Affichage des articles dont le libellé est Carnet Sienne brûlée. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Carnet Sienne brûlée. Afficher tous les articles

mercredi 15 avril 2026

House of Windows

Un roman de John Langan, publié en version audio chez Lizzie.

Interprété par Marie Bouvier et Guillaume Orsat.


Lors d’un weekend entre amis, un homme, écrivain d’horreur de surcroît, se voit offrir une histoire par l’une de ses connaissances. Le mari de Veronica Croydon a disparu. Cela a fait pendant des mois les gorges chaudes de leur petit monde d’universitaires. Il faut dire que Roger et Veronica n’en étaient pas à leur premier scandale et que dans une si petite sphère, en outre assez collet monté, cela ne pardonne pas. Veronica agace notre narrateur, mais il est curieux. Tout le monde l’est. Les suppositions sur ce qu’il a pu advenir de Roger ont fait bon train et Veronica lui promet une histoire que personne n’attendait et qu’elle n’a pas pu raconter jusqu’à ce jour, car elle-même peine à y croire.
Durant deux nuits, elle lui livre un récit, tantôt digressif, tantôt presque trop apprêté, mais toujours prenant. Veronica se révèle une narratrice intelligente, même quand on pense qu’elle s’éloigne du sujet, à desseins ou non, elle ne lâche jamais le fil de son histoire. Elle ménage ses effets, joue avec l’attention de son auditeur. Coquetterie de littéraire ? Peut-être. Veronica est doctorante et enseigne la littérature, c’est comme ça qu’elle a connu Roger et les autres personnes présentes lors de ce weekend. 
Pourquoi se livre-telle maintenant et à cet homme qu’elle ne connaît pas tant que ça au final ? Est-ce seulement une fable élaborée pour obtenir de l’attention ? Peut-être Veronica a-t-elle créé cette histoire pour faire face à une situation qui la dépassait, créer du sens par le non-sens. Après tout, c’est ce dont elle a presque cru Roger coupable un moment. Difficile de savoir si le récit de Veronica est fiable, si elle a perdu l’esprit ou si elle a transposé les événements en une fiction qu’elle peut appréhender plus facilement que la réalité. Après tout, ses deux écrivains de prédilection sont Nathaniel Hawthorne et Emily Dickinson. Il est important de le noter, comme de noter que l’écrivain favori de Roger est Dickens. Les références littéraires sont légion dans ce roman, parfois évidentes, parfois extrêmement subtiles. Je doute de les avoir toutes saisies moi-même. Ce n’est pas vraiment un problème, mais quand on les débusque, elles apportent un plus à ce récit intelligent. Veronica est érudite, sans jamais être pontifiante, bien qu’elle fasse preuve parfois d’un snobisme que je connais bien, ayant moi-même évolué dans les mêmes sphères qu’elle. Cela m’a fait me sentir d’autant plus à l’aise au cours de cette audiolecture.
Au fur et à mesure que l’on écoute Veronica, on apprend à la connaître, à l’apprécier, et on se laisse aller à la croire, comme le fait, contre toute raison, le second narrateur de cette histoire qui recueille ses confidences. On se laisse prendre au piège de l’histoire, comme Veronica elle-même. C’est le premier roman de John Langan que j’ai lu et certainement pas le dernier tant j’ai apprécié son écriture.
J’aime beaucoup les histoires de maisons hantées, qui ont en général beaucoup à offrir d’un point de vue psychologique. Les personnages sont travaillés, les lieux ont une vie propre, et on plonge dans la psyché humaine accroché à une corde qui n’est pas fragile, mais que l’on craint quand même de voir céder dans les moments les plus sombres. C’est ce que nous offre John Langan avec ce roman, du fantastique, plus que de l’horreur, une réflexion nimbée de malaise, les âmes a vif de Roger et Veronica. L’ensemble est très Lovecraftien, en tout cas dans son appréhension de l’horreur. Cette influence n’est jamais reconnue ouvertement, mais on la voit, on la sent.  Je n’aime guère les écrits de Lovecraft, mais cela n’a pas eu d’incidence dans la façon dont j’ai perçu House of Windows. J’ai trouvé au contraire que cette influence était justifiée.
Des références à d’autres maisons hantées que celle qui nous occupe jalonnent le récit, mais elles font affaire de décorum. Quel littéraire décent oserait les omettre ? Pas Veronica, bien entendu. Ce n’est pas là quel faut chercher les références les plus subtiles cependant. J’ai adoré décrypter ce texte. Un récit qui stimule l’intellect de son lecteur est toujours une bonne chose selon moi, mais on peut aussi l’apprécier juste pour ce qu’il est, sans chercher plus, ce qui le rend si réussi.
Si vous cherchez de l’horreur pure, ce n’est sans doute pas pour vous, mais si vous voulez un roman psychologique avec des accents effrayants, vous serez ravis. Je suis une grande fan de fantastique, du vrai fantastique au sens littéraire du terme, pas ce genre fourre-tout où les gens mettent tout ce qu’ils sont en peine de classer faute de connaissances. (Oui je me permets un rien de snobisme, comme Veronica.) Ce roman remplit tous les critères du genre et cela m’a ravie. Je m’en suis délectée jusqu’à la toute fin, ou devrais-je dire les fins ?
Ce long récit passe très bien en audio car cela renforce l’impression de recueillir les confidences de Veronica. Les deux narrateurs, Marie Bouvier et Guillaume Orsat sont tous deux excellents et j’ai pris grand plaisir à les écouter. Je recommande vivement cette version.


tous les livres sur Babelio.com

mardi 10 décembre 2024

La Machine T2

 Un roman de Katia Lanero Zamora, publié chez ActuSF.

Mon avis sur le premier tome.


Deux frères, deux camps opposés dans un pays qui se déchire. C’est la parfaite représentation de cette guerre qui broie des familles aussi bien que des vies. Écho romancé de la guerre civile espagnole transposée dans un pays imaginaire, cette histoire a des accents de vérité bouleversants.
Dans le premier tome, on avait appris à connaître les deux frères, Vian qui tente de garder la cohésion de sa famille et Andrès en rébellion. De leurs histoires intimes à leur formation d’hommes, on les a vus grandir. On a pu comprendre ce qui, dans l’enfance d’Andrès, a motivé ses choix politiques. Dans cette deuxième parties, ces thèmes sont encore davantage explorés et en particulier quelques zones encore obscures du passé de Vian que l’on avait seulement effleurées.
L’autrice dissèque cette famille sans faux-semblants, les traumatismes, les attentes, l’amour aussi. Elle nous parle du lien profond qui unit les deux frères, mais aussi de leur père, de leur belle-mère, donnant plus de corps à ces personnages que le premier tome laissait plus en retrait. Personne n’est parfait dans ce récit et cela m’a plu. Ce sont juste des humains qui font ce qu’ils peuvent, qui s’aiment même quand ils se déchirent.
Et, au-delà de leur histoire personnelle, il y a la guerre, la politique et la mégalomanie de certains. L’autrice en a exploré les zones les plus sombres, les conséquences aussi. On sent l’importance que cela revêt pour elle et c’est d’autant plus bouleversant.
J’ai été happée par ce récit si humain, dont il se dégage tant de sincérité. On peut sentir la vérité dans la fiction, comme un fil de chaine qui donne sa forme au tissage.
Ces personnages et ce récit vivront encore longtemps dans ma mémoire. Je vous conseille chaleureusement cette duologie qui existe d’ailleurs dans une belle édition reliée en version intégrale.

jeudi 21 mars 2024

Le Printemps de Sakura

Une BD de Marie Jaffredo, publiée chez Vents d'Ouest.


Sakura vit à Tokyo avec son père d’origine française. Ce dernier doit partir quelques semaines à l’étranger pour le travail et la confie donc à la mère de sa défunte épouse qui vit dans un village de bord de mer. La petite fille se montre rétive à l’idée de se rendre chez cette grand-mère dont elle ne se souvient guère. Son père, pris dans la spirale du deuil et les difficultés qu’il a eu à récréer un équilibre pour sa fille, n’a pas réussi à maintenir le lien comme il l’aurait voulu et il le regrette. Il y voit une occasion de permettre à l’enfant de renouer avec sa grand-mère japonaise.
Sakura a beau vivre au Japon, elle se sent étrangère à sa propre culture. Sa mère décédée dans un accident trois ans auparavant n’est plus là pour l’éveiller à cette part de son héritage. Or, les racines poussent toujours vers l’endroit où elles trouvent de l’eau ainsi que des nutriments et les siennes s’atrophient. Sans en avoir vraiment conscience, l’enfant souffre d’être étrangère à cette part d’elle-même.
Auprès de sa grand-mère, elle va se reconnecter à sa moitié japonaise, à la langue qu’elle parle avec difficulté, aussi bien qu’à l’histoire de sa famille et à cette mère qui lui manque tant. J’ai aimé voir la vieille dame et la petite fille s’apprivoiser en douceur. Matsumi est une femme adorable qui comprend les sentiments de Sakura sans qu’elle ait besoin de les exprimer. Son amour pour sa petite-fille est inconditionnel. Elle lui montre son affection sans forcer la sienne en retour. J’ai aimé la façon dont elle laisse les choses se faire. Des liens se tissent peu à peu entre elles et cela passe par des petites choses : la cuisine, des promenades, apprécier la nature dont Sakura est trop privée à Tokyo, la pêche, les croyances et la découverte du village. Sakura apprend que sa grand-mère y a toujours vécu et commence à poser des questions sur sa famille, à s’intégrer dans cette histoire familiale qui est aussi la sienne. Toutes ces petites choses, tissées entre elles, nourrissent enfin cette part d’elle-même à l’abandon. Matsumi intègre Sakura dans sa vie comme si elle y avait toujours été et sans doute était-ce ce dont la petite fille avait besoin.
Sakura apprend à connaître les gens autour d’elle et se fait des amis. Mais, surtout, elle franchit une étape importante dans son deuil. Via sa grand-mère, elle retrouve sa mère. Voir la petite fille enfin libérée de ce poids est très émouvant.
Le Printemps de Sakura est une histoire douce-amère, pleine de tendresse, de poésie et de sensibilité. Les dessins sont magnifiques et j’ai passé beaucoup de temps à les admirer. J’ai adoré cet ouvrage du début à la fin, je ne peux que le recommander.

mardi 12 mars 2024

Séraphine

Une BD illustrée et scénarisée par Edith, d'après un roman de Marie Desplechin, publiée chez Rue de Sèvres.


