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lundi 22 mars 2021

Unorthodox

Une autobiographie de Déborah Feldman, publiée chez Audiolib en version audio, lue par Charlotte Campana.


Présentation de l'éditeur :

Dès qu’elle a senti ce petit être au creux de ses bras, si fragile, Deborah Feldman a su ce qu’elle devait faire. A peine âgée de 19 ans, elle a toujours vécu au sein de la communauté hassidique Satmar. Elle a toujours suivi les principes implacables qui régissent les moindres détails de sa vie : ce qu’elle peut porter, à qui elle peut parler... Tous les principes sauf celui de ne pas lire de littérature. Les moments de lecture volés de son enfance, passés à découvrir les êtres de papier indépendants et fiers de Jane Austen et Louisa May Alcott, lui ont donné envie de découvrir une autre vie, au milieu des gratte-ciel de Manhattan.
Elle sait qu'il est temps d’échapper à son mariage dysfonctionnel avec un homme qu’elle connait à peine, d’abandonner ses responsabilités de bonne fille Satmar et de laisser cours à ses désirs. Indépendamment des obstacles, il est temps, pour elle et son fils, de trouver le chemin du bonheur et de la liberté.

Le récit autobiographique de Deborah Feldman, jeune femme juive qui a fui son milieu religieux et qui a inspiré la série Netflix Unorthodox.

Je suis tombée sur cet audiolivre en compulsant le catalogue d’Audible. Bien qu’ayant entendu parler de la série éponyme, je ne l’ai pas encore vue. J’hésitais à commencer le livre en premier, mais en écoutant l’extrait j’ai eu envie de continuer. Il faut dire que la lectrice fait un très bon travail. Son agréable voix porte à merveille les confidences de l’autrice, la candeur de son enfance aussi bien que ses incompréhensions d’adolescente et ses révoltes d’adulte. On s’attache vite à Devoireh et on souhaite le meilleur pour elle.
Unorthodox est un roman autobiographique. Deborah Feldman y retrace son enfance et son entrée dans l’âge adulte au cœur d’une communauté juive hassidique. Elle nous parle de sa famille et de sa communauté, de leurs traditions, de sa façon d’envisager la religion, de son amour de la lecture et de son besoin de liberté. Intelligente, elle passe son temps à s’interroger sur le monde. Elle explique comment ses aspirations ont fini par la couper de ses racines sans rejeter pour autant ces dernières.

« En vérité, toutes ces certitudes résident dans l’esprit, et le mien ne peut pas être entravé : si personne ne peut réduire mes rêves, alors aucune accumulation de contraintes ne pourra garantir une paisible soumission de ma part. »

