimuler sa véritable identité ? Sans le savoir, Ophélie devient le jouet d'un complot mortel.

Imaginez un monde éclaté, constitué d’arches rescapées d’une catastrophe appelée la Déchirure dont on sait peu de choses. Ces arches sont des sortes d’îles volant en orbite autour d’un noyau. Elles sont placées sous la protection tutélaire d’un Esprit de famille qui transmet à sa descendance des pouvoirs particuliers à chacune. 
Ophélie a grandi sur Anima où les gens peuvent donner vie aux objets, les réparer par magie ou encore lire le vécu de leurs propriétaires successifs par simple contact. Ce dernier pouvoir est rare et c’est celui que possède Ophélie. Elle est experte en la matière et peut remonter très loin dans l’histoire de l’objet, ce qui en fait la candidate idéale pour tenir le musée d’Anima. D’ailleurs Ophélie n’aspire à rien d’autre et est un peu la risée de la famille. Cependant, ses refus catégoriques d’épouser l’un ou l’autre de ses lointains cousins vont l’éloigner davantage de ses aspirations qu’elle ne l’aurait cru.
Au départ, la vie d’Ophélie a éveillé mon intérêt. Cette femme discrète et intelligente, avec sa voix de souris et son écharpe de compagnie, m’était sympathique. J’ai aimé sa discussion avec son grand-oncle bourru, puis découvrir son environnement en la suivant. Même si le reste de la famille, comme autant de petits clichés sur pattes, est bien vite apparu dans le décor, j’étais toute prête à me laisser bercer par cette histoire.
Et puis je me suis embourbée dans l’ennui… La famille casse-pieds, passe encore. Le fiancé désagréable, passe encore. Le voyage en dirigeable allez, on y va ! Mais non, ça ne démarre jamais vraiment. L’arrivée au Pôle s’est révélée très décevante. Pas tant parce que l’accueil que l’on réserve à Ophélie est aussi glacial que le climat, mais parce qu’il ne se passe quasiment rien pendant une très longue partie du roman. C’est là tout ce que je lui reproche : beaucoup d’attente pas spécialement utile au bon fonctionnement de l’intrigue, peu de compensation, que ce soit en action ou en révélations. Ophélie a beau courir partout, elle ne glane que des miettes d’information. Le reste du temps elle joue les Cendrillon et c’est bon, j’ai déjà lu ce conte.
On m’a dit beaucoup de bien de cette tétralogie et peut-être que j’en attendais trop, mais il n’y a guère que le début et la fin qui m’ont intéressée. Les personnages ne rattrapent pas la mollesse de l’histoire, même si on sent que derrière tous ces clichés Christelle Dabos a essayé de les étoffer. Ophélie est très passive, bien qu’elle grandisse et s’affirme un peu plus vers la fin. Elle n’est pas dépourvue de caractère, même si celui-ci ne s’exprime pas par des éclats de colère ou des rebellions, cependant il faut du temps pour s’en rendre compte. J’ai eu du mal à ne pas me lasser alors que je l’aimais bien au début. Thorn est encore mon préféré, pourtant ce n’est pas un modèle de sympathie… Quant aux personnages secondaires, la plupart sont horripilants et pas forcément à cause de leur comportement détestable, mais parce qu’ils sont des caricatures qui deviennent insupportables à la longue et ce peu importe les excuses qu’on leur trouve. Au final, ceux qu’on voit le moins sont ceux qu’on apprécie le plus… Peut-être qu’ils s’améliorent dans la suite, mais dans ce tome ils manquent autant de vie que de subtilité.
C’est vraiment dommage car le monde créé par Christelle Dabos est quant à lui fascinant. Bien que je me sois parfois posé des questions comme : pourquoi les gens sont-ils si misogynes sur une arche dont l‘esprit de famille et féminin et où le conseil est composé de matriarches ? Plusieurs considérations du même acabit m’ont laissée un peu perplexe. De manière générale, j’ai surtout eu envie d’en savoir plus et de sortir un peu des coulisses. Or, c’est bien dans les coulisses que l’on passe quasiment tout ce premier tome qui n’est qu’un long préambule à l’introduction d’Ophélie dans une nouvelle arche et au rôle qu’on lui réserve. On nous présente le monde et les personnages mais il se passe bien peu de choses en arrière-plan.
Je m’attendais à beaucoup mieux, cependant je lirai la suite en espérant que l’intrigue prendra plus de corps.