La vie de Séraphine a bien mal commencé. Elle est née à l’hospice d’une mère mourante et aurait fini à l’orphelinat sans la bienveillance d’un vieux curé. Seulement voilà, les nonnes ne peuvent pas la garder. Que faire sinon prier Sainte Rita, patronne des causes désespérées ? Il faut croire que le père Sarrault a l’oreille de la sainte car celle-ci leur a vite envoyé une solution en la personne de Charlotte, la tante de l’enfant.
Ainsi, Séraphine grandit à Montmartre en cette fin de XIXe siècle, sous la protection d’un curé, d’une tante prostituée et de la couturière revêche à qui on l’a confiée. Mais Séraphine a bien d’autres aspirations que de bâtir des chemises et poser des boutonnières. Et puis elle est curieuse… Elle aimerait savoir qui étaient ses parents et ce que c’est que cette « Commune » que les adultes autour d’elle n‘évoquent qu’à demi-mot, éludant dès qu’elle ose poser une question. Alors, pourquoi ne pas s’en remettre une fois de plus à la sainte sous la protection de laquelle sa tragique naissance l’a placée ?
Cette BD est adaptée d’un roman jeunesse de Marie Desplechin que je n’ai pas lu, mais je pense y remédier un jour. J’ai beaucoup aimé Séraphine, jeune fille vive au caractère affirmé. Elle se montre aussi pragmatique qu’idéaliste, ce qui donne un intéressant contraste à son caractère, et change sans le savoir le monde autour d’elle. Par amour pour cette enfant, des gens qui ne se seraient jamais fréquentés en temps normal finissent par s’allier, ce qui est particulièrement émouvant, en plus de nous permettre un tour d’horizon de différentes classes sociales de l’époque.
Au-delà de l’histoire personnelle de la fillette, il y a celle de Montmartre et de ses habitants, celle de la Commune et de la plaie béante qu’elle a laissé. Tout cela est raconté de manière aussi pudique que touchante et m’a fait monter les larmes aux yeux plusieurs fois.
Cette BD est destinée à un jeune public, mais peut être appréciée à tout âge. Elle m’a donné envie de découvrir le roman.

mardi 20 février 2024

Pole Dance, ma vie en équilibre

 Une BD de Juliette Taka, publiée chez Glénat.


Cette BD nous conte l‘histoire de Laëtitia, une jeune femme dans sa vingtaine, qui a envie de se remettre au sport et décide sur un coup de tête d’essayer la pole dance. Elle tombe amoureuse de cette discipline très exigeante, loin des clichés qu’on peut avoir sur elle, et se lance corps et âme dans sa pratique. Cette BD nous parle du rapport de la protagoniste avec son corps, mais aussi de ce que lui apporte la pratique de ce sport dans son quotidien. Elle s’apprivoise, apprend à s’aimer, trouve du réconfort quand la vie lui envoie des épreuves. Laëtitia est un personnage touchant qui semble d’autant plus réel que l’autrice-illustratrice a mis beaucoup d’elle-même dans son histoire.
Je ne suis pas sportive et ne l’ai jamais été, si on excepte un peu de yoga et de marche, à la cool. Je n’aime pas non plus la danse, même si je ne suis pas insensible aux prouesses dont sont capables les danseurs-euses aguerri-es et surtout les acrobates. Alors pourquoi ai-je été d’emblée attirée par ce roman graphique ?
Je ne sais pas vraiment. J’appréciais les dessins, avec leurs traits modernes et leurs couleurs un peu passées, mais surtout la passion qui se dégageait de cet ouvrage, le message féministe, ce besoin de s’approprier son propre corps et de prendre confiance en soi grâce à une activité valorisante. Parce que oui, la pole dance est valorisante même si elle souffre d’une mauvaise image chez les esprits étriqués. C’est une pratique sportive et artistique comme une autre et je n’ai pas attendu cette BD pour en avoir conscience. J’ai aimé la façon dont le personnage grandit et se développe, dans ses bons moments comme dans l’adversité. Elle prend confiance en elle et même si elle chute, elle parvient à se relever et à s’aimer davantage ainsi qu’à lâcher prise et s’accepter comme elle est. Il y a de beaux messages dans cette BD, d’ailleurs c’est aussi, entre autres, une belle histoire d’amitié. Et puis, quelle n’a pas été ma surprise de glaner quelques mots dans ma langue maternelle dès la première page ! Je suppose que ça a apporté un petit plus. J’ai aussi, point très positif, appris des choses intéressantes au cours de ma lecture et pas seulement sur la pole dance.
J’ai bien fait de m’éloigner de mes sujets de prédilection car ce fut une belle découverte.

mardi 6 février 2024

Les Jours sucrés

Une BD de Loïc Clément pour le scénario et Anne Montel pour les dessins, publiée chez Dargaud.


Églantine est graphiste. On ne peut pas vraiment dire qu’elle s’épanouit dans son travail ni dans sa vie en général. De son propre aveu, elle est tout le temps en colère. Alors quant elle reçoit l’appel d’un notaire lui annonçant la mort de son père auquel elle n’a plus adressé la parole depuis vingt ans, c’est de mauvaise grâce qu’elle part en Bretagne signer les papiers d’une succession dont elle n’attend rien.
Malgré elle, Églantine va se trouver confrontée à ses souvenirs d’enfance et à ce père qu’au fond elle ne connaissait pas vraiment. Elle retrouve, avec une tendresse qu’elle essaie de chasser sans y parvenir, la boulangerie de son père, sa grand-tante, son meilleur ami d’enfance et le village où elle a passé les premières années de sa vie. 
J’ai aimé suivre cette jeune femme hésitante, qui craint d’ouvrir la boîte dans laquelle elle a enfermé ses souvenirs et de se laisser engloutir par eux. J’ai aimé ses errances, ses tentatives de se tourner de nouveau vers le soleil alors qu’elle cherche dans le journal intime de son père de quoi construire de nouvelles fondations à sa vie proche de l’effondrement.
J’ai aimé Gaël, sa gentillesse, son optimisme et sa grande patience. J’ai aimé Marronde, la grand-tante déjantée qui ne mâche pas ses non-dits et qui peut se révéler très drôle parfois. J’ai aimé les interludes félins qui égaient l’ensemble et tous les personnages secondaires qui donnent du relief à cette histoire si personnelle.
Enfin, j’ai aimé les dessins d’Anne Montel, tout en douceur et vaporeux, ainsi que son beau travail de la couleur. Ils ont quelque chose de réconfortant ; ils donnent vie à cette histoire et la rendent encore plus attachante.
Les Jours sucrés est une BD feel good comme il en faudrait plus. J’ai passé un excellent moment avec cette lecture et vous la recommande chaleureusement.

vendredi 29 décembre 2023

Miroirs et Fumée

Un recueil de nouvelles de Neil Gaiman, publié chez Au Diable Vauvert.


Sommaire :

- Lire les entrailles : un rondeau
- Une introduction 
- Chevalerie 
- Nicholas était… 
- Le Prix
- Le Troll sous le pont
- Ne demandez rien au Diable
- Le Bassin aux poissons et autres contes
- La Route blanche
- La Reine d'épées
- Changements
- La Fille des chouettes
- La Spéciale des Shoggoths à l'ancienne
- Virus
- Cherchez la fille
- Une fin du monde de plus
- Alerte : animal à bout
- On peut vous les faire au prix de gros
- Une vie, meublée en Moorcock première manière
- Couleurs froides
- Le Balayeur de rêves
- Corps étrangers
- Sizain vampire
- La Souris
- Le Changement de mer
- Le Jour où nous sommes allés voir la fin du monde
- Vent du désert
- Saveurs
- Mignons à croquer
- Les Mystères du meurtre
- Neige, verre et pommes

