Affichage des articles dont le libellé est société. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est société. Afficher tous les articles

mardi 10 décembre 2024

La Machine T2

 Un roman de Katia Lanero Zamora, publié chez ActuSF.

Mon avis sur le premier tome.


Deux frères, deux camps opposés dans un pays qui se déchire. C’est la parfaite représentation de cette guerre qui broie des familles aussi bien que des vies. Écho romancé de la guerre civile espagnole transposée dans un pays imaginaire, cette histoire a des accents de vérité bouleversants.
Dans le premier tome, on avait appris à connaître les deux frères, Vian qui tente de garder la cohésion de sa famille et Andrès en rébellion. De leurs histoires intimes à leur formation d’hommes, on les a vus grandir. On a pu comprendre ce qui, dans l’enfance d’Andrès, a motivé ses choix politiques. Dans cette deuxième parties, ces thèmes sont encore davantage explorés et en particulier quelques zones encore obscures du passé de Vian que l’on avait seulement effleurées.
L’autrice dissèque cette famille sans faux-semblants, les traumatismes, les attentes, l’amour aussi. Elle nous parle du lien profond qui unit les deux frères, mais aussi de leur père, de leur belle-mère, donnant plus de corps à ces personnages que le premier tome laissait plus en retrait. Personne n’est parfait dans ce récit et cela m’a plu. Ce sont juste des humains qui font ce qu’ils peuvent, qui s’aiment même quand ils se déchirent.
Et, au-delà de leur histoire personnelle, il y a la guerre, la politique et la mégalomanie de certains. L’autrice en a exploré les zones les plus sombres, les conséquences aussi. On sent l’importance que cela revêt pour elle et c’est d’autant plus bouleversant.
J’ai été happée par ce récit si humain, dont il se dégage tant de sincérité. On peut sentir la vérité dans la fiction, comme un fil de chaine qui donne sa forme au tissage.
Ces personnages et ce récit vivront encore longtemps dans ma mémoire. Je vous conseille chaleureusement cette duologie qui existe d’ailleurs dans une belle édition reliée en version intégrale.

vendredi 19 mars 2021

La Machine T1

Un roman de Katia Lanero Zamora, publié chez ActuSF.

Présentation de l'éditeur :
Nés dans le confort de la famille noble des Cabayol, Vian et Andrès sont deux frères inséparables. Mais dans un pays où la révolution gronde et où les anciens royalistes fourbissent leurs armes pour renverser la toute jeune République, ils vont devoir choisir leur camp... Grande fresque familiale où les batailles politiques rejoignent les bouillonnements personnels, La Machine est une œuvre forte, absolue et puissante.

Après son roman très remarqué Les Ombres d’Esver, Katia Lanero Zamora nous y dessine des destins inoubliables.

