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vendredi 11 avril 2025

Royaume en péril

Un roman de Thomas D. Lee, publié chez Christian Bourgois éditeur.



Quand viennent des temps incertains, les gens se raccrochent à des convictions (pas toujours très glorieuses), se cherchent des causes pour se donner des repères ou des héros qui les mèneraient à bon port pour se décharger de leurs responsabilités. Mais sait-on réellement ce qui fait un héros ?
Dans un Royaume-Uni fracturé s’affrontent des factions. Certaines, comme l’AFET dont font partie Mariam et ses sœurs d’armes, ont une visée écologistes et/ou humanitaire, d’autres sont nées du nationalisme ou de la religion, certaines ne font que s’accrocher à leurs privilèges alors qu’elles ont mené le monde à sa perte. La planète souffre et se meurt dans cette fiction spéculative qui mêle SF et Fantasy habilement.
Keu, frère adoptif d’Arthur et chevalier de la Table ronde revient d’entre les morts une fois de plus, rappelé par un ancien serment qui le lie au destin de son pays. Il contemple le monde dévasté et s’interroge sur le dérèglement climatique, sur ce qu’il a accompli jusque-là pour ce pays qui le rappelle en chaque temps de périls et sur sa nature. Que reste-t-il de l’homme qu’il était autrefois au temps d’Arthur ? Que reste-t-il des serments et des idéaux ?
Mariam, Keu et d’autres personnages nous entraînent dans une profonde réflexion sur ce qu’est un héros, sur la responsabilité de chacun et la justice. J’ai beaucoup aimé voyager à leurs côtés, les voir tout remettre en doute, tâtonner et se battre même quand tout espoir semble vain. Les personnages évoluent au cours de leur quête, prouvant qu’ils sont plus qu’ils n’y laissent paraître de prime abord. Mariam est la plus manichéenne du lot mais reste attachante. Le deuxième chevalier de l’histoire, dont je tairai le nom pour ne pas spoiler, fait montre d’une profondeur de caractère vraiment intéressante. L’auteur a su exploiter toute la dualité qui a fait le personnage dans les nombreuses interprétations des légendes arthuriennes. On l’aime et on le déteste à la fois.
Thomas D. Lee connaît indiscutablement la Matière de Bretagne sur le bout des doigts et en joue autant qu’il le fait des références populaires. Cela rend ce roman d’autant plus agréable à lire. L’action et la réflexion y sont savamment dosés, teintés d’un humour qui complète bien ce récit grave et épique. J’ai apprécié le mélange de SF et de Fantasy, mais plus encore la valeur humaine de cette histoire.

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mardi 10 décembre 2024

La Machine T2

 Un roman de Katia Lanero Zamora, publié chez ActuSF.

Mon avis sur le premier tome.


Deux frères, deux camps opposés dans un pays qui se déchire. C’est la parfaite représentation de cette guerre qui broie des familles aussi bien que des vies. Écho romancé de la guerre civile espagnole transposée dans un pays imaginaire, cette histoire a des accents de vérité bouleversants.
Dans le premier tome, on avait appris à connaître les deux frères, Vian qui tente de garder la cohésion de sa famille et Andrès en rébellion. De leurs histoires intimes à leur formation d’hommes, on les a vus grandir. On a pu comprendre ce qui, dans l’enfance d’Andrès, a motivé ses choix politiques. Dans cette deuxième parties, ces thèmes sont encore davantage explorés et en particulier quelques zones encore obscures du passé de Vian que l’on avait seulement effleurées.
L’autrice dissèque cette famille sans faux-semblants, les traumatismes, les attentes, l’amour aussi. Elle nous parle du lien profond qui unit les deux frères, mais aussi de leur père, de leur belle-mère, donnant plus de corps à ces personnages que le premier tome laissait plus en retrait. Personne n’est parfait dans ce récit et cela m’a plu. Ce sont juste des humains qui font ce qu’ils peuvent, qui s’aiment même quand ils se déchirent.
Et, au-delà de leur histoire personnelle, il y a la guerre, la politique et la mégalomanie de certains. L’autrice en a exploré les zones les plus sombres, les conséquences aussi. On sent l’importance que cela revêt pour elle et c’est d’autant plus bouleversant.
J’ai été happée par ce récit si humain, dont il se dégage tant de sincérité. On peut sentir la vérité dans la fiction, comme un fil de chaine qui donne sa forme au tissage.
Ces personnages et ce récit vivront encore longtemps dans ma mémoire. Je vous conseille chaleureusement cette duologie qui existe d’ailleurs dans une belle édition reliée en version intégrale.

mardi 4 juillet 2023

Tous aux abris

 Une anthologie publiée chez Realities Inc.

Présentation de l'éditeur : 
C’est la catastrophe ! Des incendies se déclarent, des guerres font rage, un attentat tourne mal, un volcan entre en éruption, des créatures venues d’ailleurs nous veulent du mal… Neuf auteurs ont pour mission de sauver leurs personnages du désastre imminent. Y parviendront-ils ?
Sommaire :
  • Qui nous abandonne ? De Basile Breyer
  • De Poissons et d’Âmes mortes de Sylwen Norden
  • Et la Lumière fut d’Alexandre Haas
  • Ligne de Fuite d’Antoine Quoc Vinh Tran
  • La Part des Flammes de Fabien Clavel
  • De l'Acide sous la Peau de Xavier Portebois
  • La Lumière des Ombres de Julie Guinebaud
  • La grosse de K.T.
  • La Troisième Guerre des Feys de Tesha Garisaki