Le titre de ce recueil fait référence aux illusionnistes dont les tours ont toujours fasciné Gaiman. Ils sont un thème récurrent dans son œuvre. Après tout, n’est-il pas lui-même un magicien ? Il gratte sous le vernis du quotidien, de la banalité et de l’évidence pour dévoiler l’étrange, le merveilleux ou encore le dérangeant qui se cachent dessous. Cela fait de lui un nouvelliste de génie, comme Ray Bradbury ou Lisa Tuttle, pour ne citer qu’eux.
Il faut du talent pour écrire un roman, mais c’est dans l’écriture de textes courts qu’on voit le génie d’un auteur. Gaiman parvient toujours à nous faire regarder le monde d’un œil différent. Ses textes me nourrissent et entretiennent mon imagination. Il me rappelle toujours de changer d’angle de vue.
C’est aussi pour cela que j’aime particulièrement lire ses introductions. Gaiman y parle toujours de la naissance des textes qu’il présente et je trouve passionnant d’en apprendre à chaque fois davantage sur la façon dont naissent ses histoires. En outre, l’introduction de ce recueil compte une nouvelle dont j’aime beaucoup le thème, bien que le texte lui-même m’ait toujours laissée circonspecte. Sans offense pour cet auteur qui est l’un de mes préférés depuis plus de vingt ans, c’est bien un texte écrit par un homme…
Je le confesse, de tous ses recueils, celui-ci n’est pas mon favori. Il compte néanmoins certains textes que j’adore que je relis toujours avec grand plaisir.
Miroirs et Fumée est le plus ancien recueil de Gaiman paru en français et il n’a pas vieilli. Il propose des textes très variés. Comme à son habitude, Gaiman ne s’attache pas à un seul genre. L’on peut ainsi lire dans ce recueil du merveilleux, du fantastique — parfois horrifique à tendance lovcraftienne ou plus classique — aussi bien que de la science fiction, de la poésie ou encore des contes — réécrits ou originaux, modernisés ou transposés — et même de la littérature blanche.
Mon texte préféré, d’ailleurs, qui bien qu’il ne soit pas le plus connu ni ne culmine parmi ceux qu’aiment à évoquer régulièrement les fans, pourrait aisément être assimilé à de la littérature générale. Il s’agit du Bassin aux poissons et autres contes, qui représente, à mon sens, un peu tout ce qui fait l’imaginaire de Gaiman, l’élégance de son écriture, la profondeur de sa réflexion. Ce texte est un chef-d’œuvre trop méconnu à mon goût.
Cependant je comprends qu’il puisse être éclipsé par d’autres récits qui semblent plus marquants de prime abord. De fait, ce recueil compte, et ce n’est pas pour rien, certains des textes les plus connus de Gaiman. Parmi ceux-ci se trouve Chevalerie, et j’avoue ressentir moi-même une grande tendresse pour cette nouvelle. Elle semble toujours tellement… familière. En vérité, elle sonne juste et représente un peu tout ce que j’aime en matière de nouvelles et dans le genre fantastique, même si on parlerait davantage de réalisme magique pour qualifier ce texte. Chevalerie, c’est le surgissement du merveilleux et de l’insolite dans le quotidien, la magie dans la banalité et la banalité devenue magique.
Je ne peux manquer de mentionner également Le Troll sous le pont, autre texte très connu et un peu dans la même veine. L’histoire m’a toujours semblé très classique. Cependant je l’aime bien aussi, mais j’ai du mal avec les personnages antipathiques tels que le narrateur et c’est le style que préfère dans ce texte, surtout au début. La peinture que Gaiman fait de l’enfance est toujours très parlante pour moi et l’est particulièrement dans ce récit.
Neige, verre et pommes est la troisième nouvelle la plus emblématique du recueil et elle fait partie de mes favorites. Je vous disais plus haut combien Gaiman aimait regarder les choses, et vous les montrer aussi, sous un autre angle. Il aime aussi les réécritures de contes. Il allie les deux dans cette nouvelle écrite du point de vue de la belle-mère de Blanche-Neige. Ce texte est superbe d’un bout à l’autre.
Parmi ses nouvelles inspirées de contes, on trouve aussi La Route blanche, mélange des contes de Barbe bleue et de Mr Fox. Mais il ne faut pas oublier le titre du recueil et jamais trop se fier à ce que nous conte l’auteur…
Si j’aime les contes, je suis aussi une avide lectrice de fantastique. Les textes d’inspiration lovcraftienne ne sont pas du tout ma tasse de thé, mais heureusement on trouve aussi entre ces pages du fantastique plus traditionnel. J’aime beaucoup Le Prix, qui maintenant que j’y songe a sans doute aussi un petit relent de conte. D’autres textes se trouvent un peu entre les deux, notamment Le Balayeur de rêves ou encore Nicholas était... Deux textes aussi courts que marquants que j’ai toujours trouvés très inspirés. Très classique et subtil, La Reine d’épées appartient également à ce genre qui m’est cher et fait écho, encore une fois, aux illusionnistes et au titre du recueil. Vous pourrez lire d’autres récits fantastiques entre ces pages. Certains vous toucheront plus que d’autres, mais ces lectures vous feront toujours vous interroger, chercher le vrai du faux. Elles vous choqueront parfois, vous laisserons un sentiment bizarre de malaise, mais nourrirons toujours votre réflexion.
Parmi les quelques textes relevant d’autres genres, j’ai été marquée par Mignons à croquer, une fiction spéculative grinçante d’autant plus dérangeante qu’elle est plausible. On trouve de la bonne SF dans ce recueil.
Miroirs et Fumée ne peut laisser aucun lecteur indifférent. Je vous invite à découvrir tous ces textes ainsi que ceux que je n’ai pas cités, à les faire vôtres, à les rêver, à chercher le mécanisme qui fait le tour ou à préférer en ignorer les ficelles pour mieux le savourer. Faites à votre guise. Je suis persuadée que vous ne serez pas déçus.

tous les livres sur Babelio.com

jeudi 23 février 2023

Les Disparus du Clairedelune, La Passe-miroir T2

 Un roman de Christelle Dabos, publié chez Gallimard jeunesse.

Mon avis sur le T1.

Présentation de l'éditeur :

Fraîchement promue vice-conteuse, Ophélie découvre à ses dépens les haines et les complots qui couvent sous les plafonds dorés de la Citacielle. Dans cette situation toujours périlleuse, peut-elle seulement compter sur Thorn, son énigmatique fiancé ? Et que signifient les mystérieuses disparitions des personnalités influentes à la cour ? Ophélie se retrouve impliquée malgré elle dans une enquête qui l'entraînera au-delà des illusions du Pôle, au cœur d'une redoutable vérité.

Le premier tome de cette ambitieuse tétralogie m’avait laissé une impression mitigée. Le début m’avait intriguée, les derniers chapitres passionnée, mais le milieu du récit m’avait engluée dans l’attente. Les Fiancés de l’hiver m’avait semblé un long préambule à quelque chose qui, certes promettait d’être grandiose, mais prenait trop son temps à mon goût. Pourtant, cette série mérite bien toute notre patience. Le monde et l’intrigue créés par Christelle Dabos sont complexes et par conséquent s’épanouissent petit à petit. Ce qui peut vous sembler de l’ordre du détail sur le moment sera peut-être important plus tard. Cette lecture à la fois distrayante et exigeante demande de l’implication en plus d’un peu de patience, cependant, elle vous en récompensera amplement.
J’ai adoré Les Disparus du Clairdelune d’un bout à l’autre et j’aurais bien enchaîné avec le tome suivant si je n’avais été raisonnable. Même le léger mysticisme qui enrobe l’intrigue ne m’a pas découragée (ce qui n’est pas peu dire car j’ai ce genre de préoccupations en horreur).
L’arc principal avance beaucoup dans ce tome, surtout dans les derniers chapitres, et je n’en dirai pas un mot pour ne pas spoiler. De toute façon, c’est juste la cerise sur le gâteau tant le récit a de pistes à offrir. Les personnages évoluent de manière notable. Ophélie, bien sûr, reste au centre de l’histoire et après tout ce qu’elle a déjà traversé, elle n’est plus tout à fait la jeune fille timide et effacée qu’elle était sur Anima. J’ai aimé la voir s’affirmer. Ses relations avec son entourage sont de moins en moins superficielles, que ce soit avec Thorn ou avec sa propre famille. Ophélie avait tendance à se contenter de suivre le mouvement, voire à se laisser un peu marcher sur les pieds, cependant les leçons du Pôle ont porté leurs fruits. Ce tome est, de mon point de vue, celui où elle essaie d’acquérir son indépendance par tous les moyens, tout en protégeant les gens qu’elle aime, et je l’ai trouvée très touchante.
On apprend aussi à mieux connaître Thorn, personnage pour lequel j’ai beaucoup d’affection tant il est à la fois complexe et émouvant dernière sa façade glaciale. Christelle Dabos ne verse jamais dans la facilité et je lui en sais gré, ses personnages n’en sont que plus fascinants. J’ai aimé voir Thorn et Ophélie changer au contact l’un de l’autre, les voir considérer le monde d’un regard plus vaste et s’épauler même s’ils ne se comprennent pas toujours. J’ai aimé voir leurs familles respectives évoluer aussi par ricochet et en apprendre davantage sur certains de leurs membres, comme la mère de Thorn ou le grand-oncle adoré d’Ophélie.
Tout cela était passionnant, mais ne constituait en fait que le fond de l’intrigue, le cœur de celle-ci étant l’enquête qu’Ophélie se voit contrainte de mener. J’ai adoré suivre cette enquête, recueillir des indices petit à petit, en apprendre davantage au passage sur les différents pouvoirs familiaux et les autres Arches. Je suis restée rivée à mon bouquin du début à la fin tant je me suis impliquée dans ce récit. Je ressors de ma lecture extrêmement enthousiaste et avide de découvrir la suite.

mercredi 29 juin 2022

Ô Sisters

 Un roman de Cécile Roumiguière et Julia Billet, publié chez École des loisirs.