La Machine nous conte un pays en pleine révolution sociale qui se trouve à un carrefour de son histoire,  mais aussi le destin de deux frères qui s’adorent tout en ayant choisi des voies diamétralement opposées. Andrès et Vian Cabayol ont grandi dans le confort malgré une origine roturière qui peine à se faire oublier dans un monde où les aristocrates et membres du clergé sont très jaloux de leurs privilèges. Le grand-père des garçons, s’étant illustré pendant la guerre, a reçu en récompense un domaine et un titre dont il a tiré parti au mieux, reniant en bloc ses origines paysannes. Il a tenu d’une main de fer aussi bien sa famille que ses affaires. Pour autant, les deux derniers héritiers de sa lignée ne sont pas ce qu’il espérait et s’il n’est plus là pour tenter de diriger leur vie, il n’en a pas moins une certaine influence sur leur destinée.
Andrès, l’aîné, semble avoir un profond complexe quant à ses origines. Il peine à trouver sa place dans la hiérarchie sociale. Il n’est ni d’un monde ni de l’autre, mais depuis toujours il a préféré tenter de s’intégrer parmi les paysans, même si ceux-ci le considèrent avec méfiance ou circonspection. Il se jette alors à corps perdu dans les idées machinistes, idéal politique qui s’apparente au communisme, à la fois pour s’intégrer et pour s’opposer à son père, mais aussi parce qu’il finit par croire à cet idéal.
Son frère Vian, quant à lui, est plus désireux de plaire à son père que de s’émanciper. Il a grandi dans l’ombre de son aîné et il cache avec plus ou moins de réussite une part importante de lui-même qui ferait scandale si ses pairs la découvraient. Dans cette société dévote et répressive, qui cherche à contrôler les gens, voire à les réifier, Vian a choisi d’être un soldat, ce qui fait de lui une marionnette dans des jeux de pouvoir. Si son but est de protéger sa famille, il ne s’en est pas moins mis dans une situation très délicate qui peut vriller à tout moment.
Si j’apprécie Andrès pour sa fougue et son caractère, j’ai néanmoins préféré les passages consacrés à Vian. Le fait qu’il soit tenaillé entre ses différentes allégeances et ses propres aspirations en fait un personnage complexe et attachant. Contrairement à son frère, il a conscience qu’aucun choix ne le mènera au bonheur et qu’il n’est qu’un pion sur l’échiquier des puissants. Je trouve cela terrible. Pourtant, ses choix le portent toujours vers ce qu’il croit être la meilleure manière de protéger ceux qu’il aime, peu importe si c’est à son détriment.
J’ai aussi beaucoup aimé Lea, la compagne d’Andrès, pour son courage et sa foi en ses convictions. Elle est très émouvante.
Le roman fait quelques bonds dans le passé pour nous montrer comment tous ces personnages se sont construits, ce qui justifie leurs choix dans le temps présent. J’ai aimé ces passages qui sonnent très vrai et apportent du relief à leur personnalité.
Lea, Andrès et Vian vivent sur des braises, la question n’est pas de savoir si l’incendie partira, mais quand. Entre les royalistes, qui veulent étouffer la toute jeune république, et les machinistes qui réclament la fin des privilèges, il ne peut naître qu’une guerre sanglante et fratricide. Cela, bien sûr, vous rappellera la guerre civile espagnole et ce roman s’en inspire largement. D’ailleurs, bien qu’il soit publié chez un éditeur de SFFF, la seule partie qui est imaginaire est la localisation de cette histoire. Je regarde toujours avec une certaine circonspection ces romans qui sont historiques sans l’être. Je cherche une justification à ce choix qui me paraît souvent être de la paresse intellectuelle servant uniquement à éviter la rigueur que demande l’écriture d’un roman historique. En l’occurrence, ce n’est pas le cas. L’autrice a donné une vraie cohérence à son récit et à ses choix. On croit à son monde et à ses personnages. Elle utilise bien la liberté qu’elle a pris de sortir du cadre historique pour nous offrir un de ces grands romans pour lesquels on se passionne d’un bout à l’autre. Elle a écrit cette histoire avec vivacité et élégance et quand on arrive à la fin, on se sent frustré de ne pas pouvoir lire la suite immédiatement.

mardi 26 janvier 2021

Anergique

 Un roman de Célia Flaux, publié chez ActuSF dans la collection Naos.

Présentation de l'éditeur :

Angleterre XIXe siècle. Lady Liliana Mayfair est une garde royale, mais aussi une lyne capable de manipuler la magie. Elle et son compagnon Clement partent en Inde sur les traces d’une violeuse d’énergie. Leur unique piste : Amiya, la seule victime à avoir survécu à la tueuse.

De Surat à Londres, la traque commence. Mais qui sont véritablement les proies ?

Remarquée avec Le Cirque Interdit (Scrineo), Celia Flaux nous plonge cette fois dans une palpitante aventure victorienne, entre steampunk et magie.