La fin du monde, voilà bien un sujet qui a toujours déchaîné l’imagination. En ces temps désenchantés, entre effondrements sociaux et catastrophes naturelles récurrentes, il est aisé de laisser dériver son esprit vers des conjectures apocalyptiques. N’est-ce pas ce qui fait les beaux jours des complotistes ? Point de complots ici cependant, juste des cauchemars et quelques rêves aussi, peut-être, des fins définitives et de nouveaux départs.
Entre ces pages vous trouverez des fuites et des combats, des incendies et des désastres, des extraterrestres débonnaires, des anges et des démons, des catastrophes en tous genres et même l’avènement d’une nouvelle espèce. Les textes de cette anthologie sont variés, dans leur ton aussi bien que dans leur façon d’envisager débâcle et chaos.
Certains textes sont très poétiques. Je pense notamment à Ligne de fuite ainsi que De Poissons et d’Âmes mortes. J’ai particulièrement apprécié ce dernier aussi bien pour son style que sa construction et son thème. Par contraste, J’ai d’autant plus apprécié la nouvelle qui le suit : Et la Lumière fut. Nous avons là une bonne dose de suspense, mais aussi des personnages bien construits. La nature humaine est davantage mise en avant dans ce texte (et ce n’est pas forcément glorieux).
Dans De l'Acide sous la Peau, Xavier Portebois nous offre un texte cyberpunk plein d’action et de réflexion. J’ai beaucoup cette nouvelle, surtout pour sa portée philosophique. Ce texte a plusieurs niveaux de lecture et si vous ne voulez vous attacher qu’à sa dimension épique, vous le pouvez aussi. Vous ne vous ennuierez pas une minute.
La Lumière des Ombres de Julie Guinebaud, mérite également une mention spéciale car non seulement elle parvient à faire quelque chose de mémorable avec un thème pourtant maintes et maintes fois réutilisé en SFFF, mais aussi parce qu’elle nous offre des personnages auxquels on parvient à s’attacher en peu de pages.
Enfin La Troisième Guerre des Feys, nouvelle qui conclut l’anthologie, est mon texte préféré. D’une part parce qu’étant par nature une pessimiste angoissée je préfère les textes plus surnaturels, d’autre part parce que j’ai adoré retourner à Mannaz et j’y serais volontiers restée plus longtemps. Comment ne pas avoir envie d’explorer la cité de toutes les magies ? Les personnages, en outre, sont tous intéressants. Cela donne envie de les connaître davantage. Je vous invite d’ailleurs à lire Ghost Hunter Show, autre nouvelle dans cet univers.
Tous aux abris est une très bonne anthologie. Vous y trouverez des textes profonds, contemplatifs ou déchaînés, pessimistes ou optimistes, drôles ou déprimants, le tout parfaitement agencé pour tirer au mieux parti de cette belle diversité.

mardi 12 avril 2022

La Saison de la sorcière

Un roman de Roland C. Wagner publié chez les Moutons électriques et en version audio chez Voolume.


Présentation de l'éditeur :

Un ptérodactyle géant arrache la Tour Eiffel, des statues de Mao ravagent Pékin, un Godzilla dévaste le port de Yokohama …

Une vague d’attentats tout aussi déroutants qu’inexplicables ébranle les symboles de puissance des nations les plus industrialisées. L’Europe est particulièrement touchée par cette nouvelle forme de terrorisme à nulle autre pareille, qui fait usage de forces surnaturelles mais épargne les vies humaines. Pour les États-Unis, la lutte contre les « sorciers du tiers monde » devient presque une mission sacrée, qui justifie même une invasion de la France et d’une partie de l’Europe sous prétexte de « protéger » le Vieux Continent… C’est dans ce contexte que Fric, jeune zonard français fraîchement sorti de prison, doit entamer sa réinsertion…