Présentation de l'éditeur : 
1974. Janig et Macha ont seize ans, les mêmes yeux pailletés d'or et les mêmes sourcils en bataille. Janig vit seule avec sa mère au milieu des vignes et s'ennuie dans son école de secrétariat. Macha étouffe dans son pensionnat de la Légion d'honneur et s'oppose à ses parents bourgeois. Elles sont deux, ne se connaissent pas et viennent d'apprendre qu'elles sont sœurs. Après leur avoir annoncé la nouvelle, Marthe, leur grand-mère, leur a proposé de la rejoindre au camp du Geai, une communauté hippie qu'elle a fondée en Bretagne. Chacune à sa façon, à pied, en train, en stop, en péniche, et même à cheval, Janig et Macha vont traverser la France pour découvrir le secret de leur naissance, se rencontrer et tester les liens du sang...
Ce roman fleure bon les années 70 et nous happe dès ses premières pages dans son ambiance très hippie et rock’n’roll. Je m’y suis plongée avec délice bien que trop jeune pour avoir connu cette période. Et à dire vrai Macha et Janig sont nées la même année que ma mère. Cela m’a fait sourire et m’a sans doute aidée à mieux les comprendre car j’ai retrouvé dans leurs vies respectives et dans la saveur de leur époque un peu de ce qui a forgé ma mère. Elle est toujours à sa manière une ado des années 70 comme j’en suis une des années 90, cela a construit les adultes que nous sommes devenues.
Janig et Macha sont sœurs, mais elles ne le savent pas. La première vit à Narbonne avec sa mère, vigneronne. Son père est mort durant la guerre d’Algérie, elle rêve de liberté et de musique plutôt que de l’avenir bien tranquille que lui prépare sa mère. La seconde vit à Paris. Issue d’une famille riche, elle est reléguée dans un pensionnat par une mère qui la tient d’une main de fer et un père qui l’adore mais est totalement soumis à son épouse. Si les deux filles sont en conflit avec leurs parents, elles ont de bonnes raisons, même si elles peuvent sembler un peu puériles au lecteur adulte. Elles sont proches du point de rupture alors quand arrive une lettre de leur grand-mère qui les appâte avec les miettes d’une grande révélation, les filles plaquent tout, chacune de son côté, pour partir en Bretagne retrouver cette grand-mère farfelue, matriarche d’un camp de hippies.
Je me suis laissé porter dans les pas de ces filles et je les ai tout de suite aimées. Elles oscillent entre l’adolescence et l’âge adulte, butées souvent, injustes parfois, mais pleines de rêves et d’espoirs, de doutes, d’angoisses et d’incompréhension ainsi que du besoin d’être acceptées et aimées. Elles se lancent dans cette quête identitaire avec fougue et panache, mais sans réfléchir, enchaînant les ennuis, les erreurs, mais aussi les rencontres providentielles. J’ai aimé leur façon de s’adapter, d’apprendre à se débrouiller malgré tout et de persister dans leur recherche de la vérité.
Leur récit est parsemé de chansons et de références littéraires, cela les rend encore plus vivantes et accessibles. Elles sont très attachantes et même si elles sont les filles d’un autre temps, on s’identifie facilement à elles. On veut dénouer avec elles le mystère de leur naissance.
Ce roman est avant tout une histoire de femmes, de filles, de mères, de sœurs. L’homme le plus important du récit en est aussi le grand absent. C’est d’ailleurs cela qui lui donne tout son intérêt. Les autres personnages masculins sont des satellites en orbite, perpétuellement de passage, familiers mais distants. Ils sont des intermittents dans la vie de toutes ces femmes. Amis, amants, frères, pères ou maris, aimés ou non ils semblent inconsistants, pas forcément parce qu’ils n’ont pas de caractère, mais parce qu’elles ne leur accordent pas tant d’importance que cela. Ce sont des hommes qui se taisent, majoritairement, par pudeur ou lâcheté, par amour ou par devoir. Ce qui ne veut pas dire que les femmes n’ont pas aussi leurs secrets et leur petit enfer personnel…
Les femmes de ce roman s’aiment mais se déchirent. Elles reproduisent des schémas familiaux ou se laissent influencer par les mœurs de leur époque, ou alors elles pensent bien faire, elles veulent un bel avenir pour leur progéniture, mais elles s’y prennent très mal. Marthe, la grand-mère, a bien compris que cette spirale devait se terminer avec Janig et Macha, mais elle n’est pas meilleure que les autres. Elle aussi a une histoire à démêler et des blessures à guérir.
J’ai aimé voir ces femmes couper tous les fils qui les entravaient, vider leurs cœurs de leurs secrets honteux, de leurs colères et de leurs querelles, se décider à avancer, conscientes du passé mais tournées vers le futur, décidées à ne plus reproduire les mêmes erreurs. Et puis, j’ai apprécié ce séjour au camp du geai, un peu hors du monde, avec tous ces personnages qui vivent à contre-courant. Ce fut une très bonne lecture, un récit prenant et intelligent qui est estampillé jeunesse mais peut plaire à tout âge.

Si vous avez aimé ce roman ou que ce billet a éveillé votre intérêt, je vous conseille la série Blue Cerise à laquelle a participé Cécile Roumiguière. C’est une série jeunesse comme il en faudrait plus.


tous les livres sur Babelio.com

mardi 22 mars 2022

La Crue, Blackwater ou l'épique saga de la famille Caskey T1

Un roman de Michael McDowell, publié chez Monsieur Toussaint Louverture.

Présentation de l'éditeur :

Pâques 1919, alors que les flots menaçant Perdido submergent cette petite ville du nord de l'Alabama, un clan de riches propriétaires terriens, les Caskey, doivent faire face aux avaries de leurs scieries, à la perte de leur bois et aux incalculables dégâts provoqués par l'implacable crue de la rivière Blackwater.

Menés par Mary-Love, la puissante matriarche aux mille tours, et par Oscar, son fils dévoué, les Caskey s'apprêtent à se relever… mais c'est sans compter l'arrivée, aussi soudaine que mystérieuse, d'une séduisante étrangère, Elinor Dammert, jeune femme au passé trouble, dont le seul dessein semble être de vouloir conquérir sa place parmi les Caskey.

Au-delà des manipulations et des rebondissements, de l'amour et de la haine, Michael McDowell (1950-1999), ¬co-créateur des mythiques Beetlejuice et L'Étrange Noël de Monsieur Jack, et auteur d'une trentaine de livres, réussit avec Blackwater à bâtir une saga en six romans aussi ¬addictive qu'une série Netflix, baignée d'une atmosphère unique et fascinante digne de Stephen King.

Découvrez le premier épisode de Blackwater, une saga matriarcale avec une touche de surnaturel et un soupçon d'horreur.

Tout commence avec la crue des rivières Blackwater et Perdido, violente, dévastatrice et sale, qui noie la petite ville de Perdido, Alabama. Et avec la crue arrive cette jeune femme étrange, dont les cheveux roux argile rappellent les eaux boueuses de la Perdido. Personne n’arrive vraiment à mettre un mot sur cette sensation bizarre qui étreint les gens mis pour la première fois en présence d’Elinor Dammert. Personne n’ose, sans doute, car il est évident qu’Elinor cache quelque chose et pas seulement l’ambition d’épouser Oscar Caskey, le meilleur parti de la ville.
Ce roman vous attrape dans ses filets des le début, alors que vous regardez, avec fascination, ce que les habitants de Perdido refusent de voir. Mais à leur place que feriez-vous ? Comment ne pas douter et chercher une explication rationnelle quand le fantastique surgit ainsi dans votre vie ? D’autant qu’au début du roman la ville est dans une situation critique. À cas exceptionnel, mesures exceptionnelles. Elinor a — commodément pourraient dire certains — perdu tous ses papiers ? Qu’à cela ne tienne, on ne va pas laisser une jeune femme si charmante dans la détresse. Elle trouve ainsi une famille et un travail, mais que veut-elle en réalité ? Qui est-elle ?
Ce roman se lit très vite et avec une certaine fébrilité. Michael McDowell ne perd pas son temps à semer le doute. Le lecteur sait qu’il se passe des choses bizarres et qu’elles n’ont aucune explication naturelle, mais les personnages, eux, ne veulent pas le voir. Se déroule sous notre regard ébahi le plan machiavélique et inéluctable d’une créature déterminée. A-t-elle des raisons plus complexes que sa nature de prédateur pour agir ainsi ? Telle est la grande question que je me suis posé pendant tout le roman et dont je brûle d’obtenir la réponse.
Que cela serve ou non ses desseins, cette créature renvoie aux habitants de Perdido leur petitesse et leur racisme. Et c’est là ce qui fait le relief de l’histoire : Elinor est peut-être un monstre, elle n’en demeure pas moins plus sympathique que les hommes faibles et les femmes caractérielles de Perdido. Personne n’a le beau rôle dans cette histoire. Et le fantastique se mêle l’air de rien à un quotidien morne, un fantastique glauque, un rien stressant, qui happe le lecteur et lui laisse un goût boueux dans la bouche.
La Crue est le premier d’une série de six romans dont les parutions s’échelonneront à raison de deux par mois d’avril à juin. Les romans sortiront directement en version poche, ce qui rend le tout très abordable, et est d’autant plus appréciable que les éditions Toussaint Louverture, accoutumées à produire de très beaux objets-livres, ne dérogent pas à leur habitude. Les deux premiers romans de la série que j’ai entre les mains sont aussi superbes que leur contenu est prenant. En terminant le premier, je n’ai eu qu’une envie : me jeter sur la suite.

mardi 7 septembre 2021

Biotanistes

Un roman d'Anne-Sophie Devriese, publié aux éditions ActuSF.


Présentation de l'éditeur :
Quelque part dans le futur.

La terre est sèche. Des grappes d’humains survivent dans les dernières oasis. Terminé les ruisseaux, terminé les animaux, terminé… la domination masculine. Parce qu’elles semblent être les seules à survivre à une maladie qui décime l’humanité, les femmes ont pris le pouvoir et les hommes sont relégués au rang de reproducteurs.