Anergique est un savant mélange de polar et de gaslamp fantasy, un roman prenant dont on tourne les pages avec frénésie, happé par les aventures des personnages et une traque dont on ne sait jamais vraiment qui est le chasseur et qui est la proie. Toutefois, l’enquête, aussi intéressante soit-elle, ne prend pas l’ascendant sur les réflexions sociétales qui sous-tendent l’intrigue et qui sont ce que j’ai préféré dans cette lecture.
Deux castes, si l’on peut les définir ainsi, se côtoient dans cet univers et dépendent l’une de l’autre. Les lynes sont la caste dominante. Ils boivent l’énergie des denas car ils ne sont pas capables d’en produire par eux-mêmes, en revanche ils peuvent user de magie. Toute technologie dans ce monde semble dépendre des lynes. Les denas, quant à eux, ne font pas de magie, mais produisent de l’énergie qui doit être régulée par les lynes pour leur éviter la surcharge. Sur le papier, cela pourrait être une relation équilibrée. Bien sûr, cela n’est pas si simple.
On pourrait alors imaginer que les denas, qui sont producteurs d’énergie, de force vive pourrait-on dire, auraient pris l’ascendant. Non, pas du tout. Les lynes sont taraudés par leur soif qu’ils maîtrisent plus ou moins. La peur du manque les pousse à traiter les denas en inférieurs, à les rendre dépendants pour s’assurer une source d’énergie inépuisable. En d’autres termes : ils dirigent la classe qui produit.
La façon dont les lynes conditionnent les denas, les tiennent à l’écart des postes importants ou les privent de leur héritage au profit des frères et sœurs lynes ne manque pas d’interpeler. On ne choisit pas d’être lyne ou dena. Il s’agit d’une condition génétique et, si elle évoque les différences de classes, elle n’est pas non plus sans rappeler les théories de genres. 
Ce point de départ est en soi intéressant et l’autrice pousse assez loin la réflexion sur les disparités sociales. Celles-ci ne s’arrêtent pas au fait d’être lyne ou dena. Il faut y ajouter le genre et la classe sociale. Dans ce monde si codifié, ce rapport à l’énergie ne fait que mettre en relief l’injustice dont certains sont victimes.
L’autrice multiplie les parallèles avec notre monde. Cette co-dépendance a de nombreux effets pernicieux sur la société. Si les lynes jouissent d’une grande liberté et font de leur énergie ce qu’ils veulent, les denas sont cantonnés à des métiers ou des arts qu’on a longtemps jetés comme des miettes aux femmes. Et surtout, qu’il ne leur vienne pas l’idée de refuser de partager leur énergie…
Certains lynes déviants n’hésitent pas à agresser les denas et à les boire jusqu’à la mort. On les appelle des violeurs d’énergie et le terme n’est pas exagéré car on peut tout au long du roman vérifier combien l’horrible comparaison sonne juste.
Liliana et Clement sont des gardes royaux. Elle est lyne et noble, il est dena et bourgeois. Ensemble ils suivent la piste d’une violeuse en série qui pourrait bien être celle qui a agressé l’ami d’enfance de Clement. C’est la partie polar du récit et elle est plutôt bien menée, même si j’ai déploré une coïncidence vraiment facile qu’on voit en outre arriver de très loin.
Anergique est un roman choral dans lequel les personnages principaux s’expriment tour à tour. L’autrice multiplie ainsi les points de vue et nous permet de mieux comprendre la subtilité des rapports entre denas et lynes, mais aussi entre les classes.
Les affections dont souffrent certains personnages rappellent l’anorexie mais aussi les traumatismes sexuels. Le roman peut même en devenir perturbant tellement cela est bien décrit et évocateur.
Le parallèle entre un dena traumatisé, qui ne parvient plus à donner librement son énergie, et une lyne habituée à se priver par crainte de blesser ses proches et qui ne parvient plus à ressentir la soif est également saisissant. Cependant, j’ai été dubitative quant à la relation qui se noue entre les deux, de manière trop rapide à mon goût. Je salue néanmoins les choix audacieux qu’a fait l’autrice.
J’ai pris grand plaisir à lire ce roman prenant et bien écrit, à suivre cette enquête et à découvrir cet univers si intelligemment construit.

samedi 25 juillet 2020

Peau d'homme

Une BD d'Hubert et Zanzim, publiée chez Glénat.