J’ai grandi dans un environnement si différent de celui de Devoireh et pourtant je me suis sentie très proche d’elle. Nous avons à peu près le même âge et nous avons lu les mêmes livres dans notre enfance, je suppose que cela aide. Ses lectures l’ont construite et sauvée d’une certaine manière. Cela crée une résonance en moi. Je crois à la lecture comme vecteur d’émancipation, d’apprentissage et même comme pilier de soutènement de la santé mentale, pour peu qu’on soit curieux et doté d’un bon esprit critique comme c’était le cas pour Deborah.
Son récit m’a passionnée. Elle évoque ses interrogations incessantes, sa relation avec Dieu, sa façon de se cacher pour lire et de louvoyer pour se procurer des livres, ses réflexions de petite fille qui cherche à appréhender et s’approprier des concepts religieux qu’elle n’est pas censée remettre en question ainsi que des concepts sociaux qui lui sont étrangers. Elle avait envie de voir plus loin que le quartier où elle a grandi, d’apprendre pour mieux choisir son destin. Elle brosse le portrait d’une communauté sévère, engoncée dans ses traditions, dont certaines l’étouffent. Elle parle des mariages arrangés, alliances qui ne peuvent se nouer sans argent, du tout petit monde dans lequel sont cantonnées les filles, de l’inquiétude permanente de n’être pas assez pure, assez modeste, irréprochable...
Je suis passée par toutes sortes d’émotions au cours de mon écoute : tendresse, effroi, colère, inquiétude, solidarité. On a beaucoup reproché ses prises de position à Deborah, pourtant, malgré tout ce qu’elle a pu vivre, j’ai trouvé dans ce récit une certaine indulgence pour sa famille et la volonté d’être juste en ne les accablant pas inutilement.
Ils n’ont jamais voulu lui faire de mal, c’est sans doute ce qui est le plus terrible. Ils l’ont juste éduquée comme ils pensaient qu’elle, ou tout autre enfant, devait l’être. Je suppose que c’est le danger de se replier sur soi, on ne remet que difficilement en cause les traditions. Ils s’y sont accrochés pour se protéger, mais parfois elles les empoisonnent.
J’ai été particulièrement touchée par les passages dans lesquels l’autrice évoque les personnes de son entourage qui souffraient de troubles mentaux (qui découlaient parfois de la pression exercée par la communauté) et qu’on n’aidait ou ne soignait pas. C’est assez perturbant et tellement triste.
J’ai aussi été choquée par la totale absence d’éducation sexuelle et les conséquences terribles que cela peut engendrer. Ces filles ne savent rien de leurs corps. Elles n’ont aucune idée de ce qui leur arrive lors de leurs premières règles et si Deborah ne panique pas elle n’en croit pas moins qu’elle va mourir. Et elle, au moins, ose en parler à sa grand-mère... Combien de filles de sa communauté doivent être terrifiées par ce changement dont elles ignorent la nature ?
Ajoutons à cela que leur ignorance en fait des proies faciles dans ce petit univers clos pas si protégé que ça. Comment se défendre d’une agression sexuelle quand on ne sait pas ce que c’est, quand on n’a même pas les mots pour s’expliquer ou qu’on craint confusément d’être celle qui sera accusée de s’être mal conduite parce qu’on ne sait même pas ce qui est arrivé ? C’est une pensée horrible, une dépossession humiliante de soi-même. La confusion et la détresse de la jeune Devoireh dans certaines situations m’ont fait mal pour elle.

« Peut-être ont-ils raison à propos du monde extérieur, ai-je pensé sur le moment. Quelle existence cauchemardesque que de vivre dans l’ombre d’une telle violence. Quand j’ai grandi, j’ai compris que les dangers que le film montrait existaient aussi dans ma propre communauté. Simplement, on les enveloppait de secret et on les laissait pourrir sur place. Et j’en arriverai à conclure qu’une société honnête vis-à-vis de ses dangers est meilleure que celle qui dénie à ses citoyens la connaissance et la préparation nécessaires pour les repousser s’ils se présentent. »

Dans leur naïveté, ces filles sont à la merci de quiconque souhaitant leur faire croire, ou faire, n’importe quoi. Certes, toutes ces filles ne sont peut-être pas aussi naïves que l’était notre narratrice, mais qu’advient-il de celles qui le sont ? Elles n’ont aucun pouvoir sur leur destinée et sont délibérément tenues à l’écart de connaissances de base afin de les rendre dépendantes des hommes de leur entourage. Cela donne le vertige.
Deborah Feldman nous dépeint des filles isolées, notamment par la barrière linguistique (on fait en sorte qu’elles n’utilisent l’anglais qu’au minimum) mais aussi dans leur propre communauté où leurs interlocuteurs sont restreints. C’était d’autant plus vrai pour elle qui n’était pas élevée par ses parents mais par ses grands-parents, je suppose que la barrière générationnelle n’a fait que l’isoler davantage. Sa force de caractère et son audace n’en sont que plus admirables.
J’ai été fascinée par l’histoire de cette femme, à peine plus jeune que moi, si semblable et si différente. Son récit m’a bouleversée, enragée parfois, amenée jusqu’au bord des larmes, mais je suis heureuse d’avoir pu voir au-delà de la cloison qui existe entre nos deux mondes. Elle m’a offert de nombreuses sources de réflexion.

lundi 8 avril 2019

Beaumarchais ou l'irrévérence

Une biographie écrite par Marie Geffray et publiée aux éditions du jasmin.


