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mercredi 15 avril 2026

House of Windows

Un roman de John Langan, publié en version audio chez Lizzie.

Interprété par Marie Bouvier et Guillaume Orsat.


Lors d’un weekend entre amis, un homme, écrivain d’horreur de surcroît, se voit offrir une histoire par l’une de ses connaissances. Le mari de Veronica Croydon a disparu. Cela a fait pendant des mois les gorges chaudes de leur petit monde d’universitaires. Il faut dire que Roger et Veronica n’en étaient pas à leur premier scandale et que dans une si petite sphère, en outre assez collet monté, cela ne pardonne pas. Veronica agace notre narrateur, mais il est curieux. Tout le monde l’est. Les suppositions sur ce qu’il a pu advenir de Roger ont fait bon train et Veronica lui promet une histoire que personne n’attendait et qu’elle n’a pas pu raconter jusqu’à ce jour, car elle-même peine à y croire.
Durant deux nuits, elle lui livre un récit, tantôt digressif, tantôt presque trop apprêté, mais toujours prenant. Veronica se révèle une narratrice intelligente, même quand on pense qu’elle s’éloigne du sujet, à desseins ou non, elle ne lâche jamais le fil de son histoire. Elle ménage ses effets, joue avec l’attention de son auditeur. Coquetterie de littéraire ? Peut-être. Veronica est doctorante et enseigne la littérature, c’est comme ça qu’elle a connu Roger et les autres personnes présentes lors de ce weekend. 
Pourquoi se livre-telle maintenant et à cet homme qu’elle ne connaît pas tant que ça au final ? Est-ce seulement une fable élaborée pour obtenir de l’attention ? Peut-être Veronica a-t-elle créé cette histoire pour faire face à une situation qui la dépassait, créer du sens par le non-sens. Après tout, c’est ce dont elle a presque cru Roger coupable un moment. Difficile de savoir si le récit de Veronica est fiable, si elle a perdu l’esprit ou si elle a transposé les événements en une fiction qu’elle peut appréhender plus facilement que la réalité. Après tout, ses deux écrivains de prédilection sont Nathaniel Hawthorne et Emily Dickinson. Il est important de le noter, comme de noter que l’écrivain favori de Roger est Dickens. Les références littéraires sont légion dans ce roman, parfois évidentes, parfois extrêmement subtiles. Je doute de les avoir toutes saisies moi-même. Ce n’est pas vraiment un problème, mais quand on les débusque, elles apportent un plus à ce récit intelligent. Veronica est érudite, sans jamais être pontifiante, bien qu’elle fasse preuve parfois d’un snobisme que je connais bien, ayant moi-même évolué dans les mêmes sphères qu’elle. Cela m’a fait me sentir d’autant plus à l’aise au cours de cette audiolecture.
Au fur et à mesure que l’on écoute Veronica, on apprend à la connaître, à l’apprécier, et on se laisse aller à la croire, comme le fait, contre toute raison, le second narrateur de cette histoire qui recueille ses confidences. On se laisse prendre au piège de l’histoire, comme Veronica elle-même. C’est le premier roman de John Langan que j’ai lu et certainement pas le dernier tant j’ai apprécié son écriture.
J’aime beaucoup les histoires de maisons hantées, qui ont en général beaucoup à offrir d’un point de vue psychologique. Les personnages sont travaillés, les lieux ont une vie propre, et on plonge dans la psyché humaine accroché à une corde qui n’est pas fragile, mais que l’on craint quand même de voir céder dans les moments les plus sombres. C’est ce que nous offre John Langan avec ce roman, du fantastique, plus que de l’horreur, une réflexion nimbée de malaise, les âmes a vif de Roger et Veronica. L’ensemble est très Lovecraftien, en tout cas dans son appréhension de l’horreur. Cette influence n’est jamais reconnue ouvertement, mais on la voit, on la sent.  Je n’aime guère les écrits de Lovecraft, mais cela n’a pas eu d’incidence dans la façon dont j’ai perçu House of Windows. J’ai trouvé au contraire que cette influence était justifiée.
Des références à d’autres maisons hantées que celle qui nous occupe jalonnent le récit, mais elles font affaire de décorum. Quel littéraire décent oserait les omettre ? Pas Veronica, bien entendu. Ce n’est pas là quel faut chercher les références les plus subtiles cependant. J’ai adoré décrypter ce texte. Un récit qui stimule l’intellect de son lecteur est toujours une bonne chose selon moi, mais on peut aussi l’apprécier juste pour ce qu’il est, sans chercher plus, ce qui le rend si réussi.
Si vous cherchez de l’horreur pure, ce n’est sans doute pas pour vous, mais si vous voulez un roman psychologique avec des accents effrayants, vous serez ravis. Je suis une grande fan de fantastique, du vrai fantastique au sens littéraire du terme, pas ce genre fourre-tout où les gens mettent tout ce qu’ils sont en peine de classer faute de connaissances. (Oui je me permets un rien de snobisme, comme Veronica.) Ce roman remplit tous les critères du genre et cela m’a ravie. Je m’en suis délectée jusqu’à la toute fin, ou devrais-je dire les fins ?
Ce long récit passe très bien en audio car cela renforce l’impression de recueillir les confidences de Veronica. Les deux narrateurs, Marie Bouvier et Guillaume Orsat sont tous deux excellents et j’ai pris grand plaisir à les écouter. Je recommande vivement cette version.


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dimanche 26 octobre 2025

La Captive de Dunkelstadt

 Un roman de Magali Lefebvre, publié chez Château âmes.


Au sortir de ses études, Émile Dupontel n’est pas vraiment pressé de se ranger. Son avenir est tout tracé, mais si le jeune homme a toujours docilement suivi les plans de ses parents, de ses études studieuses à la fiancée qu’on lui a choisi, il veut satisfaire un peu de ce goût de l’aventure qui sommeille en lui avant de céder à la pression sociale. Ses parents lui ont offert un tour d’Europe en récompense de ses excellents résultats et il entend en profiter. Émile est particulièrement attiré par les curiosités locales, les contes et légendes, les maisons hantées et autres superstitions… Aussi, quand il entend parler de Dunkelstadt et de son château maudit, il ne peut résister à l’attrait que ce lieu exerce sur lui. Cependant, si Émile est sceptique quant à la véracité de la légende locale, les habitants, eux, sont d’un autre avis.
La Captive de Dunkelstadt ravira les amateurs de romans gothiques et de fantastique, mais aussi de romance. L’ambiance est sombre à souhait et les mystères du château, de son spectre et de sa malédiction se dévoilent petit à petit. Cette lecture est parfaite pour l’automne et se lit bien trop vite. L’écriture de Magali Lefebvre est agréable, évocatrice et élégante.
L’ambiance d’un roman gothique en est la clé de voûte, mais les personnages font vivre l’intrigue. Si Émile semble un peu falot au départ, son personnage prend de l’envergure. Lui qui n’était pas vraiment prêt à devenir adulte, à s’impliquer, change et grandit. J’ai de surcroît beaucoup aimé les femmes de ce récit qui sont tout en nuances. À Dunkelstadt, les apparences sont trompeuses et les personnages ont davantage de profondeur qu’ils ne le laissent supposer de prime abord.
Si vous aimez les romans gothiques et les contes de Grimm, ce récit est fait pour vous.


lundi 30 décembre 2024

Cursed : Contes et mythes revisités

Une anthologie, publiée chez 404 éditions.