Renaissance italienne, Bianca a tout pour être heureuse selon ses amies. Mais qu’est-ce que cela signifie pour l’époque ? Elle s’apprête à épouser Giovanni, le fils d’un riche marchand et ses parents tireront avantage de cette union. Les femmes ne sont ni plus ni moins que des marchandises et si Bianca peut s’estimer heureuse, c’est parce qu’elle va épouser le fils, qui est un peu plus vieux qu’elle, et non le père de celui-ci.
Élevée dans un cocon, Bianca est naïve mais pas stupide et elle a des idées qui désespèrent sa mère, comme de vouloir connaître son fiancé avant le mariage. Que ferait-elle de cette possibilité dans un monde où de toute façon les femmes n’ont pas le choix ? Elle le saura par l’entremise de sa marraine qui lui révèle un secret de famille bien gardé par des générations de femmes : elles possèdent une peau d’homme et en la revêtant, elle pourra se faire passer pour tel sans que nul ne soupçonne sa vraie nature.
À cette époque (même si cette BD n’a pas vocation à être pertinente d’un point de vue historique), les hommes et les femmes vivent dans des mondes diamétralement opposés et Bianca va découvrir une liberté enivrante ainsi que les joies de la sexualité dans la peau de Lorenzo, mais aussi qu’on ne force pas les sentiments...
Ce récit est celui d‘une émancipation, de la découverte de soi, du désir et des contraintes de genres imposées par la société, de l’épanouissement, en ce qui concerne la sexualité mais aussi la vie en général, malgré les barrières et les préjugés. C’est un conte qui parle d’amour sous diverses formes et du courage d’être soi malgré la pression sociale.
J’ai beaucoup aimé le personnage de Bianca, sa lutte contre l’hypocrisie, son envie de vivre sa vie comme elle l’entend et sa ténacité. Elle grandit beaucoup au cours de cette histoire, en acceptant sa nature, mais aussi celle des autres.
Derrière sa couverture en relief aux nervures bleu métallisé qui attire le regard, Peau d’homme est une très belle BD, pour les thèmes qu’elle évoque et son appel à la tolérance, mais aussi en tant qu’objet artistique. Les planches sont superbes et chatoyantes. J’ai particulièrement aimé les pleines pages avec leur foisonnement de détails qu’il s’agisse des débuts de chapitres enluminés ou des scènes évolutives. Cela rend le dessin très vivant. Je ne peux que vous conseiller cette lecture.

lundi 5 juin 2017

Mes Vrais Enfants

Un roman de Jo Walton, publié dans la collection Lunes d'encre chez Denoël.
*
mes-vrais-enfants-jo-walton
Présentation de l'éditeur :