On connaît le dramaturge, bien sûr, resté célèbre pour la trilogie de Figaro. Et si on a suivi des études littéraires, on connaît aussi un peu l’homme. Brillant, libertin autant que libertaire, très en avance sur son temps et jouant néanmoins des inégalités de son époque pour s’élever socialement. Beaumarchais était un homme d’une remarquable intelligence, animé par de grands idéaux mais possédant aussi une bonne dose de pragmatisme. Jonglant en permanence entre raison et aspirations, il était tout en contradictions.
Cette biographie retrace son existence de manière très chronologique, anticipant peu, détaillant beaucoup. Elle ne prend pas souvent parti — ce qui est une bonne chose, mais s’attache à montrer quel bel esprit était Beaumarchais. On connaît l’auteur par ses plus grands succès, mais connaît-on le fils d’horloger, le jeune artisan doué qui a su se hisser dans les hautes sphères, puis le négociant qu’il est devenu par la suite ? Connaît-on l’homme pugnace et généreux qui malgré les revers — et il en a connu de nombreux — n’a jamais renoncé ?
Il était sans doute trop en avance sur les mœurs de son époque, mais beaucoup trop subtile pour se laisser piéger par les excès de la Révolution. Tout influencé qu’il était par l’humanisme des Lumières et souhaitant ardemment faire évoluer la France en luttant contre les inégalités sociales et les injustices, il était un homme aussi passionné que raisonnable, usant de son esprit et n’aspirant guère à la répression ni à la violence. Toutes les difficultés qu’il a rencontrées au cours de son existence ne sont jamais parvenues à l’abattre ni à rogner ses ambitions ou sa soif de justice. Ce sont sa grande intelligence et ses capacités d’adaptation qui en font encore aujourd’hui un personnage si intéressant.
Venu à la littérature par jeu ainsi que par intérêt social et resté célèbre par elle, il est néanmoins une figure historique qui mérite notre intérêt. Il n’a jamais cessé d’apprendre, ce que je trouve remarquable, et a exercé une bonne douzaine de métiers différents, dont espion et éditeur. Il a participé à de nombreux combats. Il s’est, entre autres, battu pour les droits des auteurs alors même qu’il ne comptait pas tirer de ses pièces un revenu substantiel.
Travailleur acharné, aimant néanmoins le luxe et les plaisirs de la vie, visionnaire et profondément marqué par la philosophie des Lumières, Beaumarchais fut l’un des grands hommes de son temps, bien qu’il ne sût, ou ne souhaitât, prendre le tournant de la Révolution, ni ne fût toujours récompensé pour ses prises de position, notamment dans l’aide qu’il apporta à la toute jeune nation américaine. Si on ne lui a pas rendu justice, c’est sans doute parce que ses intérêts touchaient souvent de près ou de loin aux combats qu’il menait. C’est là toute sa dualité.
Cette biographie est relativement agréable à lire. Fluide dans les premiers chapitres, elle se fait toutefois plus brouillonne et répétitive dans les derniers. Elle est cependant très complète et donc une bonne base pour en apprendre davantage sur Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais.

vendredi 6 juillet 2018

Mary Shelley, Au-delà de Frankenstein

Un essai de Cathy Bernheim, publié aux éditions du Félin.


Présentation de l'éditeur :
Pendant deux siècles, on a imprimé, traduit, lu, adapté Frankenstein sans se préoccuper de l'existence de son auteure. Le nom de celle qui l'avait écrit à 16 ans, publié à 18 était pourtant là, sur la couverture, à portée de regard. Mais Mary Shelley semblait comme invisible. Bien que femme de lettres reconnue, elle est longtemps restée pour la postérité l'obscure épouse du grand poète romantique Percy B. Shelley. A pied, en malle-poste, en charrette, à dos d'âne ou de mule, par les fleuves ou par mer, elle a parcouru l'Europe avec lui en compagnie de leurs amis, femmes et hommes alliés dans la même recherche de beauté. Ce n'est pourtant pas son seul exploit. Dans son oeuvre novatrice, elle s'est dressée de toutes les forces de son esprit contre les idées mortifères d'une Angleterre en plein essor industriel qui cherchait à normaliser ses citoyens (et plus encore, ses citoyennes) comme des produits à perfectionner. Avec son intrépide sagesse, elle a entrevu les dangers d'une société s'adonnant sans repères ni limites à l'ivresse du progrès scientifique. Et elle a imaginé le destin du monstre que cette société allait produire. Un être anonyme, meurtrier, sentimental et raisonneur, poursuivi par la haine du savant fou qui l'avait mis au monde. Une histoire familière ? En effet, ce couple maudit hante toujours les cauchemars de nos contemporains. Du fond de ses temps éloignés, Mary Shelley nous lance un message qu'il est urgent de décrypter encore et encore.

