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mardi 9 avril 2024

Un thé pour Yumiko

Une BD de Fumio Obata, publiée chez Bayou.


Yumiko est graphiste, elle vit à Londres depuis longtemps et elle n’a pas l’intention de retourner au Japon pour autre chose que des vacances. Elle a tout fait pour se construire une vie dans ce pays et elle semble heureuse, jusqu’au jour où elle reçoit un appel de son frère lui annonçant la mort de leur père. Yumiko doit rentrer au Japon pour les funérailles et commence à s’interroger sur ses choix, ses émotions et ses envies.
On plonge dans les souvenirs de la jeune femme avec incertitude. Elle semble tourner autour de quelque chose, une idée persistante ou une fêlure, personnifiée par le personnage d’une pièce de théâtre nō. Elle cherche en elle la signification de cette image. Elle pense à son père et à ce qu’il voulait pour elle. On se rend vite compte que Yumiko s’est sentie tiraillée entre les ambitions différentes de ses deux parents et les deux existences qu’ils espéraient pour elle. Est-elle sûre de ce qu’elle souhaite ?
Yumiko entame un voyage symbolique dans lequel elle va apprendre qu’on se construit en permanence. Elle expérimente une sorte d’effondrement qui mène à la renaissance, en parallèle des rituels funéraires qui l’ennuient et qu’elle trouve vains, censés accorder à son père une nouvelle existence sur un autre plan.
Cette belle BD parle de deuil, de la vacuité de certaines choses que l’on s’impose, de la difficulté de laisser derrière soi le poids des attentes que les parents font peser sur nous pour enfin être soi. Elle parle aussi de déracinement et d’expatriation, du travail constant que cela demande et de l’incompréhension des proches. Elle parle de manque et de rêves fragiles. Enfin, cette histoire nous parle d’émotions et d’une jeune femme cherchant à apprivoiser les siennes. 
J’ai beaucoup aimé le style graphique crayonné et la colorisation à l’aquarelle qui apportent lumière et douceur à l’ensemble. Cette lecture fut pour moi un très beau voyage spirituel.

mardi 5 mars 2024

La Fille dans l'écran

 Une BD de Lou Lubie et Manon Desveaux, publiée chez Marabulles.



Coline vit en France, à la campagne, chez ses grands-parents. Elle veut devenir illustratrice. Elle travaille sur un livre pour enfants tout en se battant contre ses crises d’angoisse. Marley vit au Canada et rêvait d’être photographe, mais elle s’est peu à peu laissé engluer dans les nécessités du quotidien. Un jour, Coline va tomber sur les photos de Marley et lui demander l’autorisation de s’en servir comme base de travail pour ses dessins et les deux femmes vont commencer à correspondre.
Coline et Marley étaient faites pour se rencontrer à ce moment précis de leur existence. Chacune va apporter à l’autre un nouvel élan.
Marley a perdu de vue ses idéaux et ses aspirations. Elle vit avec un homme très égoïste et toxique qui détruit petit à petit sa confiance en elle, alors elle a renoncé à s’épanouir dans son travail et ne fait qu’enchaîner les tâches sans motivation. Coline, quant à elle, manque aussi terriblement de confiance. Elle a souffert de phobie scolaire, ses crises d’angoisse minent son quotidien et seuls ses grands-parents semblent comprendre sa profonde détresse. Malgré tout, elle s’accroche. Le fait que chacune aime le travail de l’autre va leur apporter la confiance qui leur manque et les aider à garder le cap. Peu à peu, une forte amitié, et peut-être davantage, va se développer entre elles.
J’ai aimé apprendre à les connaître, comprendre d’où venaient leurs peurs, voir comment chacune soutenait l’autre, pas seulement avec des encouragements, mais aussi des critiques constructives. L’histoire est plaisante, mais je crois que c’est la dimension artistique de l’ouvrage que j’ai préférée.
Dans ce roman graphique à quatre mains, le quotidien des deux protagonistes est exposé en face à face. D’un côté on a Coline en noir et blanc, avec un fond plus dessiné et des cases qui s’adaptent souvent à l’état d’esprit du personnage, de l’autre Marley avec ses couleurs vives et ses planches structurées dans un quadrillage franc à l’image de Montréal où elle vit, mais aussi de son amour pour la photographie. La façon dont les planches se répondent est vraiment plaisante et ajoute à la poésie ainsi qu’à la subtilité de cette histoire. J’ai particulièrement aimé le jeu très esthétique entre les ombres et les couleurs quand leurs deux mondes se rejoignent. Les styles des deux dessinatrices vont très bien ensemble et se complètent efficacement.
Ce fut une excellente découverte.

mardi 20 février 2024

Pole Dance, ma vie en équilibre

 Une BD de Juliette Taka, publiée chez Glénat.