Née en 1926, Patricia Cowan finit ses jours dans une maison de retraite. Très âgée, très confuse, elle se souvient de ses deux vies. Dans l'une de ces existences, elle a épousé Mark, avec qui elle avait partagé une liaison épistolaire et platonique, un homme qui n'a pas tardé à montrer son véritable visage. Dans son autre vie, elle a enchaîné les succès professionnels, a rencontré Béatrice et a vécu heureuse avec cette dernière pendant plusieurs décennies. Dans chacune de ces vies, elle a eu des enfants. Elle les aime tous... Mais lesquels sont ses vrais enfants : ceux de l'âge nucléaire ou ceux de l'âge du progrès ? Car Patricia ne se souvient pas seulement de ses vies distinctes, elle se souvient de deux mondes où l'Histoire a bifurqué en même temps que son histoire personnelle.
Patricia vit en maison de retraite, elle a 88 ou 89 ans, elle ne sait plus trop. Il faut dire qu’elle est un peu confuse, ses souvenirs se mélangent… D’un jour à l’autre, les choses lui semblent différentes, sa chambre, le personnel soignant… mais aussi le passé. Pour ce qui est de sa petite enfance, sa mémoire lui paraît intacte et linéaire, elle nous conte ses parents et son adolescence, ses études et la guerre… Mais quand arrive un choix important à l’orée de sa vingtaine, son existence semble se dédoubler. Dès lors, les chapitres et les situations s’alternent selon qu’elle a répondu « maintenant » ou « jamais » à la question fatidique.
J’ai aimé cette alternance et ces chapitres ni trop longs ni trop courts. Cela donne du rythme. Le contraste entre ces deux vies n’en est que plus flagrant, les subtilités du récit plus appréciables.
Jo Walton nous conte ces deux vies en parallèle, de l’enfance à la vieillesse. Elle donne peu à peu corps à cette femme dans tous les aspects de sa personnalité et de ses potentialités. Sous nos yeux, Patricia subit de nombreuses métamorphoses, les grandes lignes de sa vie étant toujours associées à un diminutif particulier. On la voit tour à tour frustrée ou épanouie, solitaire ou entourée, femme au foyer ou enseignante, mère et amante. Ces deux existences forment le Yin et le Yang, chacune porte en elle le germe de l’autre. Les deux m’ont plu, et c’est de leur mise en regard que naît tout l’intérêt, mais comme tout le monde j’avais ma préférée.
Jo Walton sait raconter le quotidien sans que cela devienne ennuyeux, elle en peint une fresque tout en clair-obscur. Patricia est un personnage formidable, quelle que soit la vie dans laquelle on la suit. C’est toujours la même femme, cohérente malgré les aléas, et on l’aime dans ses deux vies. J’ai ressenti une grande empathie à son égard, j’avais envie de l’aider et de la réconforter dans les moments difficiles et c’est en cela que réside le talent de Jo Walton : elle rend ses personnages véritablement vivants.
Les chapitres se font écho, la vie de Patricia avec Mark, sa vie sans lui, des épreuves et des joies, des faits inchangés parfois mais globalement deux vies très différentes, bien remplies, entre la maternité, la recherche du bonheur pour soi mais aussi l’envie de rendre le monde meilleur et plus sûr. Les personnages se croisent ou vivent des destins communs. Le tout rend compte de la complexité de l’existence et de ses ramifications. L’auteur a tissé un ouvrage d’une grande finesse avec un sens du détail qui force l’admiration.
En compagnie de Patricia, on vit près d’un siècle d’humanité, de luttes, de progrès, d’injustices, tous les conflits du XXe siècle et leurs possibles évolutions. Peu à peu, l’uchronie mondiale rejoint l’uchronie personnelle. Les variations s’élargissent comme par ricochet. Or, si l’un de ces mondes va vers un avenir plus radieux, ce n’est pas le cas du second. Et si nous avions gagné certains combats au détriment d'autres ?
Ce roman pose de nombreuses questions et cela dans tous les domaines. Il propose notamment une réflexion sur la lutte pour les droits des femmes ainsi que des homosexuels en tant qu’individus, mais également en tant que couples et familles. Nous nous retrouvons face à des situations aberrantes comme une femme devant renoncer à son métier parce qu’elle se marie, alors qu’en parallèle, en travaillant, elle n’aurait pas pu obtenir de prêt en étant célibataire… Les iniquités du quotidien nous sont décrites sans fard, comme par exemple une femme à qui on refuse le droit de voir sa compagne hospitalisée parce qu’elle n’est pas considérée comme un membre de sa famille…
Walton évoque de nombreux sujets, avec mise en situation, comme la contraception, les pressions psychologiques, le féminisme, le nucléaire, la vieillesse... Elle constate, ancre son propos dans le réel, sans faire la morale. Elle montre juste comment cela pourrait évoluer et donne aux gens l’occasion de se faire leur point de vue sur des sujets auxquels ils n’ont pas forcément réfléchi, que ce soit parce que ça ne les concerne pas directement, parce qu’ils n’ont pas conscience de certains faits ou que ces combats ont été gagnés et que l’on ne se rend pas forcément compte de leur valeur aujourd’hui.
Walton décrit également tout ce que l’on ne veut pas voir, comme la vieillesse et ses misères, la grande cruauté dont on peut faire preuve parfois sans en avoir conscience. Elle ne cherche ni à choquer ni à accuser, juste à montrer les choses dans leur vérité crue.
Mes Vrais Enfants est un récit intelligent, d’une grande profondeur, une uchronie complexe et émouvante. Walton a su créer une personne qui semble réelle et ce de sa petite enfance jusqu'à sa grande vieillesse. Deux fois. Et je ne parle pas de la galerie de personnages qui l’accompagnent. En fermant le livre, j'avais l'impression de quitter des amis. Elle m’a également fourni de nombreuses pistes de réflexion.
La fin était attendue et me semble cohérente. Je reprocherais juste à l’auteur de l’avoir un peu trop expliquée à mon goût. J'aime que l'on fasse confiance à mon intelligence, ceci dit je comprends aussi ce qui l’a poussée à clarifier son propos.
Ce roman est ambivalent, dans sa nature comme dans son récit. On pourrait le classer autant en fantastique qu’en science-fiction spéculative. Walton a fait preuve d’une grande maîtrise, de mon point de vue, c’est un chef-d’œuvre.
*
Découvrez également les avis de Lune, Cornwall, Dionysos, A.C. de Haenne, Acr0 et Lhisbei.