Sommaire :

- Le Château maudit, Jane Yolen
- Rouge comme le sang, Blanche comme la neige, Christina Henry
- Le Pont du troll, Neil Gaiman
- À cet âge, Catriona Ward
- Écoute, Jen Williams
- Henry et la boîte en bois de serpent, M.R. Carey
- Peau, James Brogden
- Faith & Fred, Maureen F. McHugh
- La Malédiction de la fée noire, Karen Joy Fowler
- Wendy Darling, Christopher Golden
- Fée loup-garou contre vampire-zombie, Charlie Jane Anders
- Regarde dedans, Michael Marshall Smith
- Little Red, Adam Stemple & Jane Yolen
- Les Joyeuses Danseuses, Alison Littlewood
- Encore, Tim Lebbon
- La Fille qui venait de l'enfer, Margo Lanagan
- Nouveau millésime, Angela Slatter
- Haza et Ghani, Lilith Saintcrow
- Haine, Christopher Fowler
- L'Éveil du château, Jane Yolen

Des malédictions comme s’il en pleuvait !
J’adore les anthologies. D’une part elles permettent de découvrir des auteurs, d’autre part il y a souvent du Fantastique dans celles consacrées aux récits SFFF. Je parle du Fantastique à l’ancienne, mon genre de prédilection, et pas du fourre-tout qu’on essaie de faire de ce genre méconnu de nos jours. Bref, je suis toujours ravie de lire une anthologie, mais le risque est de tomber sur des textes très inégaux. C’est comme les papillotes, tu peux te délecter d’une délicieuse pâte de fruit ou grimacer devant un écœurant chocolat. C’est le jeu ma pov’ Lucette. Ici, le ratio entre pâtes de fruit et chocolats est plus que correct.
L’anthologie regroupe vingt textes : dix-huit nouvelles, deux poèmes. Je parlerai peu de ces derniers, aussitôt lus, aussitôt oubliés, cependant leur placement dans l’ouvrage était judicieux. Ces deux textes qui se répondent font office d’introduction et de conclusion. On entre et on sort du conte par leurs portes.
Tout ouvrage qui propose des réécritures de contes, en plus de son thème sur les malédictions, se doit d’avoir un récit inspiré de Blanche Neige, probablement l’un des contes les plus connus au monde. Cependant, ne vous y trompez pas, le conte de Christina Henry est un hybride et la fille au teint de porcelaine et aux cheveux noirs comme le jais n’est pas la seule à lui conférer son essence. J’ai beaucoup aimé ce conte, un rien classique, mais très agréable à lire.
Vient ensuite un texte de Neil Gaiman : Le Pont du troll qui est probablement sa nouvelle la plus connue avec Chivalry. Les deux ont fait le tour des anthologies… C’est un bon texte Fantastique, au symbolisme subtil, et si vous ne le connaissez pas c’est l’occasion de le lire.
À cet âge de Catriona Ward est un récit horrifique dans lequel le malaise se diffuse lentement. Son atmosphère d’étrangeté m’a beaucoup plu ; on y vogue comme en un rêve. Cependant, l’histoire se délite sur la fin et il a manqué quelque chose pour que cette nouvelle me semble aboutie. Je ne saurais dire quoi cependant.
Écoute de Jen Williams est un très bon texte, poétique, intelligent, qui a la saveur des contes et des mythes, tout en gardant sa propre originalité. Ce n’est pas la nouvelle qui m’a le plus enthousiasmée — question de goût — mais c’est une réussite.
Henry et la boîte en bois de serpent de M.R. Carey est un récit drôle et efficace qui se lit en deux temps trois mouvements. Il allège un peu cet ouvrage, malgré les thèmes philosophiques cachés sous sa généreuse couche d’humour.
Peau de James Brogden est un récit perturbant, un rien moralisateur sur les bords, mais qui ne manque pas d’intérêt. Comme pour la nouvelle de Ward, j’ai trouvé qu’il y manquait quelque chose.
Avec Faith & Fred de Maureen F. McHugh je suis arrivée sur un terrain familier. C’est du bon, très bon, Fantastique, qui nous promène entre deux mondes. Un rien d’horreur subtile, un parfum de merveilleux discordant et une bonne vieille malédiction donnent à ce récit sa profondeur ainsi que son originalité. J’ai beaucoup aimé. C’est pour moi l’un des meilleurs textes de cette anthologie.
La Malédiction de la fée noire, qui fait suite, m’a en revanche laissée un peu perplexe. Ce récit mêle songe et réalité dans un conte morcelé tel un miroir brisé. J’ai compris où voulait m’emmener l’autrice, mais cela ne m’a fait ni chaud ni froid, même si j’ai apprécié son style.
Dans Wendy Darling, Christopher Golden ne prend pas beaucoup de risques. Il utilise le sous-texte bien connu de Peter Pan pour nourrir les névroses d’une Wendy adulte qu’on ne peut que plaindre. Ce n’est pas mal écrit ni mal amené, mais ça manque cruellement d’originalité.
Heureusement, vient ensuite Fée loup-garou contre vampire-zombie de Charlie Jane Anders, une nouvelle rafraîchissante et énergique. J’aurais pu en lire encore des pages et des pages. C’est drôle, efficace et de la bonne Urban Fantasy. J’ai d’autant plus apprécié ce récit que sa légèreté fait du bien dans une anthologie aux textes et thèmes majoritairement sombres.
Regarde dedans est une nouvelle intéressante, du bon Fantastique, avec une fin ouverte, qui oscille un peu entre l’horreur et autre chose de plus diffus. J’aurais néanmoins aimée qu’elle soit davantage étoffée.
Little Red est l’un des textes les plus sérieux de cette anthologie, avec des séquences hallucinatoires ou rêvées, on ne sait pas trop, qui sont porteuses d’un fort symbolisme. C’est un récit perturbant — il est écrit pour l’être — qui parle d’abus et de troubles mentaux de manière pudique mais très dérangeante.
Les Joyeuses Danseuses d’Alison Littlewood est un autre récit Fantastique comme je les aime. Il a la saveur des contes et j’ai beaucoup apprécié l’escale aux îles Shetland ainsi que le symbolisme subtil caché entre les lignes.
Encore de Tim Lebbon ne m’a pas particulièrement plu. Le thème est du déjà-vu mais ce n’est pas tant ça le problème. Je n’ai pas réussi à m’intéresser au personnage que je ne trouve ni sympathique ni cohérent.
La Fille qui venait de l'enfer est probablement une nouvelle qui ne parlera pas à tout le monde. Un peu comme pour La Malédiction de la fée noire, on se retrouve dans un récit onirique où le symbole prévaut sur la logique. C’est un long rêve fiévreux, plein de détours, qui peut laisser perplexe. Pour ma part, je l’ai trouvé très intéressant et réfléchi. J’aimerais beaucoup relire cette autrice.
Nouveau millésime d’Angela Slatter se fait l’écho d’un conte très connu qui a toujours les faveurs des auteurs quand on leur commande des réécritures, mais elle y apporte sa propre originalité. Encore une fois, c’est un hybride entre deux contes dont je tairais les titres pour ne pas vous spoiler. C’est l’un des rares récits à l’époque moderne de cette anthologie, sans réel élément fantastique. Le texte est prenant, assez évident en soi, mais cela ne m’a pas posé problème car il est bien écrit. Peu importe qu’on connaisse déjà la destination si le voyage est agréable.
Cela faisait fort longtemps que je n’avais pas lu Lilith Saintcrow et je ne garde pas un souvenir impérissable de ses romans. Pourtant, sa nouvelle Haza et Ghani est l’un de mes textes préférés dans toute cette anthologie. Voilà un conte bien écrit ! Elle prend un peu de ci, un peu de ça, juste assez pour que le goût soit familier, et elle le jette dans son chaudron pour y concocter quelque chose de savoureux et de nouveau, qui pourtant résonne dans l’esprit du lecteur, lui rappelle des souvenirs tout en étant autre chose. J’ai adoré cette nouvelle.
Haine de Christopher Fowler n’était peut-être pas le meilleur texte pour clore cette anthologie (même s’il y a un poème ensuite). C’est un bon texte, dont la conclusion grinçante m’a plu, mais le tout est un peu facile pour nous parler du privilège de l’homme blanc fortuné. J’aurais préféré terminer ma lecture sur quelque chose d’un peu plus original et marquant.
En conclusion, je vous invite à lire cette anthologie qui recèle de très bons textes. Tous n’ont pas réussi à éveiller mon intérêt, mais c’est davantage une question de goût que de qualité. En lisant Cursed, vous ne perdrez pas votre temps et il y en a pour quasi tous les goûts dans les genres de l’imaginaire, du Conte à l’Horreur en passant par l’Urban, le Merveilleux et le Fantastique, il n’y a guère que la SF qui manque à l’appel.


lundi 11 novembre 2024

Le Café secret des nuits de pleine lune

Un roman de Mai Mochizuki publié aux éditions Nami.


Présentation de l'éditeur :

« Le Café de la pleine lune n’a pas d’adresse fixe. De temps à autre, il apparaît là où bon lui semble : dans une rue commerçante, une gare, au bord d’une rivière. »

À Kyoto, un café ambulant tenu par des chats maîtres en astrologie fait son apparition comme par magie les soirs de pleine lune. À la lueur des étoiles, cette mystérieuse roulotte accueille les humains qui en ont besoin.