Un roman court et impertinent, récompensé par les prix Rosny aîné et Bob Morane en 2004. Toujours engagé du côté du rêve et des opprimés contre les impérialismes et la bigoterie, Roland C. Wagner (1960-2012) a le culot de réinventer la fantasy urbaine en politique-fiction. Un livre choc qui, sous couvert d’un de ces récits déjantés et rock’n’roll dont Roland C. Wagner avait le secret, tend un cruel miroir aux dérives de nos sociétés du troisième millénaire, d’une complète actualité.
La magie existe. Enfin, c’est la seule explication possible à la vague d’attentats étranges (et pacifistes) que subissent l’Europe et l’Asie. En réaction, les États-Unis ont envoyé des troupes dans les pays touchés, qui sont du coup devenus des protectorats américains, et ont déclenché une grande campagne de recrutement (si l’on peut le dire ainsi) de mages afin de constituer une armée capable de neutraliser ces terroristes d’un genre nouveau.
Dans ce contexte troublé, Fric sort de prison et retrouve sa banlieue sous ébullition. Les soldats « Tazus » provoquent la hargne d’une partie de la population et de ses potes en particulier. Suite à un incident avec l’un de ces soldats, Fric se voit contraint de se planquer à l’adresse indiquée par un de ses compagnons de cellule et va y découvrir une communauté de hippies et de punks utopistes sur-équipée en matériel informatique. De là à savoir ce qu’ils fabriquent dans leur Enclave, c’est une autre affaire...
Pendant ce temps, la chasse aux sorcières fait rage et pour l’armée américaine il n’y a pas de demi-mesure, les personnes capturées sont avec elle ou… avec elle.
La narration se divise en deux. On suit tour à tour Fric et ses copains ou différents membres de l’armée à la recherche de l’arme ultime (et ils pourraient bien l’avoir trouvée). Cela donne un récit nerveux, plein de rebondissements et d’embardées, qui entraîne son lecteur/auditeur sans trop lui laisser le temps de reprendre son souffle.
Ce roman court et énergique est une sorte de conte moderne, engagé et chaotique qui se joue des codes. On notera que, comme dans les contes, quasiment personne n’a de prénom. Les Tazus et ceux qui gravitent autour sont désignés par leur fonction, alors que Fric et ses potes le sont par des surnoms. Les chevaliers de cette histoire sont de jeunes banlieusards d’âge indéterminé, les fées sont celles du réseau, le méchant dragon polycéphale est une grande puissance capitaliste et la sorcière… Vous verrez bien. 
J’ai beaucoup aimé ce récit. C’est barré, intelligent et drôle. L’auteur, tout en nous divertissant, nous amène à réfléchir. Ce roman nous parle d’impérialisme et d’ingérence, de terrorisme et de résistance, mais il nous montre aussi que parfois la frontière est floue entre ces termes. J’ai trouvé cela intéressant, bien que je pense qu’il y manque un peu de profondeur et que la réflexion sur le terrorisme, surtout, est trop sortie de son contexte. J’ai cependant beaucoup aimé l’Enclave et la façon de vivre des gens qui la peuplent, bien que cela semble beaucoup trop irréaliste à mes yeux. Ils paraissent d’autant plus sympathiques face au capitalisme éhonté affiché par les Tazus. L’auteur a grossi le trait, mais c’est aussi une caractéristique des contes.
La sortie en version audio de ce roman dont la première publication date de 2003 est une bonne occasion de le découvrir (ou redécouvrir). Le narrateur a fait un excellent travail. Certes, le roman est déjà prenant, mais il parvient à accroître encore davantage l’intérêt de l’auditeur grâce à l’enthousiasme qu’il déploie toujours au bon moment.
Les thèmes abordés restent très actuels, bien que le contexte ait évolué depuis les attentats de 2001, et offrent toujours des pistes de réflexions intéressantes. 


vendredi 19 mars 2021

La Machine T1

Un roman de Katia Lanero Zamora, publié chez ActuSF.

Présentation de l'éditeur :
Nés dans le confort de la famille noble des Cabayol, Vian et Andrès sont deux frères inséparables. Mais dans un pays où la révolution gronde et où les anciens royalistes fourbissent leurs armes pour renverser la toute jeune République, ils vont devoir choisir leur camp... Grande fresque familiale où les batailles politiques rejoignent les bouillonnements personnels, La Machine est une œuvre forte, absolue et puissante.

Après son roman très remarqué Les Ombres d’Esver, Katia Lanero Zamora nous y dessine des destins inoubliables.

La Machine nous conte un pays en pleine révolution sociale qui se trouve à un carrefour de son histoire,  mais aussi le destin de deux frères qui s’adorent tout en ayant choisi des voies diamétralement opposées. Andrès et Vian Cabayol ont grandi dans le confort malgré une origine roturière qui peine à se faire oublier dans un monde où les aristocrates et membres du clergé sont très jaloux de leurs privilèges. Le grand-père des garçons, s’étant illustré pendant la guerre, a reçu en récompense un domaine et un titre dont il a tiré parti au mieux, reniant en bloc ses origines paysannes. Il a tenu d’une main de fer aussi bien sa famille que ses affaires. Pour autant, les deux derniers héritiers de sa lignée ne sont pas ce qu’il espérait et s’il n’est plus là pour tenter de diriger leur vie, il n’en a pas moins une certaine influence sur leur destinée.
Andrès, l’aîné, semble avoir un profond complexe quant à ses origines. Il peine à trouver sa place dans la hiérarchie sociale. Il n’est ni d’un monde ni de l’autre, mais depuis toujours il a préféré tenter de s’intégrer parmi les paysans, même si ceux-ci le considèrent avec méfiance ou circonspection. Il se jette alors à corps perdu dans les idées machinistes, idéal politique qui s’apparente au communisme, à la fois pour s’intégrer et pour s’opposer à son père, mais aussi parce qu’il finit par croire à cet idéal.
Son frère Vian, quant à lui, est plus désireux de plaire à son père que de s’émanciper. Il a grandi dans l’ombre de son aîné et il cache avec plus ou moins de réussite une part importante de lui-même qui ferait scandale si ses pairs la découvraient. Dans cette société dévote et répressive, qui cherche à contrôler les gens, voire à les réifier, Vian a choisi d’être un soldat, ce qui fait de lui une marionnette dans des jeux de pouvoir. Si son but est de protéger sa famille, il ne s’en est pas moins mis dans une situation très délicate qui peut vriller à tout moment.
Si j’apprécie Andrès pour sa fougue et son caractère, j’ai néanmoins préféré les passages consacrés à Vian. Le fait qu’il soit tenaillé entre ses différentes allégeances et ses propres aspirations en fait un personnage complexe et attachant. Contrairement à son frère, il a conscience qu’aucun choix ne le mènera au bonheur et qu’il n’est qu’un pion sur l’échiquier des puissants. Je trouve cela terrible. Pourtant, ses choix le portent toujours vers ce qu’il croit être la meilleure manière de protéger ceux qu’il aime, peu importe si c’est à son détriment.
J’ai aussi beaucoup aimé Lea, la compagne d’Andrès, pour son courage et sa foi en ses convictions. Elle est très émouvante.
Le roman fait quelques bonds dans le passé pour nous montrer comment tous ces personnages se sont construits, ce qui justifie leurs choix dans le temps présent. J’ai aimé ces passages qui sonnent très vrai et apportent du relief à leur personnalité.
Lea, Andrès et Vian vivent sur des braises, la question n’est pas de savoir si l’incendie partira, mais quand. Entre les royalistes, qui veulent étouffer la toute jeune république, et les machinistes qui réclament la fin des privilèges, il ne peut naître qu’une guerre sanglante et fratricide. Cela, bien sûr, vous rappellera la guerre civile espagnole et ce roman s’en inspire largement. D’ailleurs, bien qu’il soit publié chez un éditeur de SFFF, la seule partie qui est imaginaire est la localisation de cette histoire. Je regarde toujours avec une certaine circonspection ces romans qui sont historiques sans l’être. Je cherche une justification à ce choix qui me paraît souvent être de la paresse intellectuelle servant uniquement à éviter la rigueur que demande l’écriture d’un roman historique. En l’occurrence, ce n’est pas le cas. L’autrice a donné une vraie cohérence à son récit et à ses choix. On croit à son monde et à ses personnages. Elle utilise bien la liberté qu’elle a pris de sortir du cadre historique pour nous offrir un de ces grands romans pour lesquels on se passionne d’un bout à l’autre. Elle a écrit cette histoire avec vivacité et élégance et quand on arrive à la fin, on se sent frustré de ne pas pouvoir lire la suite immédiatement.

