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lundi 25 juin 2018

Le Prestige

Un roman de Christopher Priest, publié en poche dans la collection Folio SF.


Présentation de l'éditeur :
Alfred Borden et Rupert Angier, deux prestidigitateurs hors du commun, s'affrontent dans un duel sans merci. Trois générations plus tard, au cours d'une enquête sur une secte, le journaliste Andrew Wesley fait la connaissance de Kate Angier. Elle lui révèle qu'il s'appelle en fait Andrew Borden et qu'une guerre oppose leurs deux familles depuis la fin du XXe siècle. Quand Andrew découvre le rôle exact joué par le scientifique Tesla dans toute cette affaire, sa vie en est bouleversée à jamais...

Christopher Priest est l’un des quelques auteurs dont j’admire toujours, avec un certain émerveillement, la façon de gérer un scénario. La précision de son écriture et l’intelligence de son propos tiennent l’esprit du lecteur en éveil permanent sans que le récit perde en fluidité. Il entretient l’attente juste ce qu’il faut et ne se perd pas en explications superflues, il fait confiance à votre intelligence et cela devient de plus en plus rare à l’heure actuelle. Il fait partie de ces auteurs qu’on ne peut lire sans s’investir.
Il parvient à garder mon attention intacte du premier mot jusqu’au dernier. Pourtant je lis toujours très lentement ses écrits, je les savoure. J’ai gardé Le Prestige très longtemps dans ma pile à lire. Peut-être craignais-je d’en attendre un peu trop. Par bonheur, cette lecture a toutefois comblé mes espérances. Je me suis passionnée pour cette histoire.
Le roman est divisé en cinq parties. Deux sont constituées des journaux intimes de deux illusionnistes de la fin du XIXe siècle, deux autres sont les récits de leurs descendants, la dernière fait office de conclusion. La diversité des points de vue est particulièrement bienvenue dans ce récit complexe où la vérité possède de nombreuses facettes et des ramifications inattendues.
On entre avec une certaine circonspection dans cette histoire aux côtés d’Andrew Westley qui, ayant été adopté à un très jeune âge, ne connaît rien de son ascendance et n’a pas du tout envie d’en savoir davantage, si ce n’est concernant un point précis : il est persuadé d’avoir eu un frère jumeau, mais n’en a trouvé nulle trace. Kate Angier, quant à elle, porte seule tout le poids de son histoire familiale, mais aussi de celle d’Andrew. C’est par elle qu’il sera forcé de s’y plonger.
Si j’ai été intéressée par les impressions et événements décrits par les descendants des deux prestidigitateurs, ce sont surtout les journaux de leurs ancêtres qui m’ont fascinée. Je ne me suis pas tant passionnée pour la querelle et la rivalité qui ont animé toute leur existence, que pour leur quête de l’excellence. J’ai regardé avec effroi les conséquences de leurs actes empoisonner leur vie et celle de leur progéniture pour les générations à venir.
Borden, tout d’abord, m’a semblé un personnage tout aussi nerveux et arrogant qu’il est grandiose. Il est magicien jusque dans ses écrits. Il trompe, il déguise, il attire ailleurs votre regard, il éclaire les faits de manière à les faire paraître sous un autre jour. Il sait nous égarer et s’il sème des indices n’est-ce pas pour nous éloigner davantage de la vérité ? Pourtant, il fait — peut-être — preuve d’une certaine honnêteté. J’ai vu grandir, à mesure que je le lisais, à la fois mes soupçons et ma consternation. Comment peut-on à ce point façonner toute son existence autour d’une obsession ?
Ma rencontre avec Angier, le grand rival de Borden, a forcément été conditionnée par les écrits de ce dernier. J’avais bien entendu conscience que Borden avait sans nul doute présenté les choses à son avantage et fait preuve d’une mauvaise foi sans borne, mais il m’a fallu un certain temps pour ne plus être déconcertée par la personnalité que Rupert Angier nous présente. Il y a une certaine innocence chez ce personnage, une capacité à s’émerveiller et à persévérer, qui malgré son entêtement, son manque de discernement et ses défauts, ont forcé mon affection. Je me suis très vite plus souciée de son sort que de celui de tous les autres…
Néanmoins, aucun personnage ne prend vraiment le dessus, pour ne pas dire le beau rôle. L’auteur a exposé la vérité de chacun, avec les fards et les petits arrangements, conscients ou non, dont nous usons tous, mais aussi d’inattendues zones de lumière. Cela rend le récit très crédible, les personnages très humains.
Priest a très bien décrit le monde de la prestidigitation du XIXe, pour ce que j’en sais, et a émaillé son texte de réflexions très intéressantes sur le sujet qui sont aussi plaisantes à lire que l’histoire elle-même. Ce roman a eu l’effet bienvenu de dégourdir mon esprit autant que de le distraire, même si j’ai trouvé la fin un peu frustrante.
Maintenant je vais enfin pouvoir découvrir le film (ce que je me refusais à faire avant d’avoir lu le roman).