Fondant au chocolat et sa glace de pleine lune, café glacé au sirop d’aurore… En dégustant les desserts préparés sur mesure, les clients se confient aux étonnants tenanciers à moustaches. Et grâce à la lecture de leur thème astral, tous comprennent peu à peu à quel moment ils se sont égarés. L’interprétation de la carte du ciel leur permettra-t-elle de surmonter les obstacles qui les empêchent de trouver le bonheur ? Inspiré de la croyance populaire japonaise des chats portebonheur, ce roman magique allie sagesse orientale et lecture des étoiles.

Le roman qui a conquis le coeur des lecteurs japonais !

Mai Mochizuki est née à Hokkaido et vit aujourd’hui à Kyoto. Elle est membre du Japan Mystery Writers Association et du Unconventional Mystery Writers Club. Le Café secret des nuits de pleine lune, son premier roman traduit en français, a rencontré un tel succès au Japon qu’il est devenu une série et est en cours de traduction en 17 langues.

Traduit du japonais par Alice Hureau

La vie de Mizuki, la petite quarantaine, semble au point mort. Ses fiançailles ont été rompues abruptement, sa belle carrière de scénariste s’est étiolée et elle vit dans un petit studio déprimant où elle écrit des trames secondaires pour un jeu vidéo. Rien ne l’enthousiasme, elle vivote plus qu’elle ne vit. Pourtant, Mizuki tente un pas hésitant pour remettre sa carrière sur les rails et c’est tout ce que l’unviers semblait attendre pour la pousser en avant.
Le café secret des nuits de pleine lune est un roman feel good entre réalisme magique et onirisme. Mizuki se perd et se retrouve, mais elle est loin d’être la seule. Dans ce récit choral, les personnages se croisent de loin en loin, sans que l’on comprenne tout de suite pourquoi. Leurs histoires s’effleurent ou s’entremêlent selon le moment et l’on prend plaisir à voir ce que deviennent les uns et les autres par touches légères, comme par écho. J’ai aimé tous ces personnages, avec un faible plus prononcé pour Mizuki et Akari, et je me suis souciée de chacun d’eux.
Cette histoire est avant tout profondément humaine et douce. Elle nous offre un regard empreint de bienveillance sur les moments charnières de l’existence ainsi que les répercussions insoupçonnées de nos actions et choix. La dimension fantastique du récit, très éthérée, est agréable. Elle apporte une touche de fantaisie sans verser dans l’excès ni voler la vedette aux personnages.
Dans ce roman, on parle aussi beaucoup d’astrologie, d’un point de vue psychologique et non prévisionnel. J’ai trouvé intéressante la façon dont l’autrice l’incorpore à son récit. Vous n’avez pas besoin d’y croire pour apprécier son usage des symboles. Il suffit de se laisser porter. Pour ma part, j’ai longtemps étudié l’astrologie par intérêt pour son symbolisme. Et même si je suis très dubitative quant à l’idée d’articuler sa vie autour de son thème natal, j’ai trouvé cela très bien construit dans l’histoire. La lecture a été d’autant plus agréable qu’elle a réveillé beaucoup de souvenirs et m’a donné envie de me replonger dans le symbolisme astrologique.
J’ai pris grand plaisir à lire ce roman poétique et très riche en émotions. J’ai adoré la conclusion qui est comme une boucle qui se referme. Lire ce livre, c’est un peu comme faire un long rêve dont on se réveille apaisé. Et en plus il y a des chats. Que demande le peuple ?


vendredi 14 juin 2024

Friday T2

Une BD scénarisée par Ed Brubaker, dessinée par Marcos Martin et colorisée par Muntsa Vicente. Publiée chez Glénat.



Les événements du précédent tome ont laissé Friday sur le carreau. Sortir de son lit ou même s’alimenter lui paraît insurmontable. Elle va finir par s’y résoudre pourtant, car si elle ne part pas en quête de la vérité, qui le fera ?
En suivant la piste laissée par Lancelot, Friday plonge dans un complot bien plus complexe que ce qu’elle aurait pu imaginer. D’indice en indice, on suit cette fille débrouillarde et déterminée et ça fait du bien de voir un personnage comme elle pour une fois. Friday est atypique, un vrai bulldozer par moment, mais toujours logique, son sang-froid est à toute épreuve. Elle n’est pas attachante ou sympathique, mais c’est justement ce qui la rend si intéressante. Elle n’a pas besoin que le lecteur l’aime, elle force son respect.
Ce tome est riche en révélations aussi bien qu’en scènes d’action. On entre de plain-pied dans le fantastique avec une ambiance de plus en plus lovecraftienne. J’aime toujours autant la scénographie. En revanche, le retournement de situation final est plutôt facile, vu et revu. Il peut fonctionner cependant, s’il est bien géré, mais je demande à voir. J’attends donc le dernier tome avec impatience.

vendredi 17 mai 2024

Friday T1

Une BD scénarisée par Ed Brubaker, dessinée par Marcos Martin et colorisée par Muntsa Vicente. Publiée chez Glénat.


De retour de l’université pour les vacances d’hiver, Friday pensait pouvoir enfin mettre au clair ses sentiments envers Lancelot, son ami d’enfance, et discuter d’un événement d’avant son départ et du malaise que ce dernier a créé entre eux. Au lieu de cela, elle se retrouve embarquée dans une nouvelle enquête à peine descendue du train. 
Lancelot et elle avaient pour habitude d’élucider les mystères locaux. Il était la tête et Friday les muscles, un duo de choc digne de ceux qui peuplaient les romans et BD ayant marqué l’enfance de bon nombre d’entre nous. Tout le monde aime un bon mystère un peu flippant. Friday et Lancelot raviront ceux qui ont grandi avec Chair de Poule, Marshall et Simon, mais aussi Alice alias Nancy Drew ou encore Les Trois jeunes détectives et même Scooby-Doo. Cela rappelle aussi un peu Les Contes de la Crypte (les comics aussi bien que la série). 
L’ambiance Pulp et le décor des années 70 ajoutent à la nostalgie et rendent le tout aussi familier qu’attrayant. Même en étant née après cette période, j’ai été nourrie de suffisamment de séries et de romans pour apprécier un petit voyage vers le passé de temps en temps et celui-ci est particulièrement réussi, même si ce premier tome à un goût de trop peu. On entre tout juste dans le vif du sujet qu’il faut laisser les personnages. Pourtant ça marche, en peu de pages et une intrigue tout juste ébauchée, on a envie de connaître la suite.
L’histoire de Friday est celle de tous ces détectives amateurs qui ont enfin grandi et pensaient avoir laissé derrière eux les histoires glauques de leur enfance pour devenir adultes. Mais que nenni, les mystères n’en ont pas fini avec elle.
J’ai apprécié l’ambiance lovecraftienne et surtout la réflexion sous-jacente sur ces héros d’enfance qui grandissent et se heurtent à une réalité plus crue où les fins heureuses ne sont plus garanties.
Je ne suis pas fan des dessins, c’est juste une question de goût, en revanche j’ai trouvé la mise en scène et la composition des planches particulièrement brillantes. En outre, la colorisation est superbe et participe grandement à l’ambiance des années 70, renforçant aussi au passage l’aspect Pulp. 
L’histoire de Friday sera déclinée en trois tomes, je vais me jeter sur le deuxième et attendre patiemment la conclusion prévue pour le mois d’août.

jeudi 11 avril 2024

Les moelleuses au chocolat

Un recueil de nouvelles de Silène Edgar, publié chez Gephypre.

Présentation de l'éditeur :

Création vengeresse, puissance libératrice, magie féérique, nouveau sens organique, jeu épistolaire, folie douce, péché capital : sept nouvelles toutes en érotisme et chocolat, qui embrassent les genres de l’imaginaire et les enrobent d’une liqueur cacao à vous faire fondre… sans oublier l’humour, épice indispensable pour lier ces créations concoctées avec amour & gourmandise.

Au menu :
- La chocolatière de Hamelin
- Ève
- La cuisson parfaite
- Effluves
- Entre mes lignes
- Les gourmandes
- Une petite cantate
Évidemment, chaque nouvelle est complétée par ses recettes exclusives et coquines, à cuisiner à deux (ou plus).