Si cela vous intéresse, je me permets de vous suggérer des œuvres qui me rappellent ce roman :

vendredi 17 juillet 2020

Artémis

Un roman d'Andy Weir, publié chez Bragelonne.

Présentation de l'éditeur :
Jasmine Bashara, dite Jazz, une jeune femme d’origine saoudienne, vit sur Artémis depuis l’âge de six ans. Elle connaît la cité lunaire comme sa poche  : ses cinq bulles où se répartissent toutes les classes sociales, du plus riche au plus misérable, ses lois si particulières – et pas seulement gravitationnelles – et sa corruption. La vie sur Artémis est rude quand on n’est pas un riche touriste ou un milliardaire. Jazz rêve d’une vie meilleure, et son job de porteuse (elle livre à domicile les denrées légales et de contrebande importées de Terre) ne lui promet guère d’évolution. Une chose est sûre  : elle ne compte pas dormir toute sa vie dans un «  cercueil  », ces couchettes ultra réduites où se serrent les pauvres.
Quand un de ses riches clients lui propose un job risqué, elle ne peut pas refuser  : c’est un défi bien payé. Mais elle ne se doute pas qu’elle prend part à une conspiration politique dont le but est de renverser le pouvoir sur Artémis, et de prendre le contrôle des 2000 âmes qui vivent sur la Lune…
Jazz a grandi sur la Lune dans la ville d’Artémis et le moins qu’on puisse dire est qu’elle adore y vivre. Elle ne se verrait pour rien au monde retourner sur Terre. Toutefois Jazz est pauvre. Elle a beau être brillante et posséder une capacité d’adaptation exceptionnelle, cela ne l’a pas empêchée de faire de très mauvais choix. Alors elle vit de contrebande, ce qui est un peu la solution de facilité. De manière paradoxale, elle est aussi la femme la plus honnête qui soi, ce qui a fait sa réputation. Avec Jazz, vous n’avez pas fini de voir s’allier les contraires. À la fois puérile et responsable, intelligente et stupide, honorable et pourtant tout à fait prête à s’arranger avec la vérité ou la loi… cette femme n’en finira pas de vous étonner. Toutes ces contradictions font d’elle un personnage complexe et nuancé ainsi qu’une très intéressante narratrice.
Et elle est têtue, tellement têtue… Si elle avait utilisé son intelligence à bon escient, elle aurait facilement obtenu la fortune après laquelle est court comme une dératée. Mais dans ce cas pas de roman... J’ai souvent eu envie de la secouer ou de lui donner des claques, pourtant je me suis aussi attachée à elle. Sa façon d’interagir avec ses proches y est pour beaucoup. Jazz a fait des erreurs, elle essaie de les assumer, mais elle a aussi perdu confiance en autrui, alors elle se tient à distance et agit comme une petite conne, tout en étant très dévouée à ceux qu’elle aime. Grâce à sa correspondance avec Kelvin, un terrien, depuis leurs neuf ans, on peut voir comment elle s’est construite en tant qu’adulte. Ces échanges, insérés dans la narration principale, apportent beaucoup au récit. La longue amitié entre ces deux personnages est certes renforcée par leurs accords commerciaux, mais elle est cimentée par le soutien qu’ils se sont apporté durant les années difficiles. Cela illustre bien quel genre de personne est Jazz.
L’atmosphère de ce roman oscille entre science fiction et thriller. L’auteur a parsemé son récit d’explications scientifiques en réussissant à maintenir le suspense et la fluidité. Je ne me suis pas ennuyée un seul instant. Le nœud de l’intrigue est plutôt simple, mais la narration est efficace. Ce qui intéresse vraiment le lecteur est de savoir si et comment Jazz va se tirer d’affaire. Aussi complexes que soient ses plans, elle ne peut pas tout prévoir, toutefois elle sait s’adapter. Le fait qu’elle ne s’avoue jamais vaincue est ce que j’ai préféré dans ce personnage.
Artémis n’est pas le roman du siècle, mais il est aussi distrayant que dépaysant. Je ne lui en demandais pas plus.