challenge-lunes-dencre
Deuxième lecture pour le Challenge Lunes d’encre.

vendredi 10 janvier 2014

Corps à l'écart

Un roman d'Elisabetta Bucciarelli, publié chez Asphalte éditions.


*


Corps à l'écart

Présentations de l'éditeur :
Dans une gigantesque décharge, en Italie, un groupe d'adultes et d'adolescents survivent en triant des déchets qu'ils recyclent, réparent et vendent. Il y a Iac, en rupture avec sa famille, Lira Funesta qui parle trop, Saddam le Turc qui lance l'appel à la prière du sommet d'un monticule de déchets, et Argos, le géant zimbabwéen. Il y a aussi le Vieux, toujours endormi sous sa couverture. Autour d'eux gravitent Silvia, fille d'un grand chirurgien esthétique, et Lorenzo, le pompier qui veut le bien de tous. La survie de la petite communauté va être mise en péril par la découverte de déchets toxiques, qui n'auraient jamais dû se trouver là...
Véritable microcosme, la décharge, lieu de vie, de transit et de trafics, est un personnage à part entière de Corps à l'écart.



A l’heure où l’on ne nous parle que de tri et de recyclage, avons-nous vraiment conscience de la masse de déchets que nous produisons ? Avons-nous conscience que ce que nous jetons sans chercher à comprendre pourrait avoir une deuxième, une troisième, voire plus encore d’autres vies ? Réalisons-nous que ce que nous jetons est parfois dangereux et que nous ne nous en débarrasserons pas en déposant un mouchoir dessus et en pensant à autre chose ?
Ce livre ne cherche pas à faire la morale à son lecteur, juste à lui mettre sous le nez ce qu’il n’a pas envie de regarder, à lui de faire avec ensuite. Le propos ici sert surtout à nous faire réaliser que notre société marque notre sens moral plus qu’on ne peut le penser. Elle tente de définir la valeur que nous accordons aux choses et surtout aux gens.
On croise dans cette histoire des personnes issues de milieux différents, les choix qu’elles ont fait, la façon dont elles se perçoivent, les ont menées là. Elles sont responsables de leur vie et des décisions qu’elles ont prises. Parfois, elles ont encore le choix.
Au centre du récit il y a Iac, adolescent révolté, parfois exaspérant quand il semble ne pas savoir où il a mal, quand il se montre aussi désabusé à un âge si jeune alors qu’au fond il a juste une certaine difficulté à devenir adulte. Et il y a les autres, ceux que la vie a malmenés ou pas, qui vivent ou gravitent près de la décharge. Tous ont une histoire qui se dévoile petit à petit, de façon pudique.
La décharge aussi est un personnage qui semble parfois terriblement vivant, une chose, une bête non domestiquée qui peut partir en vrilles sans qu’on s’en aperçoive. C’est un monde en perpétuel changement, redessiné par les mouvements des ordures, fréquenté par des gens divers, mais ignorée de la masse populaire. Elle s’étend pourtant à ses pieds, une enclave dans la ville que les habitants font semblant de ne pas voir, n’imaginant pas tout ce qui peut se passer dans cette zone de non-droit. Ils ne savent même pas qu’elle grouille de vie.
En parallèle de ce microcosme, il y a la famille de Silvia, riches et complètement déconnectés… Ces cinglés du bistouri (le père est chirurgien) m’ont semblés extrêmement caricaturaux, mais ont une place dans le récit. Ils apportent une certaine dose de cynisme, même s’il n’en manquait pas, et surtout des corrélations avec la décharge auxquelles on n’aurait pu ne pas s’attendre, ou pas voulu, c’est selon.
Les chapitres sont courts, comme cisaillés dans la masse, il y en a 90 sur environ 200 pages, imaginez… Il n’y avait pourtant pas toujours lieu de faire des coupures alors que l’action continue exactement depuis le même point dans le fragment suivant, mais je ne vais pas me plaindre de ce découpage. Il permet en fait de mieux supporter la lecture qui peut se révéler éprouvante tant elle est désenchantée. Il se dégage de cette façon froide, presque chirurgicale, de dépecer les morceaux de l’histoire, une étrange poésie. C’est indubitablement bien adapté à la fois au contexte et aux événements, en somme le style parfait pour ce roman.
Cette lecture peut se révéler perturbante, choquante, dure à encaisser, mais elle est réaliste et ne tombe jamais dans le misérabilisme. Elle m’a donné à réfléchir et malgré son côté détaché, elle est forte en émotions.
A la fin de l’ouvrage, on trouve une bibliographie assez fournie et des notes de l’auteur sur les faits qui ont inspiré le roman. C’était très intéressant. J’avais entendu parler de ce trafic de déchets dangereux, mais du coup cela devient bien plus clair, mis dans le contexte.
Pour terminer sur une note un peu plus gaie, il y a, comme toujours pour les ouvrages de chez Asphalte, une playlist composée par l’auteur. C’est une attention que j’apprécie toujours autant.
Corps à l’écart est un roman passionnant et je vous le conseille vivement.