Dans ce recueil tout en sensualité et gourmandise se côtoient une sorcière tentatrice et revancharde, une Galatée chocolatée, une veuve qui sait ce qu’elle veut, une fille-fée qui désespère d’être aimée pour elle-même, une mégère apprivoisée et un certain nombre de gourmandes impénitentes toutes plus séduisantes les unes que les autres. Je me suis laissé envelopper par la douceur cacaotée de leurs histoires à la saveur de contes. J’ai trouvé entre ces pages un brin d’érotisme, des torrents de sensualité, beaucoup de gourmandise et tout autant d’amour.
Toutes ces histoires m’ont séduite d’une manière ou d’une autre, mais j’ai une certaine tendresse pour celle de Mahaut, un peu fée, un peu sorcière et surtout fort pragmatique. J’ai aussi particulièrement apprécié Entre mes lignes, un récit aussi drôle qu’attendrissant. Le symbolisme d’Ève, à qui la précision et la mégalomanie donnent corps, mais qui ne prend vie que grâce à la tendresse et au désir a également touché mon cœur de guimauve.
Ces nouvelles ont quelque chose de réconfortant, comme le chocolat qui les a inspirées. Elles explorent le désir, l’éveil des sens, mais aussi la sensation de tomber en amour et sont pour la plupart extrêmement positives.
Les textes sont joliment tournés, poétiques et imagés. Ces récits fortement inspirés de contes sont agréables à lire et se savourent comme autant de mignardises. Il faut être raisonnable, car ce petit livre peut aussi bien se dévorer trop vite. L’autrice a pris soin d’agrémenter ses nouvelles de recettes alléchantes, pour entretenir l’appétit de ses lecteurs, et j’ai bien envie d’en essayer certaines.
J’avais déjà lu Silène Edgar et je trouve qu’elle excelle dans l’art de conter des nouvelles. Ce fut une très plaisante lecture.


lundi 26 février 2024

Bluebells Wood

 Une BD de Guillaume Sorel, publiée chez Glénat.


William est peintre. Il vit tel un naufragé volontaire à l’écart du monde dans une maison isolée au creux d’une crique avec pour seuls visiteurs son agent, qui tente de le pousser à sortir de sa réclusion, et une jeune modèle qu’il regarde à peine. William ne dessine et ne peint qu’Héléna, sa compagne dont on ne sait vraiment si elle est décédée ou si elle l’a juste quitté. Mais un jour l’étrange envahit l’existence solitaire de cet artiste submergé par les regrets sous la forme de créatures marines, dont une en particulier semble autant obsédée par lui qu’il l’est par Héléna.
Bluebells Wood offre une atmosphère étrange et tourmentée, un rien poisseuse. C’est de l’Effroi à la lisière du Fantastique (ou inversement selon la sensibilité de chacun) et cela m’a particulièrement rappelé les écrits d’Arthur Machen. Je préfère le Fantastique plus vaporeux, plus incertain encore, mais cet album est néanmoins un digne représentant du genre qui ravira les amateurs.
Dans l’antiquité, la mer était le domaine des morts même si paradoxalement toute vie vient d’elle. Elle symbolise aussi l’immensité et la perte de repères. Dans notre monde cartographié au millimètre, elle demeure nimbée de mystère. On peut toujours ignorer la science à dessein et rêver sans se forcer à ce qui pourrait se cacher au cœur de ses abysses.
L’océan appelle à l’introspection. Bluebells Wood est à sa façon une histoire de submersion intérieure, de deuil et de repères faussés, souvent les nôtres, où l’on navigue à vue avec le personnage.
Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? L’histoire est assez classique mais cette version presque horrifique de La Petite Sirène se révèle un peu inconsistante. Le récit se fait de plus en plus onirique et saccadé au fil des pages et, pour moi, il manque de fluidité. Je n’ai pas été aidée par les dessins qui, tout en étant remarquablement exécutés, renforcent cette impression de désordre. C’est un mélange de contrastes forts et de ce que l’on pourrait presque qualifier d’impressionnisme que je trouve visuellement assez perturbant. Cependant j’ai conscience qu’il s’agit de la façon dont mon œil le perçoit, cette impression est particulièrement subjective dans mon cas. J’ai toutefois beaucoup aimé la texture que l’artiste a donné à ses dessins. Il a fait un travail magnifique sur cet album.
Je dois avouer que j’ai davantage apprécié les dessins et croquis du dossier final, quand mon esprit s’est libéré de l’histoire. Celle-ci ne me marquera pas outre mesure, mais le bon Fantastique se fait rare de nos jours et ça fait plaisir d’en voir en BD.

vendredi 29 décembre 2023

Miroirs et Fumée

Un recueil de nouvelles de Neil Gaiman, publié chez Au Diable Vauvert.


Sommaire :

- Lire les entrailles : un rondeau
- Une introduction 
- Chevalerie 
- Nicholas était… 
- Le Prix
- Le Troll sous le pont
- Ne demandez rien au Diable
- Le Bassin aux poissons et autres contes
- La Route blanche
- La Reine d'épées
- Changements
- La Fille des chouettes
- La Spéciale des Shoggoths à l'ancienne
- Virus
- Cherchez la fille
- Une fin du monde de plus
- Alerte : animal à bout
- On peut vous les faire au prix de gros
- Une vie, meublée en Moorcock première manière
- Couleurs froides
- Le Balayeur de rêves
- Corps étrangers
- Sizain vampire
- La Souris
- Le Changement de mer
- Le Jour où nous sommes allés voir la fin du monde
- Vent du désert
- Saveurs
- Mignons à croquer
- Les Mystères du meurtre
- Neige, verre et pommes