L’année 2018 est le bicentenaire de la première édition de Frankenstein ou le Prométhée moderne, alors forcément les productions, tous médias confondus, relative à l’autrice et son œuvre foisonnent.
Mary Shelley, Au-delà de Frankenstein se révèle davantage un essai qu’une biographie. Cathy Bernheim y aborde toutes sortes de sujets au travers du prisme de la vie de Mary Shelley et de la portée de son œuvre : éducation des filles, notamment leur accès à des études scientifiques, évolution de l’humanité et transhumanisme, etc. Les pistes sont variées et traitées de manière intéressante, mais toujours très subjective. Elles vous donneront toutefois l’occasion d’exercer, et peut-être de confronter, vos propres réflexions à celles de l’autrice. Le parallèle établi entre l’époque de Mary Shelley et la nôtre au travers des éléments biographiques a été mon passage favori.
La première moitié de l’œuvre, la partie biographique, explore les influences potentielles du vécu de Mary Shelley dans la construction de son univers littéraire. Comment une jeune fille à peine sortie de l’enfance en est-elle venue à imaginer un roman tel que Frankenstein ?
Cette partie biographique s’arrête à l’écriture de The Last Man, ce que j’ai trouvé assez dommage. En effet, la vie de Mary auprès de Shelley a fait l’objet de nombreuses études, écrits et autres commentaires, mais l’après est toujours plus ou moins laissé de côté. Alors que dans son ouvrage Cathy Bernheim nous répète à l’envi que Mary Shelley a toute sa vie été dans l’ombre, de ses parents, de son mari, de son écrit le plus fameux… elle l’y cantonne aussi à sa manière. Le « au-delà » du titre apparaît quelque peu abusif quand on y songe, car Bernheim ne cesse de revenir à Frankenstein. Elle l’interprète sous toutes les coutures. Le roman prend toute la place et n’en laisse que peu à sa créatrice. Cela ne manque guère de profondeur et de réflexion, même si évidemment une interprétation n’engage que celui qui la produit. Je trouve néanmoins réducteur l’angle de vue adopté et la biographie trop succincte, voire complaisante dans l’usage qui en est fait.
Observer la personnalité de Mary Shelley à travers ses écrits n’offre au mieux qu’un reflet déformé car assujetti non pas à des faits avérés, mais aux corrélations que l’on construit entre des faits hypothétiques et une fiction. S’il est vrai qu’on met toujours une part de soi dans ce que l’on écrit, c’est aussi très souvent ce qui vient sous la pelle, au hasard de la vie et des lectures, qui permet aux auteurs de construire, tel Victor Frankenstein, leur créature.
La deuxième partie de l’ouvrage est organisée de façon thématique quand la première se contentait de suivre la chronologie. Elle aborde toutes sortes de sujets, notamment l’influence pérenne de Mary Shelley, toujours au travers de Frankenstein, sur les générations qui lui ont succédé ou encore les progrès de la science.
L’autrice a adjoint des annexes à son ouvrage. Le récapitulatif des liens de parenté, avec dates de naissance et de décès, est très pratique. On y trouve aussi une chronologie qui va du siècle de Mary Shelley au nôtre, regroupant à la fois des entrées relatives à la vie et l’œuvre de celle-ci ainsi qu’à des événements majeurs de l‘histoire mondiale. Enfin l’ouvrage se termine sur un lexique plus ou moins utile, je trouve en effet les termes explicités assez communs, mais bon pourquoi pas ?
La partie biographique n’est pas aussi pointue que je l’espérais, néanmoins l’ouvrage demeure intéressant. Le style de Cathy Bernheim est agréable, littéraire sans être exagérément pompeux. Elle m’a donné envie de lire The Last Man, mais aussi de redécouvrir Frankenstein dans sa version originale.