Ce roman compte pour la lettre P du Challenge ABC imaginaire 2018.

vendredi 11 juillet 2014

Dans la dèche au royaume enchanté

Un roman de Cory Doctorow, publié dans la collection folio SF de chez Gallimard.


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"J'ai vécu assez longtemps pour voir le remède à la mort, assister à l'ascension de la Société Bitchun, apprendre dix langues étrangères, composer trois symphonies, réaliser mon rêve d'enfance d'habiter à Disney World et assister non seulement à la disparition du lieu de travail, mais du travail lui-même". Ainsi débute l'histoire de Julius, un jeune homme d'environ cent cinquante ans. Il a tout pour être heureux dans ce meilleur des mondes possibles, pourtant, sa vie va basculer, et l'utopie se transformer en enfer... Avec ce premier roman, Cory Doctorow fait preuve d'un grand talent et se révèle comme l'un des auteurs de science-fiction à suivre ces prochaines années. Dans la dèche au Royaume Enchanté est de ces œuvres denses et novatrices qui nous font prendre conscience que le futur, c'est déjà demain.



J’avais choisi ce petit roman comme livre à trimballer avec moi entre deux grands formats. Il me fallait un récit court et déjanté pour me distraire sans trop me détourner de mes lectures du soir. En ce qui concerne la distraction, j’ai été servie, mais au moment de reprendre le GF du soir, impossible de lâcher Dans la dèche au royaume enchanté. Ce fut une excellente surprise.
Le titre est marrant, c’est d’ailleurs lui qui m’a attirée en premier, et il correspond parfaitement à l’ambiance de ce roman. J’ai eu un peu de mal, au départ, à entrer dans l’histoire, je me demandais où j’étais tombée. Il faut dire que j’avais lu le résumé longtemps auparavant, il ne me restait donc qu’un vague souvenir de l’accroche et de ce qu’on m’avait dit de ce roman. Cependant, après quelques ajustements, le récit m’a emportée et j’ai adoré ça.
Le ton est vif, plein d’humour, mais pas pour autant dénué de réflexion. Dans une projection future de notre monde, la société Bitchun a trouvé comment vaincre la mort. Les cerveaux humains sont sauvegardés, puis restaurés dans des clones. Les gens sont connectés en permanence au réseau, gérant leurs corps selon leur bon vouloir, comme des machines. Ils contrôlent même leurs hormones…
Dans ce monde, l’argent a disparu, tout est une affaire de mérite et de réputation, c’est le taux de whuffie qui définit les privilèges de chacun et, pernicieusement, influe aussi sur l’attitude des gens les uns envers les autres. La façon dont ce système est construit est à mon sens plutôt géniale, même si je détesterais un monde de ce genre. Une idée très humaniste au départ finit souvent dévoyée… Enfin, dans le cas présent chacun se fera sa propre opinion.
Si le prologue se situe aux débuts de la société Bitchun, durant la rencontre de Julius et Dan, deux des personnages principaux, la suite nous emmène de nombreuses années plus tard, alors que Julius a passé le centenaire depuis un bail et que les réfractaires à la société Bitchun sont morts depuis longtemps, offrant à celle-ci le monopole.
L’histoire nous est contée par Julius lui-même, alors qu’il se trouve à un tournant de son existence, quand Dan resurgit dans sa vie. J’ai très vite ressenti une certaine empathie envers ce personnage, très humain, un peu trop gentil et idéaliste, mais qui se bat pour ses idées. Julius est bien intégré dans le système Bitchun mais va pourtant en venir à lutter pour préserver une part de passé, un peu de rêve à l’ancienne, face à la froideur des progrès techniques.
J’ai trouvé ce roman passionnant, l’intrigue policière est plutôt bonne, les ressorts politiques intéressants apportent leur dynamique à l’ensemble sans ennuyer le lecteur et le caractère d’anticipation du récit encourage une certaine réflexion. Ce roman pose les bonnes questions sur la modernité, les réseaux sociaux, le choix du changement, les valeurs, la protection du patrimoine et surtout quel en est le prix, puis comment, parfois, en voulant protéger un héritage chéri ou peut finir par le dénaturer soi-même.
Le nœud de l’intrigue est un peu prévisible, mais cela n’a pas dérangé ma lecture. Le fait d’avoir compris où l’on va ne gâche pas le voyage dans ce cas précis et je n’aurais pas voulu une autre trame tant c’est bien amené et construit. Ce fut une excellente lecture.

mercredi 7 mai 2014

La mort peut danser

Un roman de Jean-Marc Ligny, publié chez Gallimard dans la collection Folio SF.