Le titre de ce recueil fait référence aux illusionnistes dont les tours ont toujours fasciné Gaiman. Ils sont un thème récurrent dans son œuvre. Après tout, n’est-il pas lui-même un magicien ? Il gratte sous le vernis du quotidien, de la banalité et de l’évidence pour dévoiler l’étrange, le merveilleux ou encore le dérangeant qui se cachent dessous. Cela fait de lui un nouvelliste de génie, comme Ray Bradbury ou Lisa Tuttle, pour ne citer qu’eux.
Il faut du talent pour écrire un roman, mais c’est dans l’écriture de textes courts qu’on voit le génie d’un auteur. Gaiman parvient toujours à nous faire regarder le monde d’un œil différent. Ses textes me nourrissent et entretiennent mon imagination. Il me rappelle toujours de changer d’angle de vue.
C’est aussi pour cela que j’aime particulièrement lire ses introductions. Gaiman y parle toujours de la naissance des textes qu’il présente et je trouve passionnant d’en apprendre à chaque fois davantage sur la façon dont naissent ses histoires. En outre, l’introduction de ce recueil compte une nouvelle dont j’aime beaucoup le thème, bien que le texte lui-même m’ait toujours laissée circonspecte. Sans offense pour cet auteur qui est l’un de mes préférés depuis plus de vingt ans, c’est bien un texte écrit par un homme…
Je le confesse, de tous ses recueils, celui-ci n’est pas mon favori. Il compte néanmoins certains textes que j’adore que je relis toujours avec grand plaisir.
Miroirs et Fumée est le plus ancien recueil de Gaiman paru en français et il n’a pas vieilli. Il propose des textes très variés. Comme à son habitude, Gaiman ne s’attache pas à un seul genre. L’on peut ainsi lire dans ce recueil du merveilleux, du fantastique — parfois horrifique à tendance lovcraftienne ou plus classique — aussi bien que de la science fiction, de la poésie ou encore des contes — réécrits ou originaux, modernisés ou transposés — et même de la littérature blanche.
Mon texte préféré, d’ailleurs, qui bien qu’il ne soit pas le plus connu ni ne culmine parmi ceux qu’aiment à évoquer régulièrement les fans, pourrait aisément être assimilé à de la littérature générale. Il s’agit du Bassin aux poissons et autres contes, qui représente, à mon sens, un peu tout ce qui fait l’imaginaire de Gaiman, l’élégance de son écriture, la profondeur de sa réflexion. Ce texte est un chef-d’œuvre trop méconnu à mon goût.
Cependant je comprends qu’il puisse être éclipsé par d’autres récits qui semblent plus marquants de prime abord. De fait, ce recueil compte, et ce n’est pas pour rien, certains des textes les plus connus de Gaiman. Parmi ceux-ci se trouve Chevalerie, et j’avoue ressentir moi-même une grande tendresse pour cette nouvelle. Elle semble toujours tellement… familière. En vérité, elle sonne juste et représente un peu tout ce que j’aime en matière de nouvelles et dans le genre fantastique, même si on parlerait davantage de réalisme magique pour qualifier ce texte. Chevalerie, c’est le surgissement du merveilleux et de l’insolite dans le quotidien, la magie dans la banalité et la banalité devenue magique.
Je ne peux manquer de mentionner également Le Troll sous le pont, autre texte très connu et un peu dans la même veine. L’histoire m’a toujours semblé très classique. Cependant je l’aime bien aussi, mais j’ai du mal avec les personnages antipathiques tels que le narrateur et c’est le style que préfère dans ce texte, surtout au début. La peinture que Gaiman fait de l’enfance est toujours très parlante pour moi et l’est particulièrement dans ce récit.
Neige, verre et pommes est la troisième nouvelle la plus emblématique du recueil et elle fait partie de mes favorites. Je vous disais plus haut combien Gaiman aimait regarder les choses, et vous les montrer aussi, sous un autre angle. Il aime aussi les réécritures de contes. Il allie les deux dans cette nouvelle écrite du point de vue de la belle-mère de Blanche-Neige. Ce texte est superbe d’un bout à l’autre.
Parmi ses nouvelles inspirées de contes, on trouve aussi La Route blanche, mélange des contes de Barbe bleue et de Mr Fox. Mais il ne faut pas oublier le titre du recueil et jamais trop se fier à ce que nous conte l’auteur…
Si j’aime les contes, je suis aussi une avide lectrice de fantastique. Les textes d’inspiration lovcraftienne ne sont pas du tout ma tasse de thé, mais heureusement on trouve aussi entre ces pages du fantastique plus traditionnel. J’aime beaucoup Le Prix, qui maintenant que j’y songe a sans doute aussi un petit relent de conte. D’autres textes se trouvent un peu entre les deux, notamment Le Balayeur de rêves ou encore Nicholas était... Deux textes aussi courts que marquants que j’ai toujours trouvés très inspirés. Très classique et subtil, La Reine d’épées appartient également à ce genre qui m’est cher et fait écho, encore une fois, aux illusionnistes et au titre du recueil. Vous pourrez lire d’autres récits fantastiques entre ces pages. Certains vous toucheront plus que d’autres, mais ces lectures vous feront toujours vous interroger, chercher le vrai du faux. Elles vous choqueront parfois, vous laisserons un sentiment bizarre de malaise, mais nourrirons toujours votre réflexion.
Parmi les quelques textes relevant d’autres genres, j’ai été marquée par Mignons à croquer, une fiction spéculative grinçante d’autant plus dérangeante qu’elle est plausible. On trouve de la bonne SF dans ce recueil.
Miroirs et Fumée ne peut laisser aucun lecteur indifférent. Je vous invite à découvrir tous ces textes ainsi que ceux que je n’ai pas cités, à les faire vôtres, à les rêver, à chercher le mécanisme qui fait le tour ou à préférer en ignorer les ficelles pour mieux le savourer. Faites à votre guise. Je suis persuadée que vous ne serez pas déçus.

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lundi 28 août 2023

Du thé pour les fantômes

Un roman de Chris Vuklisevic, publié chez Denoël dans la collection Lunes d'encre.

Il existe une version audio, lue par Clotilde Seille et publiée chez Gallimard dans la collection Écoutez lire.


Présentation de l'éditeur :

"Quand on est vivant, on occupe les places que les morts ont laissées. C'est la règle."Agonie est sorcière. Félicité, passeuse de fantômes. Le silence dure depuis trente ans entre ces deux filles de berger, jusqu'au jour où la mort brutale de leur mère les réunit malgré elles. Pour recueillir ses derniers mots, elles doivent retrouver son spectre, retracer ensemble le passé de cette femme qui a aimé l'une et rejeté l'autre. Mais le fantôme de leur mère reste introuvable, et les témoins de sa vie, morts ou vivants, en dessinent un portrait étrange, voire contradictoire. Que voulait-elle révéler avant de mourir ? Qui était vraiment cette femme fragmentée, multiple ?Leur quête de vérité emmènera les sœurs des ruelles de Nice au désert d'Almería, de la vallée des Merveilles aux villages abandonnés de Provence, et dans les profondeurs des silences familiaux. Entrez dans le salon de thé. Prenez une tasse chaude à l'abri de la pluie. Écoutez leur histoire.
Pour échapper à l’un de ces violents orages d’été typiques du sud, un touriste se réfugie dans un salon de thé niçois. Bien que de nombreuses tables semblent inoccupées, malgré les théières et tasses pleines posées dessus, la gérante le fait asseoir avec un homme jovial bien décidé à jouer à la parlante pour occuper l’après-midi pluvieuse qui s’étire.
J’aime bien ce genre d’accroche. On est là, tranquille, on s’installe et on écoute une histoire. Il sait y faire, ce narrateur — et l’autrice qui en tire les ficelles. Il ménage ses effets, il nous fait tourner en rond parfois, il révèle toujours ses informations au bon moment et c’est un vrai plaisir de l’écouter. Parce que oui, on a vraiment l’impression d’être assis à cette table, dans ce salon de thé où les tasses se lèvent toutes seules pour abreuver d’invisibles fantômes et d’être suspendu aux lèvres de cet original qui nous conte l’histoire de deux jumelles on ne peut plus différentes (ou pas), de leur tempétueuse mère qui celait autant de personnalités que de secrets, d’un village qui s’est vidé de tous ses habitants, à l’exception d’une seule, en une nuit tragique, et de ces étranges thés qui font parler les morts.
Ce roman oscille entre le fantastique et le réalisme magique, avec une petite touche de merveilleux, soit tout ce que j’aime. En outre, le fait que l’intrigue se situe à Nice et dans l’arrière-pays a ajouté pour moi un parfum familier qui me l’a rendue encore plus tangible. J’ai adoré suivre ces deux sœurs, enquêter avec elles pour déterrer les secrets de leur mère et plus encore, pour comprendre pourquoi elle avait décidé d’en adorer une et de haïr l’autre sans qu’aucune des deux n’ait un sort plus enviable au fond. J’ai adoré bondir d’une époque à l’autre, découvrir des lieux et des personnages passionnants. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant investie dans une histoire.
Du thé pour les fantômes nous offre une ambiance, sombre, vénéneuse, mais aussi délicate. L’intrigue kaléidoscopique nous leurre sans cesse, nous égare, et quand enfin l’image se fait plus nette, tout prend un sens surprenant. J’ai adoré ce roman du premier mot au dernier point.

mercredi 18 janvier 2023

Lumberjanes, Intégrale 1

Une BD de Brooke Allen, Shannon Watters, Grace Ellis et Noelle Stevenson, publiée chez Kinaye.

Présentation de l'éditeur :

Au camp pour filles badass de Miss Qiunzella Thiskwin Penniquiqul Thistle Crumpet, les choses ne sont pas toujours ce qu’on croit. Des renards à trois yeux. Des grottes secrètes. Des anagrammes !...

Heureusement, Jo, April, Mal, Molly et Ripley sont cinq meilleures amies qui n’ont pas froid aux yeux, et elles sont prêtes à tout pour passer ensemble des vacances d’été qui déchirent… et ce n’est ni une quête magique ni une bande de créatures surnaturelles qui vont les en empêcher ! Le mystère grandit de plus en plus, et ce n’est qu’un début…