Rim, jeune sorcière élevée au convent, voit son premier saut dans le passé approcher avec impatience et fébrilité : et si elle n’atterrissait pas en zone utile et devait renoncer pour toujours à voyager dans le temps ? Et puis, qui est Alex, cette nouvelle venue qui la déroute tant, la pousse à reconsidérer ses certitudes ? Et si… Et si les hommes, en vérité, pouvaient survivre au fléau ?

Encore une pépite de l’excellente collection Naos !
Futur, date indéterminée, une maladie a décimé la population et continue de faire rage sans que son mode de contagion ne soit identifié. Les désastres environnementaux engendrés par l’humanité ont ravagé la terre. Les abeilles ne sont plus et peu de flore leur a survécu. Sans parler de la faune... Après avoir envahi et détruit l’écosystème, le plastique est devenu une denrée aussi précieuse qu’elle est rare. De l’humanité, il ne subsiste que quelques communautés éparses qui survivent tant bien que mal dans un immense désert. Leurs déplacements sont limités par l’effondrement technologique et l’accès aux ressources aussi bien qu’au savoir est problématique. 
Le salut de ces gens tient surtout au bon vouloir de celles que l’on nomme les Sorcières. Touchées par la maladie, mais sorties indemnes de celle-ci, elles ont développé un talent précieux : elles peuvent voyager dans le passé. Un seul endroit, une seule époque, elles ne choisissent pas et ne peuvent rien ramener de matériel. En revanche, elles peuvent apprendre par cœur toutes les informations qui leur permettront de rassembler le savoir utile, mais perdu, accumulé par leurs semblables au cours des siècles précédents. À l’époque de notre récit, elles sont craintes et jalousées, mais aussi respectées. Il n’en a pas toujours été ainsi et on se rendra vite compte que leur histoire complexe et fascinante, tout comme leur ascension au pouvoir, recèle de nombreux secrets.
Rim est une sorcière, bien malgré elle, seule rescapée de sa famille anéantie par le fléau. Elle a été sauvée par Ulysse le conteur itinérant et ramenée dans un convent où elle a grandi sous la protection d’Anthoïna, une talentueuse biotaniste. Dans cette société matriarcale — où les femmes dominent puisqu’elles seules peuvent survivre au fléau — Rim s’interroge sur beaucoup de choses, sur la notion d’égalité entre les sexes autant que sur l’usage que font ses « sœurs » de leur pouvoir, sur la source du fléau et la raison pour laquelle les hommes n’y survivent pas. Elle sait confusément que toutes les questions ne sont pas bonnes à poser dans ce dernier bastion de la connaissance humaine. Cependantn son prime saut approche. Quelle influence aura-t-il sur ses croyances et sur sa vie d’adulte ?
Biotanistes est un excellent roman, aussi prenant que créatif. J’ai adoré découvrir comment cette société s’est reconstruite pour survivre, les choix bons comme mauvais qu’ont fait ces humains pour s’adapter au fil des ans à un environnement de plus en plus hostile et leurs théories à ce sujet. Rim est un personnage intéressant. Passionnée et idéaliste, elle a aussi les défauts de ses qualités. Elle est impulsive et colérique. Cela ne la rend que plus humaine. Toutefois, si elle demeure au centre de l’histoire, elle n’en est pas moins accompagnée par d’autres personnages aussi complexes et que j’ai aimés suivre, notamment Alex, Anthoïna, Ibrahim et Ulysse. Je déplore cependant trop de manichéisme dans la construction des antagonistes. Par exemple, si l’on entrevoit sur la fin de l’histoire les raisons qui peuvent expliquer le comportement d’un personnage odieux tel qu’Olympe, elle manque encore trop de relief à mon goût. Des personnages plus nuancés auraient donné encore davantage d’ampleur à ce récit.
Cependant, au-delà de la construction des personnages, l’histoire elle-même est géniale. L’inversion des pouvoirs entre les sexes et le sexisme dont font preuve les femmes sont le reflet de notre propre situation. On se rend compte que les problèmes et les attitudes sont malheureusement les mêmes, peu importe qui domine. Les abus sont nombreux, les hommes discrédités et réifiés. J’ai été très intéressée par la façon dont est détournée la culture populaire, notamment les contes, pour remodeler l’histoire et renforcer l’assise de cette société matriarcale si loin de l’utopie.
J’ai aussi apprécié le contraste entre certains progrès technologiques — Anthoïna est par exemple capable de créer de minuscules créatures mécaniques ou des tenues vivantes qui s’autorégulent — et des retours en arrière drastiques dans d’autres domaines, faute de connaissances sur le sujet ou de matière première. Les véhicules les plus évolués sont des carrioles ou des chars à voiles. La médecine, ou plutôt la biotanique, peut produire des prothèses très évoluées, mais ses remèdes en sont réduits à quelques plantes.
Biotanistes est un roman d’aventure dans lequel on ne s’ennuie jamais. Au-delà de l’aspect distrayant du récit, l’autrice nous offre de nombreuses occasions de nous interroger sur notre propre société et l’avenir de la planète. Les bonds dans le passé nous confrontent à notre propre histoire, dénonçant au passage des injustices toutes contemporaines. Cependant, dans ce marasme qu’est devenu notre monde, il reste de l’espoir et l’amour de la lecture comme point d’ancrage de la sédition. Comment ne pas apprécier ?

lundi 22 mars 2021

Unorthodox

Une autobiographie de Déborah Feldman, publiée chez Audiolib en version audio, lue par Charlotte Campana.


Présentation de l'éditeur :

Dès qu’elle a senti ce petit être au creux de ses bras, si fragile, Deborah Feldman a su ce qu’elle devait faire. A peine âgée de 19 ans, elle a toujours vécu au sein de la communauté hassidique Satmar. Elle a toujours suivi les principes implacables qui régissent les moindres détails de sa vie : ce qu’elle peut porter, à qui elle peut parler... Tous les principes sauf celui de ne pas lire de littérature. Les moments de lecture volés de son enfance, passés à découvrir les êtres de papier indépendants et fiers de Jane Austen et Louisa May Alcott, lui ont donné envie de découvrir une autre vie, au milieu des gratte-ciel de Manhattan.
Elle sait qu'il est temps d’échapper à son mariage dysfonctionnel avec un homme qu’elle connait à peine, d’abandonner ses responsabilités de bonne fille Satmar et de laisser cours à ses désirs. Indépendamment des obstacles, il est temps, pour elle et son fils, de trouver le chemin du bonheur et de la liberté.

Le récit autobiographique de Deborah Feldman, jeune femme juive qui a fui son milieu religieux et qui a inspiré la série Netflix Unorthodox.

Je suis tombée sur cet audiolivre en compulsant le catalogue d’Audible. Bien qu’ayant entendu parler de la série éponyme, je ne l’ai pas encore vue. J’hésitais à commencer le livre en premier, mais en écoutant l’extrait j’ai eu envie de continuer. Il faut dire que la lectrice fait un très bon travail. Son agréable voix porte à merveille les confidences de l’autrice, la candeur de son enfance aussi bien que ses incompréhensions d’adolescente et ses révoltes d’adulte. On s’attache vite à Devoireh et on souhaite le meilleur pour elle.
Unorthodox est un roman autobiographique. Deborah Feldman y retrace son enfance et son entrée dans l’âge adulte au cœur d’une communauté juive hassidique. Elle nous parle de sa famille et de sa communauté, de leurs traditions, de sa façon d’envisager la religion, de son amour de la lecture et de son besoin de liberté. Intelligente, elle passe son temps à s’interroger sur le monde. Elle explique comment ses aspirations ont fini par la couper de ses racines sans rejeter pour autant ces dernières.

« En vérité, toutes ces certitudes résident dans l’esprit, et le mien ne peut pas être entravé : si personne ne peut réduire mes rêves, alors aucune accumulation de contraintes ne pourra garantir une paisible soumission de ma part. »

J’ai grandi dans un environnement si différent de celui de Devoireh et pourtant je me suis sentie très proche d’elle. Nous avons à peu près le même âge et nous avons lu les mêmes livres dans notre enfance, je suppose que cela aide. Ses lectures l’ont construite et sauvée d’une certaine manière. Cela crée une résonance en moi. Je crois à la lecture comme vecteur d’émancipation, d’apprentissage et même comme pilier de soutènement de la santé mentale, pour peu qu’on soit curieux et doté d’un bon esprit critique comme c’était le cas pour Deborah.
Son récit m’a passionnée. Elle évoque ses interrogations incessantes, sa relation avec Dieu, sa façon de se cacher pour lire et de louvoyer pour se procurer des livres, ses réflexions de petite fille qui cherche à appréhender et s’approprier des concepts religieux qu’elle n’est pas censée remettre en question ainsi que des concepts sociaux qui lui sont étrangers. Elle avait envie de voir plus loin que le quartier où elle a grandi, d’apprendre pour mieux choisir son destin. Elle brosse le portrait d’une communauté sévère, engoncée dans ses traditions, dont certaines l’étouffent. Elle parle des mariages arrangés, alliances qui ne peuvent se nouer sans argent, du tout petit monde dans lequel sont cantonnées les filles, de l’inquiétude permanente de n’être pas assez pure, assez modeste, irréprochable...
Je suis passée par toutes sortes d’émotions au cours de mon écoute : tendresse, effroi, colère, inquiétude, solidarité. On a beaucoup reproché ses prises de position à Deborah, pourtant, malgré tout ce qu’elle a pu vivre, j’ai trouvé dans ce récit une certaine indulgence pour sa famille et la volonté d’être juste en ne les accablant pas inutilement.
Ils n’ont jamais voulu lui faire de mal, c’est sans doute ce qui est le plus terrible. Ils l’ont juste éduquée comme ils pensaient qu’elle, ou tout autre enfant, devait l’être. Je suppose que c’est le danger de se replier sur soi, on ne remet que difficilement en cause les traditions. Ils s’y sont accrochés pour se protéger, mais parfois elles les empoisonnent.
J’ai été particulièrement touchée par les passages dans lesquels l’autrice évoque les personnes de son entourage qui souffraient de troubles mentaux (qui découlaient parfois de la pression exercée par la communauté) et qu’on n’aidait ou ne soignait pas. C’est assez perturbant et tellement triste.
J’ai aussi été choquée par la totale absence d’éducation sexuelle et les conséquences terribles que cela peut engendrer. Ces filles ne savent rien de leurs corps. Elles n’ont aucune idée de ce qui leur arrive lors de leurs premières règles et si Deborah ne panique pas elle n’en croit pas moins qu’elle va mourir. Et elle, au moins, ose en parler à sa grand-mère... Combien de filles de sa communauté doivent être terrifiées par ce changement dont elles ignorent la nature ?
Ajoutons à cela que leur ignorance en fait des proies faciles dans ce petit univers clos pas si protégé que ça. Comment se défendre d’une agression sexuelle quand on ne sait pas ce que c’est, quand on n’a même pas les mots pour s’expliquer ou qu’on craint confusément d’être celle qui sera accusée de s’être mal conduite parce qu’on ne sait même pas ce qui est arrivé ? C’est une pensée horrible, une dépossession humiliante de soi-même. La confusion et la détresse de la jeune Devoireh dans certaines situations m’ont fait mal pour elle.