Défi Cortex catégorie Dans le système solaire, mais pas sur Terre

mercredi 15 juillet 2020

Les Canaux du Mitan

Un roman d'Alex Nikolavitch, publié chez les Moutons électriques.

Présentation de l'éditeur :
Une fiction hantée de magies inconnues, alternant lumières et ténèbres.
Le Mitan, vaste plaine couturée de canaux, creusés en des temps immémoriaux, et que les colons parcourent désormais sur de lentes péniches tirée par des chevaux. C'est sur l'une d'entre elles qu'embarque le jeune Gabriel, attiré par son côté exotique : peuplée de phénomènes de foire, elle lui permet d'échapper à un quotidien morose.
Mais quels sont les esprits qui hantent les anciens tertres, tout au bout de la plaine ? Pourquoi, depuis des siècles, condottières et capitaine viennent-ils se perdre dans le Mitan ? Et surtout, à quoi bon maintenir les anciennes traditions des bateleurs-bateliers, quand la civilisation apporte de nouvelles règles ?
Gazogènes, héliographes, canaux, chevaux et grandes plaines : un autre monde.
Quand on lit de la SFFF depuis aussi longtemps que moi, on devient mauvais public. Ce n’est ni du snobisme ni de la mauvaise volonté. On ne se laisse plus vraiment surprendre, c’est comme ça. Cela n’empêche pas de noter quel travail a fourni l’auteur, mais on apprécie de moins en moins lire, ce qui est désolant. Avec Les Canaux du Mitan, j’ai retrouvé un enthousiasme et une joie de lire qui je n’avais plus ressentis depuis tellement longtemps ! J’ai savouré cette lecture originale et intelligente, d’autant qu’Alex Nikolavitch a un très beau style.
Les Canaux du Mitan est un roman chorale dans lequel chaque partie ou presque est centrée sur un personnage différent mais dont l’histoire converge vers une seule quête : les secrets du bateau carnaval. Car si l’on s’attache au destin de certains personnages en particulier, c’est l’essence-même du bateau, sa fonction, qui est au cœur de ce fabuleux récit.
Gabriel est le premier personnage que l’on rencontre. Il nous raconte l’ennuie dans son petit village du Mitan, l’absence de perspective d’avenir et le rêve d’une vie qui, si elle n’est plus grandiose, serait au moins la somme de ses propres choix. Et ainsi Gabriel, qui n’est encore qu’un adolescent, décide de s’embarquer sur le bateau carnaval, fasciné qu’il est par les artistes qui vivent à son bord et leur vie itinérante. Et je me suis passionnée pour son apprentissage, sa façon de faire sa place dans ce petit monde. Quand il a fallu le quitter, la coupure n’en a été que plus abrupte. Gabriel m’a manqué et je voulais le retrouver, savoir ce qu’il advenait de lui. D’un autre côté, cela m’a permis de m’identifier plus encore au personnage suivant : Suzanne, amie d’enfance de Gabriel, tourmentée par le besoin de savoir ce qui lui est arrivé. Nous avions une quête commune et, en tant que personnage, elle est tout aussi intéressante. C’est qu’elle est intelligente, Suzanne, et beaucoup plus pragmatique que Gabriel. Quand lui ne rêvait que de partir et n’était fort que de sa bonne volonté, elle s’est montrée plus réfléchie. Suzanne n’a pas renié ses racines, mais elle a pris son envol et sait se sentir chez elle dans le Mitan comme ailleurs. Elle est devenue prévôt itinérant, elle ne se soucie que de justice et d’équité et toute femme qu’elle est dans un corps de métier plutôt masculin, elle sait imposer le respect. J’ai adoré suivre ce personnage en particulier, mais tous ceux qui prêtent leur voix, même si c’est parfois indirectement, et leurs sentiments à ce récit sont importants. Chacun représente une pièce d’un puzzle étonnant que l’on voit se dessiner avec fascination. 
L’auteur nous conte le Mitan et ses canaux, sa vieille magie et ses étendues sauvages, ses bateleurs et ses traditions que ronge petit à petit une modernité aux bénéfices ambigus. C’est un roman en mouvement perpétuel, que ce soit le long des canaux ou dans les villes, on voit se dessiner ce monde sous la plume d’Alex Nikolavitch, on rencontre ses peuples, on démêle petit à petit l’écheveau de ses mythes. Tout cela dans l’ombre fantomatique du bateau carnaval et de ses occupants. Cela donne au récit un aspect que l’on pourrait presque qualifier d’anthropologique.
Ce fut un réel plaisir de naviguer dans cet univers et surtout de découvrir ses légendes et sa magie, ainsi que leurs échos.
Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre en tournant la première page, même en ayant lu le résumé de l’éditeur, et c’est très bien comme ça. Il faut laisser ce roman vous surprendre et vous emporter.

