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jeudi 18 avril 2013

Deux nouvelles de Graham Joyce

Si Graham Joyce compte parmi mes auteurs préférés, c’est en grande partie grâce à sa capacité à manier le fantastique à la perfection. Ce doute qu’il sème dans ses histoires, avec subtilité et même élégance, fait qu’on peut aisément choisir de les lire comme de la littérature blanche. Mais, qu’on préfère l’explication rationnelle ou surnaturelle, le doute subsiste et c’est la qualité majeure d’un grand texte fantastique.
Cette ambiance trouble ne serait pourtant pas grand-chose, sans l’humanisme qui habite les écrits de cet auteur, cette façon qu’il a de nous faire réfléchir sur nous-mêmes et le monde, à travers le regard de personnages aux failles nombreuses, mais qui semblent très réels.
La première des nouvelles dont je vais vous parler est du fantastique pur jus, mais la seconde s’apparente plus à de la science-fiction « légère » et, curieusement, c’est elle qui a gagné ma préférence. Peut-être bien car l’ambiance est résolument typique de celles que Joyce crée dans ses textes fantastiques. Quoi qu’il en soit, ce sont deux bons textes, (le second est même excellent,) et le style de Joyce vaut à lui seul la lecture.


La plage du Xenos.


En version numérique chez Bragelonne, parution papier dans la revue Fantasy 2006, également chez Bragelonne.


Dans La plage du Xenos, le narrateur, qui est parti en Grèce pour noyer son chagrin d‘amour, arrive à une certaine saturation. Il a besoin de s’isoler et un vieux guide touristique ramassé par hasard va l’y aider. Quant à savoir si cela est vraiment pour son bien, c’est une autre paire de manches…
La plage du Xenos est un récit très introspectif, comme tout texte fantastique qui se respecte, psychologique, certes, mais plus axé sur l’ambiance que sur l’histoire. Les états d’âme du personnage n’envahissent pas le récit, mais on pourrait néanmoins penser qu’il se passe bien peu de choses, au final, dans cette nouvelle. Joyce a su tisser un fantastique diffus, entremêlé de mythologie et de religion. C’est agréable à lire et vraiment bien écrit, mais je n’en garderai pas un souvenir impérissable. Le tout manquait de profondeur, ou peut-être était-elle trop subtile, me laissant passer à côté.
Le fantastique est en général un genre qui se prête bien au format de la nouvelle (Joyce respecte d’ailleurs ce dernier si scrupuleusement que c’en est admirable,) car la dualité entre réel et surnaturel est difficile à maintenir dans un texte long. C’est ce qui fait que parfois certains auteurs qui écrivent de merveilleuses nouvelles fantastiques (surtout des nouvelles à chute d’ailleurs) produisent par contre des romans assez médiocres. Joyce, lui, montre toute l’étendue de son talent dans les récits longs, ce qui est aussi rare que précieux. Si vous avez lu cette nouvelle et qu’elle ne vous a pas convaincus, n’hésitez pas à lui redonner sa chance avec un roman.



Éclipse partielle.


En version numérique chez Bragelonne. Je n’ai pas connaissance d’une quelconque version papier.