« Peut-être ont-ils raison à propos du monde extérieur, ai-je pensé sur le moment. Quelle existence cauchemardesque que de vivre dans l’ombre d’une telle violence. Quand j’ai grandi, j’ai compris que les dangers que le film montrait existaient aussi dans ma propre communauté. Simplement, on les enveloppait de secret et on les laissait pourrir sur place. Et j’en arriverai à conclure qu’une société honnête vis-à-vis de ses dangers est meilleure que celle qui dénie à ses citoyens la connaissance et la préparation nécessaires pour les repousser s’ils se présentent. »

Dans leur naïveté, ces filles sont à la merci de quiconque souhaitant leur faire croire, ou faire, n’importe quoi. Certes, toutes ces filles ne sont peut-être pas aussi naïves que l’était notre narratrice, mais qu’advient-il de celles qui le sont ? Elles n’ont aucun pouvoir sur leur destinée et sont délibérément tenues à l’écart de connaissances de base afin de les rendre dépendantes des hommes de leur entourage. Cela donne le vertige.
Deborah Feldman nous dépeint des filles isolées, notamment par la barrière linguistique (on fait en sorte qu’elles n’utilisent l’anglais qu’au minimum) mais aussi dans leur propre communauté où leurs interlocuteurs sont restreints. C’était d’autant plus vrai pour elle qui n’était pas élevée par ses parents mais par ses grands-parents, je suppose que la barrière générationnelle n’a fait que l’isoler davantage. Sa force de caractère et son audace n’en sont que plus admirables.
J’ai été fascinée par l’histoire de cette femme, à peine plus jeune que moi, si semblable et si différente. Son récit m’a bouleversée, enragée parfois, amenée jusqu’au bord des larmes, mais je suis heureuse d’avoir pu voir au-delà de la cloison qui existe entre nos deux mondes. Elle m’a offert de nombreuses sources de réflexion.

vendredi 19 mars 2021

La Machine T1

Un roman de Katia Lanero Zamora, publié chez ActuSF.

Présentation de l'éditeur :
Nés dans le confort de la famille noble des Cabayol, Vian et Andrès sont deux frères inséparables. Mais dans un pays où la révolution gronde et où les anciens royalistes fourbissent leurs armes pour renverser la toute jeune République, ils vont devoir choisir leur camp... Grande fresque familiale où les batailles politiques rejoignent les bouillonnements personnels, La Machine est une œuvre forte, absolue et puissante.

Après son roman très remarqué Les Ombres d’Esver, Katia Lanero Zamora nous y dessine des destins inoubliables.

La Machine nous conte un pays en pleine révolution sociale qui se trouve à un carrefour de son histoire,  mais aussi le destin de deux frères qui s’adorent tout en ayant choisi des voies diamétralement opposées. Andrès et Vian Cabayol ont grandi dans le confort malgré une origine roturière qui peine à se faire oublier dans un monde où les aristocrates et membres du clergé sont très jaloux de leurs privilèges. Le grand-père des garçons, s’étant illustré pendant la guerre, a reçu en récompense un domaine et un titre dont il a tiré parti au mieux, reniant en bloc ses origines paysannes. Il a tenu d’une main de fer aussi bien sa famille que ses affaires. Pour autant, les deux derniers héritiers de sa lignée ne sont pas ce qu’il espérait et s’il n’est plus là pour tenter de diriger leur vie, il n’en a pas moins une certaine influence sur leur destinée.
Andrès, l’aîné, semble avoir un profond complexe quant à ses origines. Il peine à trouver sa place dans la hiérarchie sociale. Il n’est ni d’un monde ni de l’autre, mais depuis toujours il a préféré tenter de s’intégrer parmi les paysans, même si ceux-ci le considèrent avec méfiance ou circonspection. Il se jette alors à corps perdu dans les idées machinistes, idéal politique qui s’apparente au communisme, à la fois pour s’intégrer et pour s’opposer à son père, mais aussi parce qu’il finit par croire à cet idéal.
Son frère Vian, quant à lui, est plus désireux de plaire à son père que de s’émanciper. Il a grandi dans l’ombre de son aîné et il cache avec plus ou moins de réussite une part importante de lui-même qui ferait scandale si ses pairs la découvraient. Dans cette société dévote et répressive, qui cherche à contrôler les gens, voire à les réifier, Vian a choisi d’être un soldat, ce qui fait de lui une marionnette dans des jeux de pouvoir. Si son but est de protéger sa famille, il ne s’en est pas moins mis dans une situation très délicate qui peut vriller à tout moment.
Si j’apprécie Andrès pour sa fougue et son caractère, j’ai néanmoins préféré les passages consacrés à Vian. Le fait qu’il soit tenaillé entre ses différentes allégeances et ses propres aspirations en fait un personnage complexe et attachant. Contrairement à son frère, il a conscience qu’aucun choix ne le mènera au bonheur et qu’il n’est qu’un pion sur l’échiquier des puissants. Je trouve cela terrible. Pourtant, ses choix le portent toujours vers ce qu’il croit être la meilleure manière de protéger ceux qu’il aime, peu importe si c’est à son détriment.
J’ai aussi beaucoup aimé Lea, la compagne d’Andrès, pour son courage et sa foi en ses convictions. Elle est très émouvante.
Le roman fait quelques bonds dans le passé pour nous montrer comment tous ces personnages se sont construits, ce qui justifie leurs choix dans le temps présent. J’ai aimé ces passages qui sonnent très vrai et apportent du relief à leur personnalité.
Lea, Andrès et Vian vivent sur des braises, la question n’est pas de savoir si l’incendie partira, mais quand. Entre les royalistes, qui veulent étouffer la toute jeune république, et les machinistes qui réclament la fin des privilèges, il ne peut naître qu’une guerre sanglante et fratricide. Cela, bien sûr, vous rappellera la guerre civile espagnole et ce roman s’en inspire largement. D’ailleurs, bien qu’il soit publié chez un éditeur de SFFF, la seule partie qui est imaginaire est la localisation de cette histoire. Je regarde toujours avec une certaine circonspection ces romans qui sont historiques sans l’être. Je cherche une justification à ce choix qui me paraît souvent être de la paresse intellectuelle servant uniquement à éviter la rigueur que demande l’écriture d’un roman historique. En l’occurrence, ce n’est pas le cas. L’autrice a donné une vraie cohérence à son récit et à ses choix. On croit à son monde et à ses personnages. Elle utilise bien la liberté qu’elle a pris de sortir du cadre historique pour nous offrir un de ces grands romans pour lesquels on se passionne d’un bout à l’autre. Elle a écrit cette histoire avec vivacité et élégance et quand on arrive à la fin, on se sent frustré de ne pas pouvoir lire la suite immédiatement.

jeudi 3 septembre 2020

L'étrange disparition d'Esme Lennox

Un roman de Maggie O'Farrell, publié chez 10/18.