Cette BD nous conte l‘histoire de Laëtitia, une jeune femme dans sa vingtaine, qui a envie de se remettre au sport et décide sur un coup de tête d’essayer la pole dance. Elle tombe amoureuse de cette discipline très exigeante, loin des clichés qu’on peut avoir sur elle, et se lance corps et âme dans sa pratique. Cette BD nous parle du rapport de la protagoniste avec son corps, mais aussi de ce que lui apporte la pratique de ce sport dans son quotidien. Elle s’apprivoise, apprend à s’aimer, trouve du réconfort quand la vie lui envoie des épreuves. Laëtitia est un personnage touchant qui semble d’autant plus réel que l’autrice-illustratrice a mis beaucoup d’elle-même dans son histoire.
Je ne suis pas sportive et ne l’ai jamais été, si on excepte un peu de yoga et de marche, à la cool. Je n’aime pas non plus la danse, même si je ne suis pas insensible aux prouesses dont sont capables les danseurs-euses aguerri-es et surtout les acrobates. Alors pourquoi ai-je été d’emblée attirée par ce roman graphique ?
Je ne sais pas vraiment. J’appréciais les dessins, avec leurs traits modernes et leurs couleurs un peu passées, mais surtout la passion qui se dégageait de cet ouvrage, le message féministe, ce besoin de s’approprier son propre corps et de prendre confiance en soi grâce à une activité valorisante. Parce que oui, la pole dance est valorisante même si elle souffre d’une mauvaise image chez les esprits étriqués. C’est une pratique sportive et artistique comme une autre et je n’ai pas attendu cette BD pour en avoir conscience. J’ai aimé la façon dont le personnage grandit et se développe, dans ses bons moments comme dans l’adversité. Elle prend confiance en elle et même si elle chute, elle parvient à se relever et à s’aimer davantage ainsi qu’à lâcher prise et s’accepter comme elle est. Il y a de beaux messages dans cette BD, d’ailleurs c’est aussi, entre autres, une belle histoire d’amitié. Et puis, quelle n’a pas été ma surprise de glaner quelques mots dans ma langue maternelle dès la première page ! Je suppose que ça a apporté un petit plus. J’ai aussi, point très positif, appris des choses intéressantes au cours de ma lecture et pas seulement sur la pole dance.
J’ai bien fait de m’éloigner de mes sujets de prédilection car ce fut une belle découverte.

mardi 13 février 2024

Pisse-Mémé

Une BD de Cati Baur, publiée chez Dargaud.


Lors d’une soirée bien arrosée, quatre amies s’imaginent tenir ensemble un bar à tisanes, qu’elles appelleraient Pisse-Mémé évidemment. Nora ferait des gâteaux, Marie s’occuperait d’un espace librairie, Camille pourrait avoir un studio de yoga attenant et Marthe mettrait à profit ses talents de leader tout en s’occupant du service. Ensemble, elles travailleraient dans la bonne humeur.
On a tous déliré avec nos potes sur ce qu’on ferait si on gagnait d’un coup une grosse somme d’argent. C’est un joli projet, mais les quatre copines le croient voué à rester dans le domaine du rêve. Enfin, c’est sans compter sur l’héritage de Marthe et Camille, cadeau inattendu d’une tante qu’elles n’ont pas connue. Aussitôt dit, aussitôt fait, les jumelles ressortent cette idée du placard et sont bien décidées à convaincre leurs amies de se joindre à elles. Le hic ? Nora et Marie n’ont pas l’argent nécessaire. Qu’à cela ne tienne, elles vont se lancer dans un financement participatif pour concrétiser leur rêve ! Cependant, cette aventure ne sera pas de tout repos.
Marthe, Camille, Nora et Marie sont des femmes très différentes et, plutôt que de les diviser, cela fait leur force car elles se complètent, se poussent vers l’avant et se soutiennent dans les moments difficiles. Ce n’est pas toujours simple et des fois elles se tapent sur les nerfs, mais elles savent que ça fait partie de la vie et elles l’acceptent. Je pense que c’est ce que j’ai préféré dans cette BD. L’amitié que nous dépeint l’autrice n’est pas parfaite ni idéalisée. Et puis j’ai aimé découvrir ces femmes. Le récit prend le temps de s’intéresser à chacune et de nous décrire leur quotidien ainsi que leurs aspirations.
Marthe, speed et décidée, est l’exemple de la réussite, le genre de personne pour qui tout semble facile, Camille, la hippie aux chats, se satisfait de ne pas être dans la norme, mais ne parvient pas toujours à le faire comprendre à son entourage. Nora est une femme organisée qui semble capable de tout gérer, une bosseuse acharnée qui est toujours restée dans les clous, pourtant elle commence à fatiguer. Et enfin Marie, la mère célibataire, jongle entre trois boulots. Individuellement, ce sont déjà des femmes attachantes, mais l’amitié qui les lie renforce la chose. Elles se soutiennent, mais ne se gênent pas non plus pour se dire leurs quatre vérités quand c’est nécessaire.
J’ai aimé les voir développer leur projet, avec tous les rebondissements, les embûches et les adaptations que cela implique. Là encore, rien ne coule de source, mais elles persistent et leur détermination est inspirante. Cela sonne juste car la vie n’est jamais parfaite, on règle un souci pour se recevoir une autre tuile dans la tronche l’instant d’après... Cependant ces femmes tiennent le coup parce que quand l’une est proche de baisser les bras, une autre est là pour la booster.
Cette BD est l’histoire d’un projet et d’une amitié, mais c’est aussi, pour les jumelles, la découverte d’une partie de leur histoire familiale. J’ai trouvé ce passage-là assez émouvant et apprécié qu’elles puissent le partager avec Nora et Marie.
J’ai trouvé aux dessins une certaine douceur. J’aime ce style vaporeux. Les petits détails glissés çà et là m’ont beaucoup plu, comme par exemple les couvertures des livres que lit Alma ou ce que fait le chien quand personne ne le regarde. Pisse-Mémé est une très jolie BD.