Dans Éclipse partielle, le narrateur nous conte comment, en perdant les extra-terrestres, qui évoluaient parmi eux sans qu’ils en aient conscience, les humains ont perdu quelque chose d’essentiel à leur bien-être, mais aussi à leur évolution. En effet, c’est de cette capacité que dépendait toute leur inventivité.
C’est un très beau texte. Il m’a sans doute particulièrement touchée parce qu’il rejoint une réflexion qui hante l’un de mes travaux du moment, mais il peut créer un écho dans l’âme de chacun d’entre nous car il parle d’une faculté que nous avons tous. Même si nous l’ignorons, si nous la dénigrons, que serions-nous sans notre créativité ?
On compare souvent l’imagination, surtout si elle est débordante, à de la folie. Le fait même de penser, quand on considère que les autres animaux en sont incapables, est apparu à certains comme une déviance, une anomalie. Mais d’où provient-elle vraiment ? Qu’est-ce qui déclenche notre créativité, comment naissent les idées ? Ce texte explore des pistes et laisse plusieurs voies ouvertes pour nous, lecteurs.
C’est intéressant et c’est même émouvant parfois. Une scène m’a particulièrement affectée. Je ne vous la décrirai pas, afin de ne pas gâcher votre lecture, mais j’ai trouvé l’attitude de ce père vis-à-vis de sa fille réellement touchante.
Malgré cette acceptation de la transcendance, la trame de ce récit reste très proche du réel. C’est Joyce après tout… Mais, curieusement, je me serais attendue à quelque chose de plus en demi-teinte venant de lui. Éclipse partielle est néanmoins une excellente nouvelle qui me donne vraiment envie d’enchaîner avec un autre texte de Joyce.


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lundi 16 juillet 2012

Mémoires d'un maître faussaire

De William Heaney, alias Graham Joyce, publié chez Bragelonne en grand format et en version numérique.


Résumé de quatrième de couverture :
William est un faussaire spécialisé dans les livres. Il est doué pour l'écriture mais préfère griffonner incognito des poèmes pour un ami plus séduisant que lui et fabriquer des exemplaires factices de premières éditions de Jane Austen qu'il vend ensuite à des collectionneurs crédules. II n'est pas si mauvais, au fond : il reverse l'argent récolté à un foyer pour SDF et ses crimes ne font de mal à personne. Mais si William n'a rien fait d'autre de sa vie, ce n'est pas sans raison. Il a commis quelque chose quand il était étudiant qui lui fait honte, boit beaucoup trop et ne peut s'engager dans une relation amoureuse. Ah oui, et il voit des démons. Des silhouettes éthérées qui rôdent derrière le dos de ceux qui l'entourent, guettant un instant de faiblesse. À moins que William voie simplement la souffrance du monde ? C'est alors qu'une femme extraordinaire, peut-être capable de l'en sauver, entre dans sa vie...