Jo, Mal, April, Molly et Ripley passent leur été dans un camp scout pour filles (badass) : elles sont des Lumberjanes (mot formé à partir de lumberjack qui signifie bûcheron) et fières de l’être. Leur devise est « l’amitié au max » et elles l’appliquent tous les jours. Il se passe de drôle de choses autour du camp et nos cinq copines semblent être les seules à l’avoir remarqué. Elles sont bien décidées à tirer tout cela au clair, au grand désespoir de Jen, leur cheftaine, dont elles déjouent régulièrement la surveillance et qui angoisse à mort d’autant plus que Rosie, la responsable du camp, n’en fait pas grand cas.
J’ai été attirée par l’idée de base : une BD qui fait la part belle à l’amitié et qui encourage les filles a être braves, volontaires et à se soutenir les unes les autres. En cela, je n’ai pas été trompée, mais je suis un peu déçue quand même.
Les récits mis en scène dans cette BD manquent de consistance. Tout est fouillis, à l’image du style pictural, et pour commencer j’ai mis un temps fou à intégrer le nom des personnages. Heureusement pour moi, les portraits des filles et leurs personnalités sont exposés en fin d’ouvrage car dans l’histoire elle-même, on ne peut pas dire qu’elles soient développées et j’aurais eu du mal à dire qui est qui et quelles sont leurs caractéristiques sans cela. J’ai apprécié le goût du détail des auteurs qui ont créé une playlist illustrée pour chaque fille. Cela participe à les rendre plus vivantes. Mais ils en ont aussi fait des clichés sur pattes. On aurait pu s’attendre, vu le thème, à dépasser les stéréotypes ou s’en moquer, toutefois on patauge plutôt dedans. La seule qui subi une évolution notable est Jen, qui prend confiance en elle au contact de ses protégées. Elle est à mon avis le personnage le plus intéressant, car davantage mis en relief, de la BD. En tout cas elle est ma préférée.
L’arc principal et les courtes histoires qui composent la BD sont d’une grande simplicité : les filles voient un truc bizarre, genre un animal mutant ou une statue qui parle, et elles lui mettent une raclée. Ou alors elles voient un trou dans le sol et elles sautent dedans sans réfléchir… (Tiens, ça me rappelle un épisode de Buffy.) D’accord, elles sont intrépides et la force de leur amitié leur donne confiance, mais elles oublient quand même souvent de réfléchir avant d’agir (ou avant de cogner) et elles ne respectent pas grand-chose sinon leur envie du moment. Autant dire que c’est répétitif et exaspérant, d’autant que la fin n’est pas très élaborée non plus. En bref, il y avait certes une bonne idée, mais elle est concrétisée de façon assez médiocre.
Je n’ai pas été sensible au dessin non plus. Le trait est souvent grossier à mon goût, cependant j’admets que cela est subjectif. J’ai en revanche beaucoup aimé la galerie de couvertures à la fin de l’ouvrage.
Je dois en outre signaler un défaut de mise en page : toutes les introductions de chapitres, qui définissent les capacités récompensées par les badges que peuvent gagner les lumberjanes, sont amputées de leur fin. Ceci est d’autant plus dommage que ces extraits du manuel des lumberjanes sont intéressants, très positifs et porteurs d’importantes valeurs. Cela donne l’impression que l’édition n’a pas été soignée, d’autant qu’on y trouve aussi des coquilles.
Une seconde intégrale est prévue, mais je ne la lirai pas. On peut facilement se contenter de la première étant donné qu’il y a une conclusion, même simpliste.


mardi 24 mai 2022

Eschatologie du vampire

Un recueil de Jeanne-A Debats publié chez ActuSF dans la collection Hélios.

Les autres ouvrages faisant partie du même cycle :
- Métaphysique du vampire (éditions Ad Astra)
- Métaphysique du vampire (version enrichie, éditions ActuSF)
Trilogie Testaments :

Présentation de l'éditeur :

Navarre est un vampire particulier. Beau, très beau, aimant les hommes comme les femmes, il est employé par l'Eglise pour traquer "Les Monstres" de son espèce. Un personnage attachant, enjoleur, puissant, complexe... que l'on retrouve dans cet ultime recueil de nouvelles, dans l'univers de la série Testament !
J’ai une grande tendresse pour la série Testaments, c’est un de mes cycles d’urban fantasy préférés. Mais, surtout, j’adore Navarre. Il est mon vampire favori toutes catégories confondues. Alors je me suis jetée sur ce recueil avec une certaine jubilation.
Je connaissais la plupart de ces nouvelles, parce que j’ai un faible pour les anthologies et une certaine tendance à traquer les textes de Jeanne-A Debats mais force est de constater qu’on apprécie davantage tous ces récits une fois réunis car il s’en dégage une cohérence qui les montre sous un nouveau jour. Les personnages se croisent et leurs actions ricochent d’une nouvelle à l’autre de manière souvent imprévisible. J’ai lu ou relu ces textes avec grand plaisir.
Dans ce recueil, la magie investit les villes, les cités, les pavillons et les rues, tous les endroits où on l’attend le moins. Et ce n’est pas juste un décor comme un autre. Si Debats ancre ses histoires dans un temps et un lieu précis, cela a toujours un sens. Pour autant, même s’il s’agit souvent de fantasy urbaine, ces récits se révèlent protéiformes.
Le mélange des genres participe en grande partie au charme de ce recueil et renouvelle sans cesse l’intérêt du lecteur. On passe du western à l’histoire de fantôme ou encore du polar parodique plein d’humour et de gouaille à la SF sous diverses formes. Il faut dire que Navarre est un personnage qui s’y prête bien, sa grande force en tant qu’immortel étant sa capacité d’adaptation. L’autrice en a toujours beaucoup joué. Cependant Navarre, bien que pivot de recueil, n’en est pas toujours le personnage principal. Et ce n’est pas un mal car il est très efficacement secondé par une galerie de personnages tous plus intéressants les uns que les autres.
J’apprécie en particulier Deborah et Alphonse qui sont tellement différents qu’ils vont parfaitement ensemble. J’adore retrouver ces personnages et plus j’en lis à leur sujet, plus je voudrais en lire.
Si vous avez aimé les jeux de pouvoirs qui agitent le Royaume dans la trilogie Testaments, sachez que vous les retrouverez ici, poussés parfois à leur extrême par des créatures désespérées de voir se déliter les derniers débris de leur empire. Debats a un don pour décrire les mondes finissants et les êtres qui s’y accrochent. C’est sombre, sale et cynique, cela met en lumière toutes les saloperies que ces sociétés ont permises ainsi que les failles et nuances de ces personnages, pourtant on s’accroche avec eux. Ce recueil est empli de prédateurs et ce ne sont pas forcément ceux dont la nature est la plus évidente qui sont les plus tordus. Debats tape sans remords là où ça fait le plus mal. Elle n’hésite pas à nous mettre face à ce que l’humanité peut produire de plus abject, que ce soit pour survivre ou par plaisir. Préparez-vous au pire pour entrevoir, de loin et dans la pénombre, le meilleur.
Mémorial est mon texte préféré. Tout d’abord, il met au jour une partie peu glorieuse de l’histoire de France dont il faut perpétuer le souvenir (d’autant plus en ces temps troublés), mais surtout il m’a prise à la gorge. Je me suis sentie très proche de Selima et j’ai tremblé pour elle. Ce récit a pesé lourd sur mon âme tout le temps de la lecture et même après. Ce texte est signifiant (je peine à trouver un autre mot pour le décrire). S’il a tout du récit classique de fantastique horrifique, cela sert avant tout son propos avec brio.
Bien sûr j’ai particulièrement apprécié les récits consacrés à Navarre, même si je les avais presque tous déjà lus, Toutefois l’un de ces textes a suscité quelques questions, en rapport avec la fin de Testaments, dont je n’ai pas trouvé la réponse. Enfin, ce n’est que la manifestation de mon esprit tortueux. J’espère que l’autrice n’en a pas fini avec mon vampire préféré.
Si vous ne connaissez pas Jeanne-A Debats, ce n’est peut-être pas l’ouvrage le plus accessible pour découvrir son travail, c’est cependant un grand recueil et je vous encourage à y revenir quand vous aurez lu Métaphysique du vampire ou Testaments. Et si vous la connaissez déjà, vous n’avez pas besoin de mon avis pour vous jeter sur le bijou de SFFF que constitue ce recueil.

lundi 11 avril 2022

La Digue, Blackwater ou l'épique saga de la famille Caskey T2

Un roman de Michael McDowell, publié chez Monsieur Toussaint Louverture.

Mon avis sur le T1.