vendredi 6 novembre 2020

Gris Présages, Meg Corbyn T3

Un roman d'Anne Bishop, publié chez Milady.

Lettres Écarlates, Meg Corbyn T1
Volée noire, Meg Corbyn T2


Présentation de l'éditeur :

Depuis que les Autres ont libéré les cassandra sangue de l’esclavage, les fragiles prophétesses du sang courent un grave danger. Simon Wolfgard, chef des terra indigene de l’Enclos de Lakeside, n’a d’autre choix que de faire appel à Meg Corbyn. En effet, les entailles de la jeune femme révèlent d’étranges visions qui sont pour Simon le seul espoir de mettre un terme au conflit. Son sacrifice est nécessaire, car l’ombre de la guerre s’étend de l’autre côté́ de l’Atlantik, et les conspirations d’un groupuscule extrémiste menacent de la propager à Thaisia...

J’ai retrouvé avec plaisir Meg et les autres habitants de l’Enclos de Lakeside. Je me suis même demandé pourquoi j’ai attendu si longtemps avant de lire ce tome, d’autant qu’une fois la première page tournée, j’ai eu beaucoup de mal à le lâcher.
Lire Anne Bishop est toujours agréable. Sa façon de raconter y est pour beaucoup, bien sûr, mais surtout elle sait gérer ses différentes intrigues de manière à garder l’attention du lecteur. Chaque tome possède son arc de base, en plus de petites circonvolutions secondaires, mais toutes servent le plan global de la pentalogie dont ce troisième volume est le pivot.
Si j’apprécie les séries — quand le nombre de volumes est raisonnable comme c’est le cas pour celle-ci — c’est avant tout pour avoir le plaisir de voir les personnages évoluer. En cela, je ne suis pas déçue, même si les relations entre eux stagnent un peu plus dans ce tome. Les efforts que font les Autres et les humains pour se comprendre, malgré la peur et la défiance, forment un intéressant contraste avec la situation globale du continent. La guerre couve toujours, comme des braises attisées par des humains avides de pouvoir. Des étincelles, lancées par-ci par-là, pourraient bien déclencher un incendie dévastateur. Malgré les progrès de ses habitants, l’Enclos est un bien faible rempart entre la haine des humains et la vindicte des Autres.
L’aspect politique du récit est intéressant, d’autant que l’autrice, sans ménager ses personnages, les a rendus réactifs et intelligents. Parfois ils doivent parer au plus pressé, mais en règle général ils ne se comportent pas comme des oisillons tombés du nid. Ils comprennent vite et ils agissent, ne laissant jamais le lecteur dans l’expectative pour des centaines de pages.
Ce tome est cependant un peu moins vif que les précédents. Il arrive que l’autrice insiste lourdement sur certains points, ce qu’elle ne faisait pas avant. Cela concerne surtout les intrigues secondaires et en premier lieu sa description de la relation entre Meg et Simon. Elle piétine un peu, car ils ont du mal à se comprendre malgré leurs efforts, et certaines scènes se font écho de manière un peu trop récurrente à mon goût. Il faut dire aussi que je me fiche un peu de leur petite histoire ; je n’ai pas vraiment envie qu’ils deviennent plus que des amis. Enfin, ces atermoiements ne sont pas trop dérangeants. La répétition qui m’a vraiment gênée concerne les Aînés. Chaque fois que l’autrice en parle, c’est pour dire peu ou prou la même chose qui tient en quelques mots. Cela sonne comme une petite phrase musicale censée augmenter la tension dans un vieux film d’épouvante… Au bout de deux ou trois fois c’est bon, je crois qu’on a compris, si tu n’as rien à ajouter sur le sujet, va de l’avant…
Les méchants de l’histoire sont aussi un peu caricaturaux. Ils auraient gagné a être un peu plus intelligents et nuancés. À mon sens, il y avait matière. Le lecteur est d’emblée du côté des Autres, c’est normal vu la façon dont ils nous sont présentés face à des humains qui font un peu n’importe quoi et s’oppressent les uns les autres. Pourtant, on pourrait aussi comprendre le point de vue inverse, si Anne Bishop avait pris la peine de ne pas simplement faire des membres du HAT des gens haineux, intéressés par le pouvoir et le profit. Les humains ont raison de craindre les Autres qui contrôlent ce monde et le développement des différents points de vue aurait pu donner une histoire bien plus profonde. L’opposition entre ces espèces est beaucoup trop manichéenne à mon goût. Néanmoins, je dois admettre que l’histoire reste prenante, même sous cette forme un rien simpliste.
Ce tome est donc axé sur la politique du continent et sur les relations entre les membres de l’Enclos et la meute humaine de Meg en contrepoint. On en apprend davantage sur Burke et Monty, ce qui est appréciable. Mais ce sont quelques passages, comme égarés entre les pages, qui ont vraiment capté mon attention. Ils portent sur la vie en dehors de l’Institution d’une autre Cassandra Sangue, une ancienne camarade de Meg. J’ai trouvé le personnage touchant. Il est plus facile de l’appréhender avec ce qu’on a appris sur les prophétesses dans le tome précédent. J’espère qu’elle aura un rôle plus prépondérant dans la suite. Meg aussi avance à sa façon dans la découverte de sa nature, autant pour elle-même qu pour aider ses semblables, et j’ai hâte de voir ce qu’elle en fera.
Malgré les redondances et la facilité de certains choix scénaristiques, ce fut une très bonne lecture. J’avais envie de lire la suite à peine le roman terminé. Cette fois je n’attendrai pas aussi longtemps pour le faire.