Présentation de l'éditeur :
Entre l'Inde et l'Écosse, des années 1930 à nos jours, l'histoire déchirante d'une femme enfermée, rejetée de la société et oubliée des siens. Un roman d'une beauté troublante, où s'entremêlent des voix aussi profondes qu'élégantes pour évoquer le poids des conventions sociales et la complexité des liens familiaux, de l'amour à la trahison.
À Édimbourg, l'asile de Cauldstone ferme ses portes. Après soixante ans d'enfermement, Esme Lennox va retrouver le monde extérieur. Avec comme seule guide Iris, sa petite-nièce, qui n'avait jamais entendu parler d'elle jusque-là. Pour quelle étrange raison Esme a-t-elle disparu de la mémoire familiale ? Quelle tragédie a pu conduire à son internement, à seize ans à peine ?
Toutes ces années, les mêmes souvenirs ont hanté Esme : la douceur de son enfance en Inde, le choc de son arrivée en Écosse, le froid, les règles de la haute bourgeoisie et, soudain, l'exclusion... Comment sa propre sœur, Kitty, a-t-elle pu cacher son existence à ses proches ? Et pourquoi Iris se reconnaît-elle tant dans Esme ?
Peu à peu, de paroles confuses en pensées refoulées, vont ressurgir les terribles drames d'une vie volée...
Iris a la trentaine, tient un magasin de vêtements vintage à Édimbourg et n’a pas très envie de se fixer. Il faut dire qu’elle traîne quelques casseroles. Tout bascule quand un hôpital psychiatrique la contacte au sujet d’une parente dont elle n’avait jamais entendu parler jusque-là. Iris tombe des nues et ne peut obtenir de renseignements nulle part. Son père est mort, sa grand-mère souffre de la maladie d’Alzheimer et, bien qu’elle s’en défende, l’histoire de cette mystérieuse grand-tante l’intrigue. Ainsi, elle va peu à peu se mettre à tourner autour de ce mystère comme un papillon attiré par une lampe.
Quelle étrange et horrible histoire que celle-ci ! Les internements abusifs dont ont souffert beaucoup de femmes au début du XXe siècle ne sont plus un secret. Ce qu’on a pu leur faire subir parce qu’elles étaient indociles, trop libres ou encore par la fantaisie d’un mari désireux de se débarrasser d’une épouse encombrante est une abomination. Et c’était si facile… Le sujet est toujours tabou, on détourne facilement le regard ou on cherche des justifications, mais beaucoup de ces secrets ont été exhumés.
Esme Lennox personnifie toutes ces femmes. Comment ne pas être touchée par son histoire qui commence de manière tout à fait banale ? Esme égrène ses souvenirs, elle essaie de comprendre et c’est ce qui lui permet de ne pas sombrer. C’est un personnage émouvant et au fur et à mesure que se dévide la pelote de tout ce qui l’a conduite à passer plus de soixante ans dans un asile, on ne peut qu’être horrifié et ressentir une profonde empathie.
On évoque dans ce livre l’hypocrisie d’une bonne société qui traite ses filles comme des objets, qui leur refuse indépendance et même le moindre des respects. C’est un récit dur, mais conté avec beaucoup de pudeur et de mesure.
Au début on se demande ce qui cloche avec Esme, à part qu’elle est trop intelligente et peu encline à l’obéissance. On devine, plus qu’on ne nous dit, ce qui c’est vraiment passé et cela est plus aberrant encore. Je me suis demandé pendant une bonne partie de ma lecture pourquoi sa sœur, dont elle était si proche, l’avait laissé croupir dans cet institut même après la mort de leurs parents et quand j’ai entrevu la vérité malgré la façon dont l’autrice essaie de détourner l’attention de ses lecteurs, j’ai trouvé cela plus affreux encore que ce à quoi je m’attendais.
Ce récit est fort d’un point de vue émotionnel et humain, mais il papillonne, il effleure seulement les événements d’un coup d’aile. Il tourne autour d’une manière presque dérangeante. La narration est floue à dessein. Elle est partagée entre Iris, au présent ou au passé et ses multiples interrogations, les souvenirs emmêlés et incomplets de Kitty et ceux, dévidés avec calme et méthode, d’Esme.
Cette narration floue tente de rendre l’histoire fantomatique, insaisissable et renforce ses aspects dérangeants tout en avançant de manière très précautionneuse.
J’ai tendance à aimé les récits qui ne sont pas linéaire, les narrations hachées ou à double vitesse. Pourtant ici ces circonvolutions ne m’ont pas plu. Elles font partie de l’histoire, elles ont un sens, mais je n’ai pas aimé cette façon de la raconter. J’ai préféré les passages dévolus aux souvenirs d’Esme. J’ai aimé l’intelligence de ce personnage, découvrir sa singularité. Elle est fascinante.
Les souvenirs décousus de Kitty qu’on attrape au vol sont aussi une bonne idée, même s’il est très frustrant de la voir s’interrompre sans cesse quand tout ce que l’on veut est en savoir plus. C’est par ces souvenirs effilochés qu’apparaissent les subtilités de l’histoire, tout en délicatesse.
En revanche, je n’ai pas du tout apprécié la partie de l’histoire consacrée à Iris. Le personnage n’est pas spécialement antipathique et elle avait du potentiel, cependant sa relation bizarre avec son frère qui n’est pas son frère et son encombrant amant n’apporte vraiment rien au récit.
Je garde une impression très mitigée de cette lecture, d’autant plus que je n’ai pas aimé la fin en queue de poisson. Cependant, le sujet est intéressant. Il met en lumière de bien sombres pratiques. J’aurais vraiment apprécié que ce récit soit davantage développé, d’autant que le personnage d’Esme m’a plu.

mercredi 15 juillet 2020

Les Canaux du Mitan

Un roman d'Alex Nikolavitch, publié chez les Moutons électriques.

Présentation de l'éditeur :
Une fiction hantée de magies inconnues, alternant lumières et ténèbres.
Le Mitan, vaste plaine couturée de canaux, creusés en des temps immémoriaux, et que les colons parcourent désormais sur de lentes péniches tirée par des chevaux. C'est sur l'une d'entre elles qu'embarque le jeune Gabriel, attiré par son côté exotique : peuplée de phénomènes de foire, elle lui permet d'échapper à un quotidien morose.
Mais quels sont les esprits qui hantent les anciens tertres, tout au bout de la plaine ? Pourquoi, depuis des siècles, condottières et capitaine viennent-ils se perdre dans le Mitan ? Et surtout, à quoi bon maintenir les anciennes traditions des bateleurs-bateliers, quand la civilisation apporte de nouvelles règles ?
Gazogènes, héliographes, canaux, chevaux et grandes plaines : un autre monde.
Quand on lit de la SFFF depuis aussi longtemps que moi, on devient mauvais public. Ce n’est ni du snobisme ni de la mauvaise volonté. On ne se laisse plus vraiment surprendre, c’est comme ça. Cela n’empêche pas de noter quel travail a fourni l’auteur, mais on apprécie de moins en moins lire, ce qui est désolant. Avec Les Canaux du Mitan, j’ai retrouvé un enthousiasme et une joie de lire qui je n’avais plus ressentis depuis tellement longtemps ! J’ai savouré cette lecture originale et intelligente, d’autant qu’Alex Nikolavitch a un très beau style.
Les Canaux du Mitan est un roman chorale dans lequel chaque partie ou presque est centrée sur un personnage différent mais dont l’histoire converge vers une seule quête : les secrets du bateau carnaval. Car si l’on s’attache au destin de certains personnages en particulier, c’est l’essence-même du bateau, sa fonction, qui est au cœur de ce fabuleux récit.
Gabriel est le premier personnage que l’on rencontre. Il nous raconte l’ennuie dans son petit village du Mitan, l’absence de perspective d’avenir et le rêve d’une vie qui, si elle n’est plus grandiose, serait au moins la somme de ses propres choix. Et ainsi Gabriel, qui n’est encore qu’un adolescent, décide de s’embarquer sur le bateau carnaval, fasciné qu’il est par les artistes qui vivent à son bord et leur vie itinérante. Et je me suis passionnée pour son apprentissage, sa façon de faire sa place dans ce petit monde. Quand il a fallu le quitter, la coupure n’en a été que plus abrupte. Gabriel m’a manqué et je voulais le retrouver, savoir ce qu’il advenait de lui. D’un autre côté, cela m’a permis de m’identifier plus encore au personnage suivant : Suzanne, amie d’enfance de Gabriel, tourmentée par le besoin de savoir ce qui lui est arrivé. Nous avions une quête commune et, en tant que personnage, elle est tout aussi intéressante. C’est qu’elle est intelligente, Suzanne, et beaucoup plus pragmatique que Gabriel. Quand lui ne rêvait que de partir et n’était fort que de sa bonne volonté, elle s’est montrée plus réfléchie. Suzanne n’a pas renié ses racines, mais elle a pris son envol et sait se sentir chez elle dans le Mitan comme ailleurs. Elle est devenue prévôt itinérant, elle ne se soucie que de justice et d’équité et toute femme qu’elle est dans un corps de métier plutôt masculin, elle sait imposer le respect. J’ai adoré suivre ce personnage en particulier, mais tous ceux qui prêtent leur voix, même si c’est parfois indirectement, et leurs sentiments à ce récit sont importants. Chacun représente une pièce d’un puzzle étonnant que l’on voit se dessiner avec fascination. 
L’auteur nous conte le Mitan et ses canaux, sa vieille magie et ses étendues sauvages, ses bateleurs et ses traditions que ronge petit à petit une modernité aux bénéfices ambigus. C’est un roman en mouvement perpétuel, que ce soit le long des canaux ou dans les villes, on voit se dessiner ce monde sous la plume d’Alex Nikolavitch, on rencontre ses peuples, on démêle petit à petit l’écheveau de ses mythes. Tout cela dans l’ombre fantomatique du bateau carnaval et de ses occupants. Cela donne au récit un aspect que l’on pourrait presque qualifier d’anthropologique.
Ce fut un réel plaisir de naviguer dans cet univers et surtout de découvrir ses légendes et sa magie, ainsi que leurs échos.
Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre en tournant la première page, même en ayant lu le résumé de l’éditeur, et c’est très bien comme ça. Il faut laisser ce roman vous surprendre et vous emporter.

lundi 13 juillet 2020

Oh Happy Day

Un roman d'Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat, publié chez Fleuve éditions et en audio chez Lizzie.

Vous pouvez consulter mon avis sur le premier tome.

Présentation de l'éditeur :
Après quatre ans de silence et ce qu'il appelle son "grand malheur", Pierre-Marie Sotto décide d'écrire à Adeline Parmelan au sujet d'un certain carnet qu'il aurait laissé chez elle. Est-ce un prétexte pour reprendre contact avec celle qu'il n'a jamais oubliée depuis leur rupture ? En ce cas, le moment paraît très mal choisi. Occupée par son prochain déménagement vers le Canada avec l'homme qui partage désormais sa vie, Adeline a bien d'autres projets en tête que de renouer avec lui.
Seulement, c'est sans compter sur le lien indéfectible qui les attache l'un à l'autre. De surprises en confidences, leur correspondance va les entraîner dans un tourbillon inattendu d'émotions.