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Irlande, 1181. Alors que sévit l’invasion anglo-normande, une sorcière est brûlée vive au sommet d’une falaise. Une sorcière aux yeux de l’Église, mais pour le peuple elle était Forgaill, leur poétesse, la prophétesse...
Irlande, 1981. Un couple de musiciens, Bran et Alyz, s’installe dans un manoir du XIIe siècle. Sous le nom de La Mort Peut Danser, ils donnent des concerts dont le succès va grandissant. Mais quelle puissance surnaturelle anime la voix d’Alyz, cette voix qui ouvre les esprits, qui semble venir d’un autre monde ?


Roman inspiré des légendes celtiques et des recherches musicales du groupe Dead Can Dance, riche des couleurs et de la beauté sauvage de l’Irlande, La mort peut danser renouvelle magistralement le thème de la possession.



C’est avec une joie certaine que j’ai appris que La mort peut danser, un roman de fantastique que j’ai moi-même connu dans l’excellente collection Présence du Futur des éditions Denoël allait être réédité chez Folio SF. D’ailleurs, le mois de mai 2014 est un peu celui de la musique chez cet éditeur car toutes les parutions de la collection y sont liées (je trouve ça trop cool). Mais revenons plutôt à La mort peut danser.
C’est avec ce roman-ci que j’ai connu les écrits de Jean-Marc Ligny, auteur habituellement plus porté sur la SF et qu’il fut un plaisir de découvrir par la suite dans son genre de prédilection.
Toutefois, il excelle également dans le fantastique et, en lectrice amatrice du genre, je me souviens encore avec émotion de La mort peut danser. Ce récit est d’une étrange poésie, s’y entremêlent des fils différents, une réalité largement romancée, inspirée par le groupe Dead can dance et particulièrement par sa chanteuse, Lisa Gerrard qui devient ici Aliz, chanteuse australienne ramenée en Irlande, pays d’origine de sa famille, par un soudain héritage.
L’Irlande va changer Alyz irrémédiablement, ou peut-être la révéler à elle-même, tout dépend de comment on comprend les évènements qui suivent. Mélange de réalité fantasmée, de mythologie et d’un fantastique diffus, La mort peut danser tresse deux histoires parallèles. Celle d’Aliz, artiste géniale, dont la musique et la voix sont une magie éthérée qui ne transparaît pas dans les enregistrements, puis celle de Forgaill, banfile et banfaith, c’est-à-dire poétesse et prophétesse, en apprentissage, à l’époque trouble où il ne fait pas bon suivre la voie druidique.
L’auteur a su insuffler à son récit une musicalité particulière qui rappelle vraiment Dead can dance et apporte une dimension plus complexe à la trame elle-même. D’ailleurs, de nombreuses références aux chansons du groupe sont présentes tout au long du roman, que ce soit dans les titres des chapitres, dans l’ambiance mise en place ou dans des éléments de l’intrigue.
Est-ce une histoire de possession, de réincarnation, ou tout simplement les vies parallèles de deux femmes qui, ayant vécu à plusieurs siècles d’intervalle se ressemblent un peu ? C’est là toute l’ambiguïté de La mort peut danser.
L’auteur a de plus effectué des recherches assez pointues sur le druidisme pour étoffer son roman. Je me souviens avoir lu, un peu à la même époque d’ailleurs, un essai de Christian J. Guyonvarc'h et avoir trouvé de nombreuses références à ce texte-là dans La mort peut danser.
Le mélange entre les mythes, le fantastique et la réalité romancée est parfaitement équilibré. C’est un roman très bien écrit, vaporeux, comme un rêve un peu agité entre deux sommeils. Cette étrangeté, dans le bon sens du terme, m’a marquée, et je me souviens encore avec affection de ce petit roman et de la magie trouble qu’il dégage, c’est pour cela que j’ai été heureuse de le savoir réédité et que je vous en parle aujourd’hui.
Les amateurs de fantastique, de druidisme, les gens qui aiment la musique de Dead can dance, les rêveurs invétérés apprécieront la magie de l’écriture comme celle du récit.

mardi 11 février 2014

Stalker : pique-nique au bord du chemin

Un roman de Boris et Arkadi Strougatski, publié en poche dans la collection Folio SF.