jeudi 12 mars 2020

Seul un homme

Un roman de Vanessa Arraven, publié chez Pygmalion.

Présentation de l'éditeur :
La colère du peuple gronde à nouveau. Après les indignés et les Gilets jaunes, un troisième mouvement s'est levé : les envoltés. A Nantes, So Yun est une jeune femme issue d'une famille de militaires. Elle ne supporte pas les violences policières. Face à la faiblesse des institutions, elle se saisit d'un bokken, se masque et va dans la foule défendre les participants. Mais, prise entre deux feux, elle se refuse à frapper et se contente de dévier les tirs. Sirin est une envoltée de la première heure. Avec l'apparition de ce protecteur fantomatique, elle trouve un symbole qui lui donne de l'espoir. La jeune femme décide de le soutenir à sa manière : en en parlant sur les réseaux sociaux. Pourtant, comme tout le monde, elle est convaincue que leur mystérieux défenseur est un homme... Lors d'une manifestation, avant que So Yun ait eu le temps de s'équiper, un jeune homme est gravement blessé. Alors, tout bascule. Et la colère grandit, qui devient rage.
Vanessa Terral nous revient sous son nouveau nom de plume — Vanessa Arraven — avec un roman très actuel. C’est un plaisir de retrouver la plume de cette autrice qui fait toujours preuve d’intelligence et d’une grande sensibilité dans tous les sujets qu’elle choisit de traiter.
Seul un homme est à la fois un récit très différent – de l’anticipation avec juste une légère pointe de fantastique — et très cohérent avec tout ce que j’ai pu lire d’elle. J’y ai retrouvé son humanisme et sa façon si particulière de présenter toutes les nuances de gris. Elle ne choisit jamais la facilité.
Ce roman fait écho à notre situation actuelle et exprime le ras-le-bol d’un peuple en quête de changements, de justice et d’équité. La difficulté de se faire entendre et l’horreur des affrontements entre les militants et la police — des gens qui ne sont que des êtres humains, faillibles, dressés les uns contre les autres par un pouvoir injuste et cynique — sont parfaitement décrites. Comme quoi, on peut être une autrice engagée sans faire de propagande. C’est à notre bons sens que s’adresse l’autrice, à notre humanité.
Elle a créé des personnages à la personnalité subtile, à la fois forts et fragiles, qui essaient juste de rendre ce monde meilleur. Et ce fut un plaisir de les suivre (et de boire une tasse de kukicha avec eux. Ça faisait longtemps que je n’avais plus bu ce type de thé...)
Seul un homme est un roman qui se lit vite, il ne m’a duré qu’une journée, lu petit à petit dans les creux de mon emploi du temps, mais c’est un récit fort, humaniste plus que féministe, et engagé à côté duquel on ne peut passer. Il éveillera, je l’espère, un peu plus les consciences et aidera ceux qui cherchent désespérément leur équilibre dans le contexte actuel à retrouver un peu de sérénité.

lundi 7 octobre 2019

Europunk

Une anthologie dirigée par Florent Lenhardt et Guillaume Parodi, publiée chez Realities Inc.



Présentation de l'éditeur :

J’appelle solennellement les auteurs de SFFF européens à qui le futur politique, social et culturel de leur(s) pays fait lever des sourcils inquiets ou pleins d’espoir, de se pencher ne serait-ce qu’un instant sur ce continent en ébullition où 500 millions de citoyens sont peut-être sur le point de faire un pas d’un demi-siècle en arrière. Pour le meilleur ou pour le pire ? A vous de nous en parler.
Que vive enfin l’Euro-Punk !

Florent Lenhardt

Un appel à l’Europunk, voilà ce qui a inspiré les auteurs des neuf textes contenus dans ce recueil. Sous la plume d’Olivier Boile, Jonathan Grandin, Romain Jolly, K.T., Geoffrey Legrand, Philippe-Aurèle, Mose Njo, Sandrine Scardigli et Jean-Marc Sire c’est à des avenirs impertinents, rebelles, sombres ou lumineux que cette anthologie vous invite, avec une dose de critique constructive et une autre d’insolence assumée !