Vous pouvez lire un extrait sur le site de l'éditeur.

samedi 22 juin 2013

La vie est un tango

Un roman de Lorenzo Lunar, publié chez Asphalte éditions.


*


la vie est un tango

*




« Puchy a toujours dit que le quartier était un monstre. Je l'ai entendu dire tant de fois que j'ai fini par me l'imaginer moi-même ainsi : une pieuvre pourvue d'un million de tentacules. »
Léo Martin est depuis peu commissaire de quartier à Santa Clara, ville de province cubaine. Sa routine : faire face aux business illégaux, aux règlements de comptes et aux coups tordus des petites frappes du coin. Léo enquête sur une contrebande de lunettes de soleil quand un jeune homme se fait assassiner. Quels sont les liens entre ces deux affaires ? Les amis et collègues de Léo sont-ils tous irréprochables ?
Dans La vie est un tango, c'est tout un quartier qui prend vie, peuplé de rumeurs et de faux-semblants.



Avec ce récit, entre le polar et le roman de société, Lorenzo Lunar nous emmène à Cuba, précisément dans la ville de Santa Clara, au cœur d’un quartier défavorisé.
Léo Martin est flic, il a grandi dans ce quartier et il en connaît les habitants, sait déchiffrer leurs attitudes, lire entre les lignes. Les petits trafics du coin n’ont aucun secret pour lui, mais c’est peut-être là que le bât blesse. Quand on croit tout savoir, on passe parfois à côté de choses importantes.
Tout commence avec un fait anodin, un trafic de lunettes de soleil, rien de plus banal en ces temps de crise. Cependant les choses, vous vous en doutez, ne vont pas en rester là. Au cours de son enquête, Léo nous entraîne à la découverte du quartier et de ses règles tacites, des gens qu’il côtoie au quotidien et de la société dans laquelle il évolue.
Si vous lisez ce livre pour son aspect polar, vous serez sans doute un peu déçus car l’enquête en elle-même est assez rapide et linéaire, le roman ne fait après tout que dans les 160 pages. Par contre, si vous êtes intéressés par l’aspect social de cette histoire, vous en aurez pour votre argent. Léo est un gars un peu désabusé, qui dépeint sans fard le monde qui est le sien, l’hypocrisie de sa société et la misère qui l’entoure.
Il peut se révéler un personnage aussi sympathique qu’agaçant. Son problème majeur, c’est qu’il semble résigné et même s’il essaie parfois de lutter à sa manière, il donne toujours l’impression d’avoir perdu d’avance. À force, cela devient exaspérant. Il geint beaucoup, se perd dans le fil de ses souvenirs, mais ne fait rien pour changer les choses. Il vit son métier comme un sacerdoce, mais ça lui sert aussi d’excuse pour ne pas reprendre sa vie en main. Néanmoins, il a aussi ses bons côtés.
Le style, quant à lui, s’adapte bien au propos. Il est sec, un peu tranchant, il ressemble à Léo. En lisant ce livre on ressent la chaleur, la brûlure du rhum et le rythme, entre le présent et les souvenirs du narrateur, s’accorde parfaitement au tango. Le phraser peut sembler un peu répétitif pour les français qui ont, ou sont censés avoir, la hantise de la répétition, mais on sent derrière cela la musicalité de l’espagnol qui permet plus facilement ces effets de style et en fait quelque chose de poétique et de lancinant. Ceci dit, c’est peut-être parce que je le parle que je le ressens ainsi, derrière la traduction, mais je pense que l’auteur a vraiment voulu imprégner son histoire d’une mélodie.