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Dans Stalker, les extraterrestres sont venus et repartis, laissant un souvenir de leur passage dans certains coins du monde comme autant de zones d’impact, lieux à jamais changés où l’on peut trouver des trésors, mais également une mort atroce.
Pourquoi sont-ils venus et partis ? Qu’est-ce qui s’est passé dans ces zones ? Personne ne le sait, l’humanité ne peut que théoriser sur le sujet. Les zones sont devenues pour elle un nouveau champ d’exploration où tout peut arriver. Ce sont de véritables enclaves. Imaginez un lieu que vous connaissez depuis toujours, vous y avez grandi, c’est peut-être une vallée où vous alliez vous promener ou encore le quartier où vivent certains de vos amis… Et d’un coup ces lieux si familiers sont touchés par des phénomènes inexplicables. Ils deviennent irrémédiablement différents et pourtant vous voyez toujours ces endroits maintes fois parcourus. Ils semblent identiques, mais sont devenus mortellement dangereux. Les personnages de ce roman n’ont pas compris ce qui s’était passé, ils n’ont pas vu les extraterrestres, mais tout a indubitablement changé avec leur passage. Et ces derniers ont laissé des choses derrière eux…
Stalker nous plonge dans ce monde en plein bouleversement, toute une civilisation littéralement heurtée par une autre et qui cherche à comprendre ainsi qu’à s’emparer de ce qui lui a été laissé par les visiteurs. C’est cela que font les stalkers, ils vont dans la Zone et en ramènent ce qu’ils peuvent, certains légalement car ils travaillent pour des instituts scientifiques, d’autres dans l’illégalité pour revendre leur butin au plus offrant. Mais même si l’on survit au voyage, on ne peut espérer sortir totalement indemne de la Zone…
Stalker se divise en cinq parties et toutes, étant espacées de plusieurs années, nous montrent l’évolution de l’activité de stalker, mais aussi celle de l’humanité elle-même de par son contact avec la Zone.
Le prologue, par exemple, est l’extrait de l’interview radiophonique d’un savant, on y évoque la nature de ces zones d’impact et une théorie sur leur origine, mais également la naissance du métier de stalker. Au début le terme ne semble s’appliquer qu’aux personnes qui se rendent illégalement dans la Zone.
Ces « tranches » de vie que constituent les différents chapitres apparaissent comme découpées dans la masse et sont accessibles, tout en n’étant pas non plus parfaitement limpides pour le lecteur qui se tient à l’extérieur du récit. Par exemple, on ne nous explique jamais vraiment à quoi ressemble la « gelée de sorcière » comme la nomment les stalkers et si le contexte permet de se faire une vague idée sur cette chose, elle reste très abstraite pour nous. C’est un bon choix selon moi, ça donne une certaine authenticité au récit et c’est vraiment très bien fait, on en sait toujours suffisamment.
Les chapitres mettent le plus souvent en scène un personnage en particulier, Redrick Shouhart, un stalker, à plusieurs périodes de sa vie. Le premier chapitre est narré à la première personne, créant ainsi une certaine proximité avec le personnage qui semble s’adresser à nous. Les autres mettent un peu plus de distance, mais j’ai pour ma part été fascinée par l’évolution de cet homme. Tout m’a intéressée, ce qu’il est, ce qu’il ne souhaite pas devenir, ce qu’il est obligé de faire, l’évolution de son travail, et voir par son regard tout ce qui a trait à la Zone, du temps où celle-ci n’était pas surveillée à celui où elle est jalousement gardée et largement pillée.
J’aime bien Red, personnage désabusé, mais qui sait rester digne et surtout respectueux de son prochain, ce qui n’est vraiment pas évident dans ce contexte. Il vit dans une société qui s’étiole, il est confronté à toutes sortes d’épreuves, mais pire que celles qu’il vit dans la Zone, il y a son environnement moral, la peur, la haine, la tentation d’être un salopard pour mieux s’en sortir. Mais Red, lui, cherche juste à rétablir l’égalité de ses propres chances. Il ne verse pas dans la bonté excessive ni dans l’extrême misanthropie (même s’il n’en est pas loin parfois), il essaie de s’en sortir tout en restant humain. C’est un personnage magnifiquement construit.
Ce roman est assez cynique, un peu déprimant aussi, mais c’est aussi ce qui en fait l’intérêt. Il sonne juste, donne à réfléchir et a, en tout cas, très bien vieilli. Ce fut pour moi une excellente lecture.


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Stalker était la lecture prévue pour le club de Vampires et Sorcières du mois de novembre 2013. Pour une fois, j'ai lu l'ouvrage dans les temps, j'ai par contre beaucoup traîné avant d'écrire ma chronique...