Sommaire : 
  • Préface, Florent Lenhardt, Guillaume Parodi et Tesha Garisaki
  • L’Empire de Marbre, Olivier Boile
  • Siri mon Amour, Zuckerbook ma Patrie, Mose Njo
  • Europe sur la Rive, Sandrine Scardigli
  • 99.5, K.T.
  • Punk l’évêque, Philippe-Aurèle Leroux
  • Le Souffle du Taureau sur la Nuque, Jonathan Grandin
  • Dans tous les Coins de l’Hexagone, Jean-Marc Sire
  • Datalove, Romain Jolly
  • Neoropa, Geoffrey Legrand

L’Union Européenne… ce rêve qu’elle pourrait incarner et cette concentration de frustrations qu’elle semble nourrir à la place. Je suis née dans les années 80 et ma génération a été élevée dans l’idée que l’union européenne — à l’époque on parlait de communauté européenne — était une promesse d’ouverture. 
Ce qu’il en reste aujourd’hui est teinté d’amertume. Pourtant, cette union nous a apporté de bonnes choses, noyées cependant sous les récriminations. On voit la crise, l’émergence des nationalismes, une bureaucratie étouffante et souvent absurde… 
Cette union européenne fait partie de notre quotidien. Ses retombée sont présentes dans nos vies à des niveaux auxquels on ne prête même plus attention. Et c’est bien ça le souci : on n’y fait plus attention. Au mieux on l’ignore, au pire on n’en veut plus. Mais mesure-t-on les conséquences qu’aurait sa dissolution ? 
Le pourquoi de la situation est en soi intéressant. Si cette anthologie pose la question dans sa préface, elle en soulève aussi de nombreuses autres qui m’ont interpelée et, parmi elles, celle-ci : pourquoi la science fiction, terreau de tous les possibles et de toutes les réflexions sur l’avenir, ne s’est-elle pas, ou si peu, intéressée à l’Union Européenne ? Vaste sujet. Je ne m’étais jamais posé cette question et force est de constater qu’elle est troublante. 
Cette anthologie tente de compenser ce mépris, s’empare de l’Europe pour la faire sienne, la prendre en défaut ou montrer ce qu’elle pourrait devenir, de multiples façons. 
On navigue entre mythes fondateurs, inepties gouvernementales, futurs radieux ou incertains. On parle de monarchie, de contestation, d’espoir et de la jeunesse, bien sûr. Que serait l’avenir, et en particulier celui de l’Europe, sans la jeunesse ? 
Tout cela nous mène sur de nombreuses pistes, toute plus intéressantes les unes que les autres. 
Olivier Boile a choisi de nous montrer une Europe alternative où la Grèce dominerait. Belle mise en perspective, aussi grinçante que porteuse de réflexion. 
Sandrine Scardigli, quant à elle, fait contraster le mythe grec d’Europe avec l’Europe rêvée de la jeunesse et celle des colères qu’on tente de leur imposer. J’ai beaucoup aimé ce très beau texte. 
Dans 99.5 le lecteur se trouve projeté dans un futur glacé où l’Union Européenne, entourée de murs, doit se défendre contre une menace floue. Mais de quel côté vient-elle ? 
Punk l’évêque m’a amusée. Travaillant au sein d’un organisme qui dispense notamment des formations agricoles, je sais à quel point les normes européennes sont parfois absurdes quand elles quittent leurs jolis décrets imprimés pour être appliquées sur le terrain. En tout cas la comparaison est bien vue. 
Dans Le Souffle du Taureau sur la Nuque, un homme nous raconte son histoire et son Europe. La chute, saisissante bien qu’annoncée, fait à mon sens tout le contraste de ce récit. 
Dans tous les Coins de l’Hexagone met en scène les chasseurs. Ah, les chasseurs… Comment parler de l’Europe sans eux ? Critiquant sans relâche, mais toujours ravis de recevoir les subventions de l’Europe pour repeupler certaines zones d’oiseaux et joyeusement les plomber ensuite. Ou, il faut le dire aussi, pour entretenir des chemins abandonnés depuis longtemps par les communes et aménager des pare-feux… Ce texte, aussi grinçant soit-il, ne manque cependant pas de nuance. 
Dans Datalove, vous rencontrerez des migrants d’un genre particulier. Et si vous parvenez à ressentir de la compassion pour eux, comment ne pas la ressentir pour des humains ? 
Dans Neoropa on en revient à la jeunesse bien sûr. Elle est l’avenir, elle pourrait changer les choses alors autant conclure cette belle anthologie avec elle. Que ne ferait-on pas par amour ? J’ai aimé le côté très humain de ce texte où les motivations politiques côtoient l’amitié et le désir. Ce sont parfois nos aspirations personnelles qui nous mènent à écrire une histoire plus grande que la nôtre. 
Europunk regroupe d’excellents textes, originaux, intelligents et nuancés. Elle explore un bon nombre de problématiques actuelles et si la question de l’Europe, au sens large, vous interpelle — ou si elle ne vous interpelle pas du tout et que vous réalisez que c’est un problème — vous devriez la lire. Et n’ignorez pas l’excellente préface.

lundi 17 avril 2017

Le Cercle de Farthing

Un roman de Jo Walton, premier tome de la trilogie du Subtil changement, publié dans la collection Lunes d'encre de Denoël.