Je crois par contre n’avoir jamais lu autant de fois le mot pute en si peu de pages, sans parler du reste. Je ne suis pas particulièrement choquée par ce langage, mais autant de vulgarité devient très vite lassante.
Ce que je retiendrai de cet roman, c’est en priorité son aspect social. Il m’a été un peu difficile d’entrer dans l’histoire au début, Léo m’a parfois exaspérée, mais j’ai aussi appris des choses sur la société cubaine.
À noter qu’il y a à la fin de l’ouvrage, sur le rabat de la couverture, une playlist composée par l’auteur pour l’édition française ainsi que le lien qui permet d’écouter celle-ci en ligne. C’est une initiative des éditions Asphalte que j’apprécie toujours autant.

vendredi 14 juin 2013

Chronique de la vallée

Une nouvelle d'anticipation de Jacques Boireau, publiée chez Armada éditions. Uniquement disponible au format numérique.


*



*




Dans le Forez, il est une vallée préservée où tout est encore vrai, l'air, l'eau, l'herbe et les arbres. Dans ce parc d'attraction, les habitants vivent à l'ancienne, comme dans un musée à ciel ouvert. Cela attire les touristes qui, au bistrot du village, goûtent la fausse gentiane du père Anglade. Le père Anglade ? Un vieux de la vieille qui en connaît des histoires, des histoires de luttes syndicales allant jusqu'à la guerre civile, mais toutes vouées à l'échec, en ce début de mondialisation.


Un récit prémonitoire. Une authentique anticipation.



Michel vit dans une vallée enclavée appelée le Parc, à la fois vestige d’un temps passé qu’on conserve comme une photographie et dernier coin de nature pour citadins en mal de dépaysement. En effet, la ville a grignoté les campagnes, s’est étendue partout. Reste le Parc, avec ses pièges à touristes, ses faux agriculteurs et ses histoires d’un temps passé. Ces récits d’une autre vallée, une vraie, sont devenus les contes et légendes de ce futur pas si lointain et ils ressemblent à notre époque. Cela en fait un récit aussi intéressant que troublant.
Toutes les histoires du Père Anglade nous amènent vers ce futur, cette vallée factice, coupée de toute évolution ou de vraie raison d’être, reconstituée et déposée là pour maintenir un semblant de mémoire, mais surtout conçue comme un miroir aux alouettes qui piège autant qu’il amuse les touristes. Qu’en restera-t-il une fois le père Anglade disparu, sinon une prise de vue tronquée, fabriquée, reflétant la réalité autant qu’un animal empaillé rappelle son modèle vivant ? C’est d’autant plus effrayant que cela pourrait vraiment arriver.
Publiée au début des années 80, cette nouvelle est toujours d’actualité. Elle parle de problèmes et de faits de société qui sont encore les nôtres, de délocalisation, de désertification, forcée ou non, des zones rurales et d’autres choses encore. Elle pousse le lecteur à s’interroger sur l’avenir de l’humanité, via son présent, sans pour autant réfléchir à sa place.


*


logo3