Attention :
Cet article contient des spoilers sur le premier tome.
Et contrairement à mes habitudes je pense avoir un peu trop dévoilé les rouages de ce second tome car son sujet me tient à cœur. Alors si vous voulez préserver toutes les surprises, ne lisez pas ma chronique. Je m’en voudrais de vous gâcher la lecture.

Oh Happy Day est la suite de Et je danse aussi, un grand coup de cœur dont je vous ai parlé voilà quelques semaines. Être encore plus séduite par ce second tome me paraissait impossible, pourtant c’est le cas. Oh Happy Day est un coup de cœur absolu et un grand roman. Attention, il faut avoir lu le premier pour l’apprécier à sa juste valeur.
La fin du tome précédent nous laissait sur une interrogation, ce qui n’était pas un problème à mon avis, cela convenait parfaitement à la forme de ce récit épistolaire. Toutefois, j’ai été ravie à l’idée de retrouver les personnages. Je me suis beaucoup attachée à eux, les auteurs ont su les rendre vivants à mes yeux. Je parle bien sûr des deux protagonistes de cette histoire, mais aussi de toute la galerie de personnages qui les accompagnent.
On retrouve tout ce petit monde quatre ans plus tard, alors que Pierre-Marie tente de renouer avec Adeline. On découvre au fur et à mesure où les a menés leur relation et ce qu’ils ont fait de ces quatre années. Les auteurs nous mènent par le bout du nez, avec finesse et virtuosité. J’aime cette façon de dévoiler l’intrigue et toutes ses ramifications par petits bouts. Cela entretient le mystère et laisse au lecteur le loisir d‘émettre des hypothèses. J’avais déjà apprécié cela dans le précédent tome, néanmoins c’est encore plus vrai pour celui-ci. Le suspense m’a happée toute entière, si bien que j’ai fini le roman en deux jours. Il faut dire que j’avais opté pour la version audio, ce qui a rendu les choses plus faciles, mais c’est quand même huit heures d’écoute (si l’on ne compte pas l’entretien avec les auteurs en fin d’ouvrage) !
Cette fois, le roman n’est plus strictement épistolaire et si j’avais apprécié de n’avoir que les courriers dans le premier volume, je dois dire que les quelques passages narratifs et l’ajout des brouillons non-envoyés à la correspondance enrichissent le récit. C’est très appréciable. Pour une fois le lecteur en sait un peu plus que tous les personnages, toutefois dans ce contexte cela ne fait que l’angoisser davantage.
Ce roman aborde des sujets graves, mais jamais de façon désespérante. On parle encore fois de deuil et de trahisons, mais surtout d’un type bien particulier de prédateur : le pervers narcissique. Les auteurs le mettent en scène avec brio. Et puis comme le dit si bien Jean-Claude Mourlevat : « un roman qui n’est jamais drôle n’est pas un bon roman. » Alors, dans celui-ci vous rirez autant que vous tremblerez pour les personnages.
On pourrait croire que Pierre-Marie et Adeline n’ont pas changé en quatre ans et c’est un peu le cas. Comme nous tous, ils évoluent sur la base de ce qu’ils sont déjà, mais on sent que les événements qu’ils vont nous conter les ont beaucoup atteints. Pierre-Marie nous relate son grand malheur, un récit qui m’a beaucoup touchée car je l’ai anticipé, d’une manière fort étrange d’ailleurs, et qui fait écho à une situation dont j’ai été témoin plus jeune. Sa façon de le raconter ne m’en a semblé que plus réaliste.
Adeline, que j’appréciais déjà beaucoup, m’a encore davantage touchée dans ce tome. C’est une femme étonnante et sa façon d’envisager la guérison de manière alternative me plaît beaucoup. Cependant, si je suis un peu plus identifiée à elle cette fois, c’est parce que son histoire m’a parlé. J’ai apprécié la façon dont elle oscille, sans cesse entre l’élan qui pourrait la sauver et tout ce qui la retient. Cela aussi m’a semblé très juste. Adeline est intelligente, volontaire et généreuse. Mais c’est aussi la candidate parfaite pour un genre de prédateurs très sournois. Des tas de jeunes femmes le sont et il faut que ça se sache. Connaître les rouages de ce type de relations peut les sauver.
Sur une note plus légère, j’ai été ravie de retrouver certains personnages secondaire, dont l’excellent duo Max et Josy. J’adore ces deux-là. Certes ils apportent une part de cocasserie non négligeable à l’histoire, mais ils sont aussi très attendrissants, à la fois dans leur manière de ne pas savoir s’aimer sans se disputer, mais aussi dans la franche et fidèle amitié qu’ils vouent à Pierre-Marie. Bien sûr, c’est Max le grand copain de ce dernier, toujours prêt à le suivre dans ses délires, mais Josy, avec son caractère intransigeant et son pragmatisme, incarne la voix de la raison dans le trio.
J’ai passé un excellent moment avec ce roman. J’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu et passionnée dans le premier tome, et plus encore.
Le livre audio est d’une qualité exemplaire. Les comédiens, les mêmes que pour Et je danse aussi, font un travail remarquable et j’ai eu autant de plaisir à réentendre leurs voix qu’à retrouver les personnages. Ils contribuent grandement à rendre cette lecture vivante et je ne peux que vous conseiller d’écouter ces livres.
Autre avantage de la version audio : un entretien complète la lecture. Les auteurs y abordent la genèse de leur projet et tout le processus d’écriture. C’était très intéressant.

mardi 26 mai 2020

Et je danse aussi

Un roman d'Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat, publié en version poche chez Pocket et en audio chez Lizzie.


Présentation de la version audio :

Un mail comme une bouteille à la mer. D'ordinaire, l'écrivain Pierre-Marie Sotto ne répond jamais aux courriers d'admirateurs. Mais cette Adeline Parmelan n'est pas une "lectrice comme les autres". Quelque chose dans ses phrases, peut-être, et puis il y a cette épaisse et mystérieuse enveloppe qu'elle lui a fait parvenir - et qu'il n'ose pas ouvrir. Entre le prix Goncourt et la jeune inconnue, une correspondance s'établit qui en dévoile autant qu'elle maquille, de leurs deux solitudes, de leur secret commun...

Marcha Van Boven et Robert Guilmard incarnent avec délicatesse cette correspondance pas comme les autres.

Pierre-Marie a la soixantaine, c’est un écrivain connu, mais il traverse une mauvaise passe. Quand il reçoit une grande enveloppe de la part d’une certaine Adeline Parmelan, il est plutôt contrarié. Il lui écrit néanmoins à l’adresse mail indiquée au dos pour lui dire qu’il ne lira pas son manuscrit et se propose de le lui renvoyer. Adeline répond à son mail et parvient à l’intriguer assez pour que petit à petit une correspondance se noue entre eux. 
Raconté ainsi, cela ressemble à une bluette anodine et moderne, pourtant je gage que ce roman vous surprendra. Adeline et Pierre-Marie badinent, tournent autour du pot, deviennent amis… Mais quelque chose cloche, on le ressent de manière diffuse. Cherchent-ils simplement à se déguiser pour mieux se plaire ou cachent-ils quelque chose de plus grave ? Qu’espérait vraiment Adeline en expédiant cette enveloppe que Pierre-Marie n’a toujours pas ouverte ? Et lui, qui décortique la moindre de ses phrases, qui semble chercher quelque chose dans leurs échanges, perdrait-il un peu la boule ? Qui ment ? Si tant est que quelqu’un mente réellement dans cette histoire.
Je ne savais pas à quoi m’attendre quand j’ai décidé d’écouter ce roman épistolaire et j’ai été très agréablement surprise. J’ai adoré suivre les échanges de ces deux personnages, les regarder s’apprivoiser au fil des courriers et partager leurs secrets. Quel plaisir d’apprendre à les connaître, avec leurs petites lâchetés, leurs faux-semblants et leurs faiblesses ! La façon subtile et précautionneuse qu’ils ont de se dévoiler — ils prennent pour se raconter de nombreux détours, non par coquetterie mais par réelle nécessité  —  m’a beaucoup touchée. J’y ai vu de la pudeur, car tous deux ont des raisons de se méfier et de se protéger. Chacun a sa manière est abîmé et se pose un peu en marge de sa propre vie.
À les lire ainsi, on se sent un peu voyeur, ce qui prouve que le roman est réussi. Parfois, ce sentiment d’intrusion m’a mise mal à l’aise, pourtant j’ai continué d’écouter avec une certaine fascination.
Adeline et Pierre-Marie prétendent ne pas être les héros de leur propre histoire et c’est un peu vrai. Cela ne les rend que plus touchants. Ils sont les personnages oubliés dans le fond du récit, qui vont peut-être se rebeller et réclamer leur part de lumière.
Je me suis passionnée pour le mystère que recèle ce roman et ai enchaîné les chapitres avec avidité pour le voir enfin dénoué. Je me suis posé mille questions et ai élaboré plusieurs hypothèses. D’un bout à l’autre, cette histoire a su me garder en alerte, même quand je voyais des rebondissements venir.
La fin peut sembler un peu frustrante, mais elle est cohérente avec la forme du récit. Elle plaira ou non, je suppose. Pour moi elle est tout à fait satisfaisante. Néanmoins, les auteurs ont écrit une suite que je compte lire très bientôt tant ce roman m’a séduite.