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Présentation de l'éditeur :


Huit ans après que "la paix dans l'honneur" a été signée entre l'Angleterre et l'Allemagne, les membres du cercle de Farthing, à l'origine de l'éviction de Churchill et du traité qui a suivi, fin 1941, se réunissent au domaine Eversley. Mariée à un Juif, ce qui lui vaut d'habitude d'être tenue à l'écart, Lucy Kahn, née Eversley, fait cette fois partie des invités. Mais les festivités sont vite gâchées par le meurtre de sir James Thirkie, le principal artisan de la paix avec Hitler. Sur son cadavre a été laissée en évidence une étoile jaune. David, le mari de Lucy, fait donc un coupable tout désigné. Convaincue de son innocence, celle-ci trouvera dans le policier chargé de l'enquête, Peter Carmichael, un allié. Mais pourront-ils, ensemble, infléchir la trajectoire d'un Empire britannique près de verser dans la folie et la haine ? Subtil mélange de roman policier classique et d'uchronie, Le cercle de Farthing est le roman qui a révélé Jo Walton au grand public, bien avant le succès mérité de Morwenna.



1949, alors que l’Allemagne s’enlise dans sa guerre contre les Russes, le Royaume-Uni, qui dix ans plus tôt s’est retiré du conflit européen, est à un tournant de sa politique. À la veille d’un important scrutin, les membres du Cercle de Farthing, courant conservateur à l’origine de cette « paix dans l’honneur, » se réunissent dans leur fief campagnard, domaine dont ils ont emprunté le nom et qui appartient à lord Eversley. C’est là que le plus éminent des leurs, Sir James Thirkie, est assassiné.
Est-ce un meurtre politique ou un crime passionnel ? Thirkie a-t-il été victime des Juifs, des bolcheviks ou des siens ? L’inspecteur Carmichael se voit chargé de démêler ce sac de nœuds mais, bien entendu, David Kahn, époux Juif de Lucy Eversley, est le principal suspect…
Premier tome d’une trilogie uchronique, Le Cercle de Farthing pose les bases de cette Histoire remaniée. On se rend compte que le cours des événements tient parfois à peu de choses… Petit à petit, avec subtilité, Jo Walton nous explique les modifications qu’elle a opérées, tout en nous présentant les artisans de cette paix hypocrite et leurs motivations. Ces marionnettistes se disputant le pouvoir sont-ils à la hauteur de leur rôle ? Quelles turpitudes se cachent derrière leurs bonnes manières ?
Jo Walton a une façon bien à elle de créer une ambiance, on se glisse très facilement dans ses récits. La lire est un vrai plaisir. Au début de ce roman, on a un peu l’impression de tomber dans une partie de Cluedo dont les personnages sortiraient d’un soap vieillot. Cela ne tire pas trop sur la caricature, ça reste amusant. Cela m’a rappelé les enquêtes de l’inspecteur Barnaby, série dont les secrets de famille, décors champêtres et petites machinations en tous genres sont le fonds de commerce.
Jo Walton a opté pour des chapitres courts, qui apportent beaucoup de dynamisme au récit et une double narration. D’un côté, nous avons Lucy et son récit à la première personne. En tant que fille de la famille, elle connaît tous les petits secrets des membres du cercle même si elle a un statut à part. Elle nous conte les événements à mesure qu’elle les vit, ses suppositions, son inquiétude à voir s’accumuler les preuves contre son mari… Ensuite, nous suivons Carmichael dans son enquête, par le regard d’un narrateur omniscient. Les deux personnages se complètent bien et leurs récits s’alternent, ce qui prévient la lassitude du lecteur car chacun a ses défauts autant que ses qualités. Lucy est intelligente et attachante, mais aussi très ingénue. Cette femme pense et parle parfois à tort et à travers. Elle peut agacer sur le long terme, même si elle apporte de la fraîcheur à l’intrigue. Ce n’est pas une héroïne prête à sauver le monde, juste une jeune femme qui a un jour gratté le vernis et s’est rendu compte de ce que valaient ses proches. Pour autant, elle n’a pas encore perdu toutes ses illusions et ne s’est jamais vraiment opposée à eux.
Carmichael est, quant à lui, un homme posé, méthodique et plutôt secret. C’est un personnage agréable à suivre, même si ses chapitres ralentissent quelquefois le récit. Si l’enquête est cohérente et rappelle les polars classiques, elle peut cependant sembler un peu lente. En fait, ce roman se déroule sur moins d’une semaine et le rythme est réaliste, mais les séries télé ont une mauvaise influence sur nous… Disons que cela conviendra mieux amateurs de romans de mœurs que de polars.
Ce n’est pas rocambolesque, mais je n’attendais pas un thriller. J’aime la façon qu’a Jo Walton de décrire les gens, de raconter une histoire sans prétention ni effets de manches. Bien que l’on puisse reconstituer le puzzle en même temps que Carmichael et Lucy, le suspense ne réside pas dans l’enquête, mais dans la capacité des personnages à se sortir de ce panier de crabes. J’ai tremblé pour Lucy et David. Je me suis énervée contre Carmichael qui laissait filer des indices. J’ai tourné à toute allure les pages du dernier tiers.
J’ai passé un excellent moment avec ce roman et j’ai hâte de voir comment Walton développe ses personnages et son uchronie dans les tomes suivants.


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Découvrez également les avis de A.C. de Haenne, Acr0, Cornwall, Dionysos, Lhisbei et Lune.


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Première lecture pour le Challenge Lunes d'encre !

mercredi 2 novembre 2016

Chroniques d'un rêve enclavé

Aussi connu sous le titre de Parleur, ce roman d'Ayerdhal est publié par Le livre de poche et également disponible en grand format chez Au diable vauvert.