lundi 13 juillet 2020

Oh Happy Day

Un roman d'Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat, publié chez Fleuve éditions et en audio chez Lizzie.

Vous pouvez consulter mon avis sur le premier tome.

Présentation de l'éditeur :
Après quatre ans de silence et ce qu'il appelle son "grand malheur", Pierre-Marie Sotto décide d'écrire à Adeline Parmelan au sujet d'un certain carnet qu'il aurait laissé chez elle. Est-ce un prétexte pour reprendre contact avec celle qu'il n'a jamais oubliée depuis leur rupture ? En ce cas, le moment paraît très mal choisi. Occupée par son prochain déménagement vers le Canada avec l'homme qui partage désormais sa vie, Adeline a bien d'autres projets en tête que de renouer avec lui.
Seulement, c'est sans compter sur le lien indéfectible qui les attache l'un à l'autre. De surprises en confidences, leur correspondance va les entraîner dans un tourbillon inattendu d'émotions.

Attention :
Cet article contient des spoilers sur le premier tome.
Et contrairement à mes habitudes je pense avoir un peu trop dévoilé les rouages de ce second tome car son sujet me tient à cœur. Alors si vous voulez préserver toutes les surprises, ne lisez pas ma chronique. Je m’en voudrais de vous gâcher la lecture.