La vie suit son cours à Perdido, Alabama, et c’est avec délectation que je me suis replongée dans les eaux sombres et boueuses des deux rivières qui la ceignent.
La ville, à peine remise des dégâts laissés par la crue, envisage l’avenir avec inquiétude et le projet de digue commence à prendre forme. Cela pourrait changer le destin de Perdido de bien plus de façons que ne l’ont imaginé le conseil municipal et les riches familles de la ville qui supportent le projet.
De leur côté, les Caskey ont trouvé un équilibre fragile. Elinor a consenti un sacrifice à la matriarche pour que son mari et elle retrouvent leur liberté, mais est-ce suffisant ? Mary-Love n’est pas femme à se contenter d’un accord à l’amiable qu’elle n’a pas fomenté et accordé elle-même avec force magnanimité. Contre Elinor, elle veut une victoire écrasante que nul ne saurait contester. Aux yeux de tous, sa belle-fille s’en sort avec trop de superbe. 
Tout ce que Mary-Love sait faire de toute façon est écraser l’autre, de son amour ou de sa haine, c’est selon. C’est le monopole qu’elle veut et cela va de la scierie familiale à la vie de ses enfants. Elle apparaît comme une pieuvre géante et on prend conscience encore davantage dans ce tome de quelle horrible personne, étouffante, manipulatrice et possessive elle est. Elinor paraît presque sympathique à côté. Pourtant, elle est tout aussi monstrueuse et bien plus cruelle.
Pour commencer, le cheval de bataille de la matriarche sera la digue puisqu’Elinor hait ce projet. Et quoi de mieux pour agacer sa belle-fille que d’héberger sous son toit, dans la chambre qu’elle occupait bien entendu, l’ingénieur chargé de l’étude de terrain ? 
Mais Mary-Love joue sans le savoir avec le feu. Obnubilée par Elinor, elle pourrait perdre son soutien le plus précieux : sa fille Sister qu’elle considère comme un prolongement d’elle-même. L’obéissante Sister en a peut-être assez d’être malheureuse et soumise, il se pourrait bien que l’exemple de son frère, même s’il est passé d’une mère dominatrice à une femme plus subtile mais tout aussi dirigiste, pourrait l’inspirer et lui donner l’occasion de démontrer qu’elle est bien la fille de sa mère.
Ce roman est encore plus passionnant que le précédent. On navigue en eaux troubles et chaque méandre de la rivière semble prêt à nous avaler. Le lecteur est, avec la petite Zaddie, un témoin privilégié (si l’on peut dire) des événements. Or, s’il est bien caché derrière le rempart infranchissable qu’est son livre, je me demande bien ce qui protège l’adolescente. Est-ce, comme je le crois, sa nature féminine qui la préserve ? Pourtant une autre femme n’a pas échappé aux foudres d’Elinor. Je suis donc très curieuse de savoir ce qui arrivera à Zaddie en particulier, d’autant que j’aime beaucoup ce personnage.
À n’en pas douter, cette saga est une histoire de femmes et pas seulement parce qu’elle figure un échiquier occupé d’une part par les pions de Mary-Love et d’autre part par ceux d’Elinor. Oscar, tout naïf qu’il peut l’être parfois, l‘a bien compris et s’en accommode. Avec l’aveu de son incompétence face à ces caractères en acier trempé, il se trouve en mesure d’accéder à une compréhension plus subtile. Il sait depuis le début qu’il n’a pas la main et ne cherche pas à la prendre, mais il n’en est pas pour autant un pion totalement aveugle à l’échiquier sur lequel il se trouve. Au contraire, il semble de plus en plus prendre la mesure de la partie qui se joue et vouloir participer en toute conscience.
Ce tome montre d’ailleurs combien les enfants de Mary-Love ont été sous-estimés par leur mère et par une grande partie, sinon toute, la communauté. Tous deux sont plus fins qu’on pourrait le croire et il faudra compter avec eux non comme des pions mais comme des lieutenants prêts à servir une cause si elle est dans leur intérêt.
Comme la digue qui donne à Perdido une nouvelle allure, la famille Caskey se redéfinie et se métamorphose. Dans ce volume des personnages que l‘on pensait secondaires et anecdotiques s’ancrent à Perdido et provoquent de nombreux remous. La famille s’étend, tisse de nouveaux liens ou en répare d’anciens et les pouvoirs s’équilibrent une fois encore de façon inattendue.
Je n’aurais jamais cru pouvoir me passionner autant pour des histoires de famille ! Pourtant j’ai dévoré ce volume et pas seulement à cause de sa dimension fantastique, même si elle est encore plus sombre et prégnante que dans le précédent.
J’aime en particulier Ivey et ses superstitions. On ne sait jamais si elle a une conscience plus acérée des choses ou si elle se contente d’amalgamer et de véhiculer les peurs de tous. Et des peurs, il y en a à Perdido. Elles glissent dans les recoins sombres tels des serpents d’eau à l’affût de la moindre proie. Un instant de faiblesse et ils vous mordent.
C’est du Fantastique comme je les aime, un soupçon d’effroi, d’étranges rituels, de la magie noire, des âmes tourmentées réclamant vengeance et des scènes que les personnages s’efforcent d’oublier et de ranger dans un tiroir tels de vieux rêves chiffonnés qui refusent de s’effilocher assez pour disparaître.
Certaines scènes sont clairement horrifiques et il y en a une que j’ai trouvée particulièrement éprouvante, cependant, si comme moi vous n’affectionnez pas les récits trop sanglants, sachez que celui-ci est tout à fait soutenable. L’horreur rampe parfois hors de la rivière tel un brouillard épais, mais se dissipe vite. C’est le Fantastique qui imprègne le récit, plus inquiétant qu’effrayant.
Je n’ai pas pour habitude d’enchaîner les tomes d’une série, mais si j’avais le troisième sous la main, je serais déjà en train de le lire. Cette saga est décidément aussi excellente qu’addictive.

mercredi 6 avril 2022

Meute

Un roman de Karine Renneberg, publié chez ActuSF.

Présentation de l'éditeur :

Roman atypique lycantrope, Meute suit les traces de Nathanaël, Val et Calame. Le premier est un loup-garou né de la violence et la solitude qui se débat au sein d'une meute qui ne lui convient pas. Le second est un humain à qui l'on a volé la voix. Quand le troisième entre dans leur vie bien malgré eux, des tensions s'installent et menacent de tout déchirer. Comment trouver son équilibre, dans un monde où les secondes chances n'existent pas ?
Ce récit fantastique est avant tout celui d'une tranche de vie, de ce moment où tout bascule entre le noir et la couleur.

Karine Rennberg est une autrice nantaise. Elle explore l'imaginaire avec une prédilection pour les mondes durs teintés de magie, et les personnages remplis de failles et de couleurs.

Nath a grandi dans les Docks, domaine des gangs qui se disputent les marchés les plus lucratifs : drogues, équipements technologiques ou encore… nourriture. En effet, une éruption solaire a achevé de laminer une société déjà en chute libre. Les ressources se font rares et pour survivre il vaut mieux être fort et sans scrupule.
Nath sait se défendre. Mieux encore, il sait se battre et il aime ça, ce qui fait de lui un mercenaire recherché et un combattant apprécié dans les arènes. Mais il a aussi un secret qu’il doit à toute force garder : il est un loup-garou. Son coéquipier et ami Val, seul humain dans la confidence, est là pour assurer ses arrières, néanmoins il ne peut pas l’arracher à ses obligations en ce qui concerne la meute car, même s’il n’en fait pas partie, Nath a conclu un accord avec l’Alpha. Et cela va le mettre dans une situation aussi inconfortable que surprenante. Cela va, à son corps défendant, le changer.
Ce roman m’a attirée par son originalité. Ces dernières années, la SFFF n’a pas beaucoup exploré la lycanthropie autrement que dans une optique sentimentale. Je ne critique pas, même si je préfère le fantastique, je constate. Cependant il faut bien reconnaître que c’est lassant et aussi réducteur que l’ont été en leur temps les récits d’horreur invariablement associés aux loups-garous. Il fallait que ça saigne, bonnes gens ! Je dois dire que je m’attendais un peu à l’un de ces récits sanglants, mais si Meute est brutal, juste ce qu’il faut, ce n’est pas un roman horrifique. Il suit son propre chemin et celui-ci se trouve entre anticipation, fantastique et roman de mœurs. Il explore l’humanité en ses personnages, la complexité de leur personnalité, la façon dont ils se sont construits et dont ils interagissent, tout cela face à la violence de leur environnement. Ils ne cherchent pas à s’en cacher ou s’en extraire, ils s’adaptent. Ils acceptent la violence, qu’elle viennent d’eux ou de l’extérieur, mais ne se laissent pas dominer par elle. C’est là toute leur force et toute l’intelligence du récit.
Ce roman raconte les liens, choisis ou non, qui se tissent et qui peuvent emprisonner aussi bien que protéger. Il raconte la dévotion, l’amitié, les multiples formes que peut prendre une famille. Mais il raconte aussi les traumatismes, la cruauté et les luttes de pouvoir. Si ce monde est très sombre, il reste néanmoins de l’espoir et on peut le trouver aussi bien en la personne d’un combattant implacable que dans un adolescent mutique.
J’ai aimé Val et sa force tranquille, l’énergie bouillonnante de Nath, les couleurs et la vulnérabilité de Calame, puis les gens qui gravitent autour d’eux. On s’attache à ces personnages, on tremble pour eux, et c’est formidable de les voir évoluer tant ils paraissent réels. Il est d’autant plus facile de se mettre à leur place que la narration est faite à la deuxième personne du singulier, choix plus qu’inhabituel. Je ne vous cache pas que cela m’a gênée au départ, mais je comprends tout l’intérêt de ce choix. Un roman particulier méritait une narration particulière. Quand on s’y fait, cela devient très immersif.
J’ai été très agréablement surprise par tout ce que Meute a à offrir. Une fois la première page tournée, il m’a été très difficile de le lâcher et, quand la fin est arrivée, j’ai mesuré le vide laissé par ces personnages que je n’avais pas envie de quitter. Cela a été pour moi un grand moment de lecture et une excellente découverte.