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« Le Dogme est une hiérarchie qui entend ordonner le monde à sa convenance, sous prétexte que l’individu n’en est qu'une infime partie. Alors il dicte ce qu’il convient pour chacun sans qu’il revienne à tous la même part. Il flatte les puissants afin de croître dans leur ombre. Il rassure les faibles afin qu’ils s’en tiennent à leur impuissance. Le Dogme est une machine à conserver le monde en l’état. Qui, à part les puissants, peut s’en contenter ? »


Face aux rois, aux nobles, au clergé, à une Ghilde obsédée par sa richesse, les habitants de Macil, accablés par le poids de l’impôt, luttent contre la famine et les pillards. Sur la Colline, quartier de cette cité médiévale, règnent recruteurs, faiseurs de dîme et de gabelle. Un curieux pèlerin, vagabond visionnaire que les Collinards appelleront « Parleur », va y introduire les rêves de justice d’un poète assassiné.



Ayerdhal nous conte ici l’insurrection de la Colline, quartier très pauvre de la grande cité de Macil. Cela commence avec Karel, jeune poète assassiné pour ses vers séditieux, et se poursuit avec sa sœur, Vini, accueillant le correspondant de son frère, nommé Parleur. Petit à petit, celui-ci, entouré de ses amis, tente d’insuffler aux Collinards l’envie de s’entraider, puis celle de se rebeller.
Le message de cet ouvrage, en fait assez ancien, est toujours d’actualité. Certains en parlent comme d’un roman de fantasy, il a d’ailleurs été primé dans ce genre. Cependant, il a également été publié dans des collections de science-fiction. Le cadre est imaginaire, mais c’est bien le seul lien avec la fantasy. La portée humaniste de la réflexion est, quant elle, typiquement dans l’esprit de la SF. Mais quoi qu’il en soit, on ne lit pas Parleur pour l’un ou l’autre de ces genres, ni même comme un roman. Plus que cela, il s’agit d’une réflexion intellectuelle sous forme de récit, un essai politique et social accessible à tous.
La démonstration n’est-elle viable que dans le cadre d’un monde imaginaire ? La question est légitime. Les racines en sont réelles, puisées dans les tentatives, rarement heureuses, de l’humanité de créer une société plus égalitaire. On pense à la Commune, bien sûr, mais pas uniquement. L’auteur a créé un monde in vitro, pour nous montrer ce que l’entente et la raison pourraient donner si chacun y mettait du sien. Malheureusement, cela ne semble pas toujours réaliste… La réflexion est toutefois très intéressante, elle nous pousse à privilégier le dialogue, l’entraide et la non-violence plutôt que l’individualisme (même s’il ne faut pas l’étouffer) et les conflits.
Ce récit est un « et si » mis en œuvre pour nous déciller. On peut faire le choix de survivre seul ou de surmonter les différences pour s’allier et vivre plus décemment, on peut faire le choix de subir le système et d’agir comme celui-ci l’attend de nous ou d’en créer un autre plus juste.
Je suis une îlienne, pendant longtemps les gens de chez moi étaient dans le même bateau. Qu’ils se détestent ou s’apprécient, il a bien fallu qu’ils maintiennent un tissu communautaire solide. Ce n’était pas non plus idyllique, il ne faut pas se leurrer, mais on gagnerait à recréer des liens auxquels la société actuelle n’encourage guère.
Mais j’en reviens au roman… L’humanité est pleine de contradictions, elle se moque bien de la rhétorique, ainsi, les mots pourtant sensés de Parleur ne nous semblent pas pouvoir arrêter une dispute, d’autant quand chacun des partis ne cherche qu’à assurer sa survie. Mais la question se pose, a-t-on au moins essayé ? Souvent, l’impossible est une barrière que l’on pose soi-même et que ne connaissent pas les rêveurs. Alors oui, il y a quelques facilités dans cette démonstration, mais je pense que la naïveté que l’on peut reprocher à la démarche de Parleur (et de l’auteur) est en fait là pour nous dire : cela pourrait être si simple. En tout cas je comprends l’idée et le message est intemporel, volontairement applicable au plus grand nombre.
C’est la partie du roman que j’ai préférée car elle m’a donné du grain à moudre. Mais, à côté de cela, il y a les personnages et des bribes de leurs histoires personnelles. Là j’ai moins accroché. Parleur est certes intelligent et un rhéteur hors pair, mais il m’a beaucoup agacée. Il y aurait long à dire sur ses propres contradictions, sur son comportement, sa façon de traiter les autres et particulièrement Halween. Je n’ai pas trouvé normal que celle-ci doive renier tout ce qu’elle est. Il l’y pousse bien qu’il dise le contraire. Puis je n’adhère pas au principe de ne pas se défendre. J’admets en outre difficilement qu’on fasse la morale, et des reproches, à des gens qu’on a encouragés dans une voie. On m’a appris qu’il fallait assumer ses choix ou en changer, mais que se fustiger ne sert pas à grand-chose.
Ces personnages ne sont pas très crédibles à mon sens, trop caricaturaux. J’ai eu du mal à m’intéresser à eux individuellement, pourtant je me souciais du sort de la communauté. J’ai alterné entre les moments d’intérêt, concernant les questions philosophiques que pose le récit, et l’indifférence face à leurs petites histoires. Néanmoins, mes yeux se sont embués pour eux et ça n’est pas rien. Je suppose que, mine de rien, j’ai fini par m’attacher…
Même si elle est basée sur des faits et des préceptes connus, cette réflexion sur l’humanité, la vie en communauté et les manipulations en tous genres m’a beaucoup apporté. Je comprends pourquoi beaucoup de gens parlent de ce roman comme d’un incontournable.


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Cette lecture compte pour le challenge SFFF et diversité dans la catégorie suivante :
– Un livre SFFF parlant d'une ou de femme(s) dans la guerre.