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jeudi 28 mars 2024

La Volière aux souvenirs

Une BD écrite par Valérie Weishar-Giuliani et dessinée par Nina Jacqmin. Publiée chez Jungle.


Louison est très proche de Fantine, sa grand-mère, et trouve auprès d’elle le réconfort dont elle a besoin durant une période très difficile de sa vie. L’adolescente a perdu son père et voit jour après jour sa mère s’enfoncer dans la dépression. Patience, gentillesse ou colère, rien n’y fait, sa fille ne parvient pas à la faire réagir. Alors Fantine explique à Louison que les émotions sont parfois traîtresses et que nous ne les exprimons pas tous de la même manière. Elle-même a, depuis l’enfance, pris l’habitude de dessiner les siennes. Elle en fait des oiseaux de papier qu’elle place dans une volière, ce qui lui vaut, au mieux, d’être considérée excentrique. Pour sa petite fille, elle décide de déplier ses oiseaux afin de lui conter une partie de leur histoire familiale.
Il est monnaie courante d’être en conflit avec ses parents ou ses enfants, surtout au moment de l’adolescence, alors que la relation entre grands-parents et petits-enfants permet souvent de transcender l’écart entre générations. Sans doute parce que les grands-parents ont d’une part eu le temps de méditer leur expérience de parents et d’autre part n’ont pas la même responsabilité éducative envers leurs petits-enfants. Le fait est que, dans cette BD, le lien entre la grand-mère et la petite-fille va permettre de réparer les liens mère-fille de l’une et de l’autre.
Alors que Louison vit un nouveau chagrin et est encore une fois forcée de grandir plus vite, Candice, sa mère, doit quant à elle lutter contre sa léthargie et regarder en face toutes les rancœurs accumulées. Étrangement, c’est dans le conflit qu’elle va trouver un peu de force, juste l’élan qu’il lui faut pour réaliser que d’autres partagent son chagrin et qu’il faut aimer les gens tant qu’ils sont encore là. Elle va à la fois mieux comprendre sa fille et sa mère, mais aussi ses propres émotions et la façon délétère dont elle les gère.
Au fur et à mesure que sont dépliés les oiseaux de papier de Fantine, les sentiments des trois femmes se répondent et s’expliquent, s’entremêlent et renforcent leurs liens. Cette histoire est belle, douce et poétique. Elle parle d’amour, de transmission intergénérationnelle et de partage. Elle nous montre aussi l’importance de l’expression par l’art et toutes formes de créativité. En permettant aux personnages d’expérimenter plus d’empathie, elle les pousse vers la résilience.
Les dessins sont très jolis, y dominent des tons parme, avec des touches orangées, roses et éthérées. Ces couleurs pastel et vaporeuses apportent au récit une lumière aurorale. Aurorale et non crépusculaire, car les couleurs sont douces et poudrées, porteuses d’espoir plus que de nostalgie. J’ai particulièrement apprécié l’aspect graphique de cet album.

mardi 17 mai 2022

L"Armoire des robes oubliées

Un roman de Riikka Pulkkinen chez Albin Michel.