jeudi 15 juin 2023

Monsieur Apothéoz

Une BD de Julien Frey et Dawid, publiée chez Vents d'Ouest.



Chez les Apothéoz, on se plante toujours en beauté. C’est ce que pense Théo, le dernier de la lignée, au point qu’il est bien décidé à ne rien entreprendre pour ne rien rater. De toute façon sa fin sera exceptionnellement navrante, il en a la certitude. 
Alors qu’il nous conte les déboires de ses ancêtres, on se rend bien compte qu’il a des raisons de broyer du noir, mais de là à croire en une malédiction familiale… Malgré sa morosité et son attitude placide, Théo est un personnage attachant qu’on voudrait voir se secouer pour enfin prendre sa vie en main. Il semble las de tout, passionné par rien, il n’a ni ambition ni rêve secret, à part peut-être le souvenir d’un amour de jeunesse qu’il n’a pas osé concrétiser. Ce n’est pas un mauvais gars, mais il se contente de vivoter.
En général, je déteste ce genre de personnages qui se laisse vivre en chouinant par intermittence, pourtant j’ai aimé Théo. Il n’en fait jamais trop, même quand il se plaint. On pourrait le croire ennuyeux, cependant il n’en est rien. J’ai aimé le suivre et apprendre à le connaître. En peu de pages, on s’en fait un ami. Un ami un peu relou, mais ce n’est pas grave. On peut même s’identifier, en partie, à sa peur d’avancer dans la vie, même en sachant que ses craintes sont ridicules car personne n’a une vie parfaite. 
Cette BD, avec son charme désuet et ses personnages en roue libre, nous rappelle que la réussite s’appuie sur des échecs, que la vie est de toute façon une succession de mésaventures et qu’au final peu importe si on se plante, le tout est de continuer car on n’en a qu’une. Cette histoire n’est pas pour autant un parangon d’optimisme. Elle est pétrie d’humour grinçant et de petits arrangements avec soi-même. L’échec fait partie de la vie, la réussite peut n’être qu’une façade et ce n’est pas grave. Ce qui importe est le voyage, pas la destination, car tout a une fin. Nos personnages ont choisi de se laisser porter, à tort ou à raison. Néanmoins, on peut toujours changer de cap si on se décide, mais à quel prix ?
J’ai bien aimé cette lecture. Les personnages et leurs failles, Théo bien sûr, mais aussi Camille et Pépin, sont sympathiques malgré (ou grâce à) leurs très gros défauts. La dynamique qui se met en place entre eux est intéressante. Ils ne se tirent pas vers le haut, mais se poussent tout de même vers l’avant, et c’est déjà ça.
Et surtout, j’ai adoré les dessins. Ils donnent une ambiance un peu vieillotte à l’histoire, bien qu’elle ne le soit pas. Leurs tons chauds atténuent la morosité du récit mais pas la nostalgie qu’ils dégagent.
Ce fut une belle découverte.


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