mardi 22 mars 2022

La Crue, Blackwater ou l'épique saga de la famille Caskey T1

Un roman de Michael McDowell, publié chez Monsieur Toussaint Louverture.

Présentation de l'éditeur :

Pâques 1919, alors que les flots menaçant Perdido submergent cette petite ville du nord de l'Alabama, un clan de riches propriétaires terriens, les Caskey, doivent faire face aux avaries de leurs scieries, à la perte de leur bois et aux incalculables dégâts provoqués par l'implacable crue de la rivière Blackwater.

Menés par Mary-Love, la puissante matriarche aux mille tours, et par Oscar, son fils dévoué, les Caskey s'apprêtent à se relever… mais c'est sans compter l'arrivée, aussi soudaine que mystérieuse, d'une séduisante étrangère, Elinor Dammert, jeune femme au passé trouble, dont le seul dessein semble être de vouloir conquérir sa place parmi les Caskey.

Au-delà des manipulations et des rebondissements, de l'amour et de la haine, Michael McDowell (1950-1999), ¬co-créateur des mythiques Beetlejuice et L'Étrange Noël de Monsieur Jack, et auteur d'une trentaine de livres, réussit avec Blackwater à bâtir une saga en six romans aussi ¬addictive qu'une série Netflix, baignée d'une atmosphère unique et fascinante digne de Stephen King.

Découvrez le premier épisode de Blackwater, une saga matriarcale avec une touche de surnaturel et un soupçon d'horreur.

Tout commence avec la crue des rivières Blackwater et Perdido, violente, dévastatrice et sale, qui noie la petite ville de Perdido, Alabama. Et avec la crue arrive cette jeune femme étrange, dont les cheveux roux argile rappellent les eaux boueuses de la Perdido. Personne n’arrive vraiment à mettre un mot sur cette sensation bizarre qui étreint les gens mis pour la première fois en présence d’Elinor Dammert. Personne n’ose, sans doute, car il est évident qu’Elinor cache quelque chose et pas seulement l’ambition d’épouser Oscar Caskey, le meilleur parti de la ville.
Ce roman vous attrape dans ses filets des le début, alors que vous regardez, avec fascination, ce que les habitants de Perdido refusent de voir. Mais à leur place que feriez-vous ? Comment ne pas douter et chercher une explication rationnelle quand le fantastique surgit ainsi dans votre vie ? D’autant qu’au début du roman la ville est dans une situation critique. À cas exceptionnel, mesures exceptionnelles. Elinor a — commodément pourraient dire certains — perdu tous ses papiers ? Qu’à cela ne tienne, on ne va pas laisser une jeune femme si charmante dans la détresse. Elle trouve ainsi une famille et un travail, mais que veut-elle en réalité ? Qui est-elle ?
Ce roman se lit très vite et avec une certaine fébrilité. Michael McDowell ne perd pas son temps à semer le doute. Le lecteur sait qu’il se passe des choses bizarres et qu’elles n’ont aucune explication naturelle, mais les personnages, eux, ne veulent pas le voir. Se déroule sous notre regard ébahi le plan machiavélique et inéluctable d’une créature déterminée. A-t-elle des raisons plus complexes que sa nature de prédateur pour agir ainsi ? Telle est la grande question que je me suis posé pendant tout le roman et dont je brûle d’obtenir la réponse.
Que cela serve ou non ses desseins, cette créature renvoie aux habitants de Perdido leur petitesse et leur racisme. Et c’est là ce qui fait le relief de l’histoire : Elinor est peut-être un monstre, elle n’en demeure pas moins plus sympathique que les hommes faibles et les femmes caractérielles de Perdido. Personne n’a le beau rôle dans cette histoire. Et le fantastique se mêle l’air de rien à un quotidien morne, un fantastique glauque, un rien stressant, qui happe le lecteur et lui laisse un goût boueux dans la bouche.
La Crue est le premier d’une série de six romans dont les parutions s’échelonneront à raison de deux par mois d’avril à juin. Les romans sortiront directement en version poche, ce qui rend le tout très abordable, et est d’autant plus appréciable que les éditions Toussaint Louverture, accoutumées à produire de très beaux objets-livres, ne dérogent pas à leur habitude. Les deux premiers romans de la série que j’ai entre les mains sont aussi superbes que leur contenu est prenant. En terminant le premier, je n’ai eu qu’une envie : me jeter sur la suite.

mardi 10 août 2021

Gypsy

Un roman de Megan Lindholm et Steven Burst, publié chez Ménamos.

Présentation de l'éditeur :

Dans la ville de Dakota, Mike Stepovitch est un policier divorcé qui vogue dans les affres de la dépression. Lorsqu'il découvre des victimes assassinées dans le sillage d'un gitan amnésique, il croit tenir là son coupable. Pourtant, des événements étranges et surnaturels le font douter. Alors que le gitan recouvre peu à peu la mémoire, Stepovitch sait que ce dernier sera son seul allié pour combattre la magie du monde souterrain qui s'abat sur les habitants. Il lui faudra se tenir aux portes du Monde d'en bas, un univers de ténèbres dont la menace plane sur sa petite ville si paisible...

Entre rêve et réalité, du monde d’en bas où règne une Dame maléfique assoiffée de pouvoir, à un univers de fable, dans lequel évoluent un loup, un blaireau, un corbeau, ce récit à l’ambiance nocturne et saturé de magie demande au lecteur d’accepter de perdre un peu pied pour mieux reconstruire le savant puzzle.

Entre le polar et la fantasy urbaine, il y a Gypsy, comme un pont entre deux mondes qui se considèrent avec curiosité et ne s’effleurent qu’avec méfiance.
Stepovich est un flic aigri qui est un jour pris de l’intime conviction que la personne que lui et son coéquipier (un jeunot qui lui tape sur les nerfs…) viennent d’arrêter n’est pas coupable. Je vous entends, vous dites que ça fait beaucoup de clichés pour un début de roman, et vous avez raison, d’autant plus que les clichés ne s’arrêtent pas là. Pourtant, très vite, vous ne les verrez plus car ce roman possède sa propre originalité. Gypsy jongle entre rêve et réalité, et quand je dis rêve, il s’agirait plutôt de visions aussi symboliques, et parfois sans queue ni tête, que le sont les rêves.
Stepovich est bien vite entraîné dans quelque chose qui le dépasse, une fresque épique dans laquelle un gitan doit vaincre une femme qui menace de voler la lumière du monde, dans laquelle une morte tisse des sortilèges de protection, dans laquelle une vieille arnaqueuse pourrait être une vraie voyante et surtout dans laquelle la fille même de Stepovich est un pion dans une partie aux règles floues.
Gypsy est de l’étoffe dont on fait les mythes. Ses nombreux personnages sont tous intéressants et imprévisibles. Ils font la richesse du récit car on les suit à tour de rôle. Si l’intrigue de base est plutôt simple, classique combat du bien contre le mal, j’ai aimé les imperfections de tous ces personnages qui sont humains, font des choix et peuvent faire basculer le récit à tout moment.
J’ai particulièrement aimé les passages oniriques et la façon dont la magie est décrite dans ce roman. Elle est pratique, symbolique, elle dégage un parfum de contes. Et, après tout, c’est ce que ce roman est au final : un conte à la fois moderne et intemporel plus qu’une fantasy.