Je m’attendais à une histoire familiale, trois générations de femmes se retrouvant alors que leur doyenne est en train de mourir et partageant des souvenirs, dévoilant des secrets. Ce n’est pas vraiment ce que j’ai trouvé dans ce roman. Cela en fait partie, mais demeure très secondaire. Cependant il est juste de préciser que je ne lis jamais entièrement les résumés de quatrième de couverture et que je n’ai pas choisi ce roman, on me l’a offert il y a des années. Je suis donc seule responsable de mes attentes.
Cette histoire est plutôt celle d’un chagrin d’amour et d’une dépression.
L’écriture est poétique, bien qu’un peu convenue parfois dans ce qui se veut des phrases élégantes et pleines d’une sagesse pénétrante, peinture minutieuse de l’âme humaine, et qui m’ont plutôt parues tissées de lieux communs. Cela reste agréable dans une certaine mesure, au début. On se laisse porter, on observe les détails, on écoute des opinions assenées comme de grandes vérités et on finit par s’ennuyer, voire s’exaspérer du ton de maîtresse d’école d’un personnage infatué.
L’histoire, elle, est assez banale. Elsa va mourir. Elle exaspère sa fille unique en prenant les choses à la légère. Mais comment faire autrement quand il reste si peu de temps ?
Eleonoora, ladite fille s’inquiète pour tout, veut tout contrôler, et ses angoisses énervent son entourage qui ne veut pas comprendre que c’est la seule façon qu’elle a de supporter la perte à venir. 
Et il y a ses propre filles, Anna la dépressive, à qui porter une robe appartenant à quelqu’un d’autre suffit pour lui donner l’impression d’absorber les émotions de celle-ci sans la connaître, et Maria la pragmatique. Puis, dans l’ombre, il y a Eeva dont Anna trouve une robe dans l’armoire de sa grand-mère. Cette découverte va remuer pas mal de souvenirs, mais pas forcément ceux auxquels ont s’attend.
Ce qui aurait dû être une chorale de voix féminines est en fait un solo. Celui d’Anna qui a besoin de se défaire d’un chagrin persistant. Alors quand elle exhume un secret tout droit venu du passé de ses grands-parents, elle le monte en épingle et réinvente avec sa propre histoire.
Le secret en lui-même est d’une banalité désolante. C’est typiquement le genre d’histoires faciles que je déteste. On nous parle d’amour, mais cela sonne creux et on se rend bien compte que derrière tous ces grands mots et ces accès de lyrisme il n’y a que des gens qui s’ennuient, des pseudo-intellectuels trop oisifs pour leur propre bien.
En réalité, le destin d’Eeva n’intéresse pas Anna. C’est sa propre histoire qu’elle transpose, pour mieux expurger son chagrin — je devrais dire sa dépression. Anna imagine la vie d’Eeva et se la raconte à la première personne. Elle aménage le tout au fur et à mesure qu’elle apprend des choses, avec un luxe de détails perturbant. Je ne dévoile aucun point clé du récit. On s’aperçoit de cela tout de suite. Anna a l’habitude d’inventer des histoires aux gens ; c’est un jeu venu de l’enfance. Elle les brosse dans le détail, jusqu’à leurs goûts culinaires ou leur façon de froncer les sourcils, comme si elle était finement observatrice — on sent l’influence des grands-parents, l’un peintre et l’autre psychologue — alors que ce ne sont que des envolées créatives et non de réelles observations. On peut déceler des fixations dans ces inventions (quel est donc son problème avec le mardi soir ?). Anna est entièrement tournée vers elle-même. Les portraits mentaux qu’elle esquisse lui permettent de mettre à distance sa douleur. En faisant vivre les événements à d’autres, elle les accepte. Ses délires quasi schizophréniques sont un peu pénibles à suivre, mais surtout malsains. Pas tant parce qu’elle invente — certaines personnes gèrent mieux les événements traumatiques en les transposant qu’en les racontant tels quels —, mais parce qu’elle utilise des gens réels — réels dans le roman s’entend — et ravive de vieilles blessures parmi les membres de sa famille à un moment très difficile de leur vie. Le procédé est puérile, égoïste et narcissique. Cela est d’autant plus frustrant que la réaction du personnage sur lequel le secret est susceptible de faire le plus grand impact est à peine effleurée.
Je n’ai pas si souvent que ça l’occasion de découvrir de la littérature finlandaise et même si je n’ai pas choisi ce livre et que je ne me serais pas dirigée vers lui de moi-même, je l’ai ouvert avec intérêt et curiosité. J’apprécie les récits familiaux, à petite dose, et les explorations psychologiques. Malgré cela, je suis passée totalement à côté de cette histoire. Je dirais même que je l’ai détestée. Je l’ai trouvée soporifique et d’une insondable vacuité. Même la couleur locale n’a pas réussi à me distraire de cette logorrhée thérapeutique.

samedi 4 février 2017

Le Cercle des tricoteuses

Un roman de Ann Hood, publié chez City éditions.