Oh Happy Day est la suite de Et je danse aussi, un grand coup de cœur dont je vous ai parlé voilà quelques semaines. Être encore plus séduite par ce second tome me paraissait impossible, pourtant c’est le cas. Oh Happy Day est un coup de cœur absolu et un grand roman. Attention, il faut avoir lu le premier pour l’apprécier à sa juste valeur.
La fin du tome précédent nous laissait sur une interrogation, ce qui n’était pas un problème à mon avis, cela convenait parfaitement à la forme de ce récit épistolaire. Toutefois, j’ai été ravie à l’idée de retrouver les personnages. Je me suis beaucoup attachée à eux, les auteurs ont su les rendre vivants à mes yeux. Je parle bien sûr des deux protagonistes de cette histoire, mais aussi de toute la galerie de personnages qui les accompagnent.
On retrouve tout ce petit monde quatre ans plus tard, alors que Pierre-Marie tente de renouer avec Adeline. On découvre au fur et à mesure où les a menés leur relation et ce qu’ils ont fait de ces quatre années. Les auteurs nous mènent par le bout du nez, avec finesse et virtuosité. J’aime cette façon de dévoiler l’intrigue et toutes ses ramifications par petits bouts. Cela entretient le mystère et laisse au lecteur le loisir d‘émettre des hypothèses. J’avais déjà apprécié cela dans le précédent tome, néanmoins c’est encore plus vrai pour celui-ci. Le suspense m’a happée toute entière, si bien que j’ai fini le roman en deux jours. Il faut dire que j’avais opté pour la version audio, ce qui a rendu les choses plus faciles, mais c’est quand même huit heures d’écoute (si l’on ne compte pas l’entretien avec les auteurs en fin d’ouvrage) !
Cette fois, le roman n’est plus strictement épistolaire et si j’avais apprécié de n’avoir que les courriers dans le premier volume, je dois dire que les quelques passages narratifs et l’ajout des brouillons non-envoyés à la correspondance enrichissent le récit. C’est très appréciable. Pour une fois le lecteur en sait un peu plus que tous les personnages, toutefois dans ce contexte cela ne fait que l’angoisser davantage.
Ce roman aborde des sujets graves, mais jamais de façon désespérante. On parle encore fois de deuil et de trahisons, mais surtout d’un type bien particulier de prédateur : le pervers narcissique. Les auteurs le mettent en scène avec brio. Et puis comme le dit si bien Jean-Claude Mourlevat : « un roman qui n’est jamais drôle n’est pas un bon roman. » Alors, dans celui-ci vous rirez autant que vous tremblerez pour les personnages.
On pourrait croire que Pierre-Marie et Adeline n’ont pas changé en quatre ans et c’est un peu le cas. Comme nous tous, ils évoluent sur la base de ce qu’ils sont déjà, mais on sent que les événements qu’ils vont nous conter les ont beaucoup atteints. Pierre-Marie nous relate son grand malheur, un récit qui m’a beaucoup touchée car je l’ai anticipé, d’une manière fort étrange d’ailleurs, et qui fait écho à une situation dont j’ai été témoin plus jeune. Sa façon de le raconter ne m’en a semblé que plus réaliste.
Adeline, que j’appréciais déjà beaucoup, m’a encore davantage touchée dans ce tome. C’est une femme étonnante et sa façon d’envisager la guérison de manière alternative me plaît beaucoup. Cependant, si je suis un peu plus identifiée à elle cette fois, c’est parce que son histoire m’a parlé. J’ai apprécié la façon dont elle oscille, sans cesse entre l’élan qui pourrait la sauver et tout ce qui la retient. Cela aussi m’a semblé très juste. Adeline est intelligente, volontaire et généreuse. Mais c’est aussi la candidate parfaite pour un genre de prédateurs très sournois. Des tas de jeunes femmes le sont et il faut que ça se sache. Connaître les rouages de ce type de relations peut les sauver.
Sur une note plus légère, j’ai été ravie de retrouver certains personnages secondaire, dont l’excellent duo Max et Josy. J’adore ces deux-là. Certes ils apportent une part de cocasserie non négligeable à l’histoire, mais ils sont aussi très attendrissants, à la fois dans leur manière de ne pas savoir s’aimer sans se disputer, mais aussi dans la franche et fidèle amitié qu’ils vouent à Pierre-Marie. Bien sûr, c’est Max le grand copain de ce dernier, toujours prêt à le suivre dans ses délires, mais Josy, avec son caractère intransigeant et son pragmatisme, incarne la voix de la raison dans le trio.
J’ai passé un excellent moment avec ce roman. J’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu et passionnée dans le premier tome, et plus encore.
Le livre audio est d’une qualité exemplaire. Les comédiens, les mêmes que pour Et je danse aussi, font un travail remarquable et j’ai eu autant de plaisir à réentendre leurs voix qu’à retrouver les personnages. Ils contribuent grandement à rendre cette lecture vivante et je ne peux que vous conseiller d’écouter ces livres.
Autre avantage de la version audio : un entretien complète la lecture. Les auteurs y abordent la genèse de leur projet et tout le processus d’écriture. C’était très intéressant.

vendredi 10 juillet 2020

Millarca

Un roman d'Orlane Escoffier, publié aux éditions du Petit Caveau.