Commençons par dire que c’est du fantastique au sens strict du terme. Le surnaturel n’est pas des plus discrets, mais il est tout relatif car uniquement dévoilé à travers les perceptions des personnages. Vous êtes donc prévenus, n’attendez pas de ce roman qu’il passe un certain seuil de « normalité ». Pour autant, ce n’est pas non plus du fantastique à l’ancienne qui cultive religieusement l’ambiguïté. On croit ou ne croit pas, on peut se poser des questions, mais ce n’est pas non plus l’essence-même de l’histoire. Le surnaturel fait simplement partie du récit, comme une tache d’ombre sur une photo.
C’est plus moderne donc, mais toujours axé sur la psyché du héros. Le fantastique est souvent une littérature de l’être, une histoire symbolique de la formation du mental et du basculement de l’esprit vers une autre réalité, ou plutôt une oscillation entre deux réalités. Le lecteur ne sait jamais vraiment si le personnage est d’une extrême lucidité ou s’il devient simplement fou. C’est cette ambigüité qui me plaît, ce vacillement, parfois même imperceptible, ces voies multiples qui s’ouvrent devant le lecteur.
Mais ne vous faites pas de fausses idées, ce roman, s’il n’est pas une lecture que l’on peut qualifier de légère, n’est pas non plus pesant et déprimant. C’est un bon miroir de la vie en générale, avec ses dérives, ses tragédies, mais aussi ses joies, les amitiés qui se nouent, les étranges coups du sort et rencontres fortuites qui font le quotidien. Et Joyce sait comme personne décrire ce quotidien en demi-teinte… Son style exquis, subtil, mais aussi acéré est tout entier au service de son récit.
Il a une façon incroyablement sensible et évocatrice de dépeindre la psyché humaine, une écriture vibrante d‘émotion, tout en étant très terre-à-terre et ne versant jamais inutilement dans le pathos, qui me fait toujours apprécier ses ouvrages, mais qui me fait aussi les regarder avec appréhension avant de les ouvrir. Il sait faire du quotidien une histoire dense, plus psychologique que réellement basée sur l’action. Il peut passionner son lecteur avec bien peu de choses au final.
J’ajouterai également que Mélanie Fazi est sans nul doute une des meilleures traductrices possibles pour Graham Joyce. Elle sait à la perfection transposer les subtilités de son écriture.
L’histoire en elle-même est fort simple. William Heaney, le narrateur et personnage central, nous invite dans son existence un peu terne. Divorcé, englué dans un travail de bureaucrate qu’il juge absurde, il vivote tranquillement entre son boulot et ses soirées avec ses copains du club des chandelles, montant quelques escroqueries qui lui servent à financer un refuge pour sans-abris. William est un personnage emmuré dans ses souvenirs, hanté par ses lâchetés, qui a méthodiquement chassé toute passion de sa vie. Il l’a passée à se planquer, loin des sentiments exacerbés qui s’apparentent pour lui aux démons qu’il voit partout.
Un peu paumé et alcolo sur les bords, cynique, un peu cinglé aussi, il est malgré tout assez drôle, intelligent, attachant, très humain et au fond on l’identifie tout de suite comme quelqu’un de bien, peut-être un peu lâche, mais cherchant à se rattraper de ses erreurs passées. Je dois avouer qu’il m’a été particulièrement sympathique.
Les personnages sont toujours la meilleure réussite de Joyce, il sait les rendre vivants. Celui-ci n’échappe pas à la règle, mais les personnages secondaires sont tout aussi bien construits, aussi réels et travaillés. Chacun à son histoire et, si William est le personnage principal, aucun n’est pour autant oublié ou voué uniquement à faire tapisserie. Ils sont tous aussi essentiels les uns que les autres à la construction de ce récit, tout comme l’est la ville avec son ambiance et sa culture. Tout forme un ensemble des plus cohérents, un canevas complexe.
C’est une histoire en spirale plus qu’une chronologie double. Au début le passage au passé peut dérouter, mais on comprend vite comment marche l’esprit de William. Ces incursions dans le passé finissent par se fondre dans le récit et j’ai trouvé le tout très fluide et bien pensé. C’est en cela que ça me fait penser à une spirale. Depuis le nœud du problème, cette culpabilité que traîne le personnage, à sa vie actuelle, son existence a évolué en spirale, décrivant des cercles de plus en plus grands, mais toujours avec ce rappel, ce point douloureux par lequel il faut repasser de cercle en cercle. Et comme dans toute spirale, au-delà de ce point central sur lequel se focalise notre héros, des choses se répètent, reviennent sous d’autres formes, des détails sans cesse renouvelés poussent au souvenir ou à la réflexion. C’est une histoire parfaitement construite, très prenante et qui m’a particulièrement touchée. C’est peut-être un peu à cause de mon histoire personnelle, mais je pense que la sensibilité avec laquelle Joyce nous fait percevoir l’histoire de William y est aussi pour quelque chose.
J’ai vraiment beaucoup apprécié cette lecture, mais je conçois que ce ne soit pas le genre de tout un chacun. Il n’y a pas beaucoup d’action, on suit surtout la vie quotidienne de ce personnage qui voit des démons et essaie de ne pas se noyer dans ses propres regrets. Ce que j’ai aimé, c’est que le fantastique est ici au service de cette réalité, somme toute simple et terne, et qu’au lieu de nous en distraire, il la met plutôt en relief. C’est, pour moi, un excellent roman.

Avec cette lecture je fais d'une pierre trois coups, mais seulement deux nous intéressent ici car c'est une lecture pour le club de Vampires et Sorcières et que ça me fait aussi un auteur anglais pour le défi lecture.