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Mary a brutalement perdu sa fille et ne sait plus trop où elle en est. Alors qu’elle s’enlise dans la dépression, elle va suivre le conseil de sa mère, avec qui pourtant elle ne s’entend pas. Mary va apprendre à tricoter pour s’évader, pour tenir à distance les pensées qui tourbillonnent et les gens trop compatissants qui accentuent son mal-être. Ce roman parle de deuil, de dépression, mais aussi de reconstruction.
J’avais envie d’une lecture réconfortante, quelque chose de simple, de doux. Alors j’ai ouvert ce livre, parce que je suis une tricoteuse et que je pensais que cette histoire serait amusante et légère, reposante. Je lis rarement les quatrièmes de couverture… « Oh non », me suis-je dit alors qu’entamant le premier chapitre je tombai sur cette maman endeuillée. Je n’avais pas envie de lire l’histoire de Mary, pas envie de porter le poids de son chagrin de papier.
Pourquoi suis-je passée outre ? Je ne le sais pas trop moi-même. Peut-être parce que petit à petit je me suis sentie proche de Mary pour diverses raisons et que cela a perduré dans les premiers chapitres. Après, j’étais lancée…
La forme du récit rappelle un peu L’école des saveurs d’Erica Bauermeister. On découvre les personnages secondaires au fur et à mesure. Ce roman ressemble à un tissage dont Mary serait la chaîne. Sur sa propre histoire s’entrecroisent les fils de ses camarades du cercle de tricot. Ils sont la trame de l’ouvrage, lui apportent de la couleur, de la texture, une raison d’être, faisant ressortir ses propres peines en la confrontant aux leurs.
Disons-le franchement, ce Cercle des tricoteuses devrait plutôt s’appeler le cercle des dépressifs… Pas un des personnages n’est heureux. Tous portent le poids d’un deuil, d’un traumatisme ou la menace d’une épée de Damoclès. Si ce roman se lit très vite, il n’est pas de ceux que l’on ouvre pour se détendre. Les notes d’espoir se font rares. Je pense que j’ai continué ma lecture pour évacuer le mal-être de ces personnages et que leurs histoires ne me trottent pas plus longtemps en tête.
Je n’ai pas aimé la vision du tricot que dépeint l’auteur. Certes, tricoter à la chaîne aide à tenir à distance les pensées parasites, à s’apaiser, à s’organiser même, mais c’est tellement réducteur ! Tricoter peut être une thérapie, mais c’est également fun, créatif, valorisant. Contrairement à ce qui est dit entre ces pages, le produit fini a de l’importance. Il est la récompense de tant d’efforts…
Au-delà de cette considération très personnelle, les gros clichés bien patauds m’ont beaucoup agacée. Le récit en est truffé, c’est tellement poussé que cela en devient ridicule par moment. Et c’est dommage, vraiment, car cela dépare les bons côtés du roman.
De surcroît, ce texte est plein de défauts formels. Parfois les ellipses ne sont pas marquées par un saut de ligne. On est chez Mary qui discute avec son époux et elle se trouve d’un coup au cercle de tricot à observer ses camarades… Il y a en outre ce que je suppose être des erreurs de traduction, assez fréquentes chez cet éditeur (comme le problème des ellipses d’ailleurs). Pour citer quelques exemples, les pompons désignent en fait des franges, les mailles envers sont appelées points mousse, j’en passe et des meilleures… Ça ne dira rien aux personnes qui ne tricotent pas, mais ça prouve la piètre qualité du travail qui a été fait sur ce texte.
Malgré tout, j’ai trouvé touchants certains personnages quand d’autres m’ont laissée de glace. Probablement parce que leurs malheurs ont pincé quelques cordes sensibles. J’espérais une fin heureuse pour eux.
Ce roman a cela de réussi qu’il nous rappelle que derrière le succès, la perfection, mais aussi la froideur ou la bizarrerie, il y a nos drames invisibles, nos hantises, nos regrets… Il nous rappelle qu’il est plus facile parfois de tendre la main ou de se confier à des inconnus, mais surtout que les attitudes de façade sont trompeuses et qu’être en permanence dans le jugement d’autrui ne génère que davantage d’incompréhension et de souffrance.
Il y a du bon et du mauvais dans cette lecture. Elle ne me marquera pas. Pour autant, je ne regrette pas le temps que je lui ai consacré. À vous de vous faire votre opinion.