Présentation de l'éditeur :
Beaucoup d’entre vous me connaissent. Millarca, Carmilla, la comtesse vampire avide du sang des vierges. Vous connaissez Laura, cette jeune fille que j’ai séduite, puis tuée à petit feu jusqu’à ce que son valeureux père ne me chasse. Hélas, cette version n’est pas tout à fait exacte.
La véritable histoire, mon histoire, est lourde de secrets, de superstitions et de vérité, de monstre humain et non humain. Détrompez-vous, ce n’est pas une histoire d’horreur, au contraire. Je vais vous parler d’amour, un amour fou qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui.
Tous les amateurs de récits vampiriques ont lu Carmilla. C’est un remarquable classique du gothique et du fantastique dont je ne me lasserai jamais et que je conseille chaleureusement.
Orlane Escoffier a choisi non pas de réécrire, mais de réinterpréter totalement la novella. À la façon d’Entretien avec un vampire, elle transpose sa Carmilla à notre époque, face à une jeune femme qui doit retranscrire son histoire. Une nuit, c’est tout ce qu’a Mona, d’abord sceptique, pour recueillir les confidences de cette mystérieuse jeune femme qui dit s’appeler Millarca et vouloir rétablir la vérité. La forme du roman, long entretien émaillé d’interludes durant lesquels Mona et Carmilla échangent de plus en plus en marge du récit principal, m’a plu.
Carmilla nous décrit sa nature, à la fois proche et lointaine de l’idée que l’on se fait du vampire. Elle évoque son enfance étrange, la malédiction que subit sa mère qui perd tous ses enfants les uns après les autres, l’isolement dans lequel elle grandit. Et puis vient le moment du départ, tout ce qu’elle a conté auparavant n’étant qu’un préambule. Sa véritable histoire, celle qu’elle veut se réapproprier loin des « mensonges » qu’on a répandus à son sujet, est sombre et décadente, vénéneuse mais non dénuée d’amour.
L’autrice a pris des détails et a brodé à partir d’eux, ce qui donne un récit à la fois original, car il suit une tout autre piste, et pourtant familier. On pourrait croire à ce roman gothique réinventé, finalement assez éloigné de celui qui l’a inspiré.
Les références vampiriques sont nombreuses et subtiles. Le récit, en bon héritier des genres qui l’ont nourri, a un goût de transgression. Mais qu’est-ce qui peut encore choquer à notre époque ? Cela est aisé à deviner...
Même si je m’attendais aux secrets que j’allais voir dévoilés, je n’ai avancé vers eux qu’à reculons. Millarca est une histoire poisseuse, dérangeante, que l’évolution du personnage n’a pas su adoucir à mes yeux. Je n’ai pas réussi à éprouver d’empathie alors que j’aurais dû, au moins pour Laura qui n’a pas l’inhumanité de sa comparse. Cela m’a retenue dans mon implication. Je ne peux pas dire que j’ai apprécié cette lecture, mais elle est dérangeante à dessein alors c’est une réussite. En outre, ce roman est bien écrit, si l’on choisit d’ignorer les nombreuses coquilles qui le jalonnent. Il a ce petit quelque chose de suranné et de poétique qui sied au genre.
Les amateurs de gothique et de vampires devraient y trouver un intérêt et vous pouvez l’apprécier même sans avoir lu Carmilla, ce serait toutefois dommage de vous en priver.