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mercredi 21 mai 2025

Tyr, Runborn T1

Premier volume d'une trilogie d'Ariel Holzl, publié chez Gulf Stream.
En version audio chez Voolume, lue par Adelaïde Poulard.



Tyr et ses camarades vivent dans un village isolé. À Gimlé, la vie semble douce, faite de chasse, de pêche, d’agriculture et de solidarité, toutefois est-ce si idyllique à y regarder de plus près ? Les trois adolescents sont marqués par les runes, ce qui leur vaut les regards en biais de leurs voisins et d’être maintenus à l’écart des autres jeunes. Bien entendu, le jour où ils comprennent ce que représentent leurs marques et quelle est la destinée prévue pour eux par les dieux, tout s’emballe. Lancés sur les routes de ce monde post-Ragnarök, se précipitent-ils vers cette destinée ou s’en émancipent-ils ? Telle est la question.
Ce roman est plein de surprises, de tours et de détours, mais aussi de rebondissements que vous pouvez voir venir parfois, on ne s’y perd que davantage car les apparences sont d’autant plus trompeuses. Le récit est un savant mélange d’attente et d’urgence. J’ai choisi la version audio, qui par chance se prête bien à ce type de récit. Les longueurs m’auraient sans doute davantage dérangée à l’écrit, bien que je sois une lectrice patiente. Je pense que cela tient au fait que Tyr m’a souvent semblé passif, entraîné par les événements. Entendons-nous bien, cela est parfaitement logique dans sa situation. Il est comme pris dans un torrent, parfois il parvient à nager, mais souvent il ne peut que tenter de garder la tête hors de l’eau. Cependant, cela peut se révéler frustrant pour les lecteurs qui préfèrent des personnages proactifs.
Il s’agit d’un roman d’apprentissage typique, dans lequel le héros évolue beaucoup, gagne en maturité, mais fait aussi de nombreuses erreurs. Ariel Holzl n’est pas un auteur complaisant envers ses personnages, ce que j’apprécie beaucoup. Il a initié ici une belle fresque de fantasy, usant avec intelligence de la mythologie dont il s’inspire. Il a su la faire sienne tout en la respectant.
Si vous avez déjà lu les écrits d’Holzl, vous trouverez probablement celui-ci fort différent. Cet auteur soigne ses univers aussi bien que ses personnages et il ne craint pas d’explorer différents genres littéraires.
J’ai ressenti des hauts et des bas avec ce roman, pourtant il ne faisait aucun doute pour moi que j’écouterai la suite. La fin, en plein suspense, n’a évidemment fait que renforcer cette envie. On sent qu’il reste beaucoup à découvrir dans cette trilogie et le deuxième volume promet un autre point de vue, ce qui est alléchant.
Ce roman est classé en YA, néanmoins il s’agit d’une lecture relativement exigeante qui n’est pas adéquate pour les âmes trop sensibles. Toutefois, si vous aimez les romans initiatiques, la mythologie nordique et n’êtes pas rebutés par un peu de violence et de sang, je gage que vous l’apprécierez.

lundi 21 septembre 2020

Ghost Love

Un roman de Loïc Le Borgne, publié chez ActuSF dans la collection Naos.

Présentation de l'éditeur :

La vie de Mathis a pris un tournant bien sombre depuis que son frère s’est tué en voiture. Oscillant entre soirées alcoolisées avec sa bande d’amis et job étudiant au journal du coin, son été s’étire dans la chaleur et la culpabilité.

Il dérive jusqu’à Éléonore, jeune femme pleine de charme et de mystères. Ses goûts, ses paroles, ses passions s’accordent à merveille à ceux du jeune homme, bien qu’elle refuse tout contact physique...

Sans cesse ramené au manoir abandonné du coin, Mathis s’embarque dans une histoire qui le dépasse, mais qui pourrait bien l’aider à panser quelques plaies.


It was a dark and stormy night… Eh oui, tout commence avec une tempête et une table qui tourne, le coup classique de l’histoire de fantômes, mais ne me dites pas que ce cliché ne réjouit pas tout amateur du genre qui se respecte. 
Mathis et ses amis sont de jeunes adultes qui profitent de leur été. Ils passent leurs soirées à s’amuser et refaire le monde. Comme ils ne sont pas du genre à parler et se plaindre sans rien faire, ils souhaitent s’opposer au rachat du château de la princesse Alice et de son domaine par un promoteur qui a pour ambition de le raser afin de construire un parc de loisirs. Certes la perspective de créer des emplois est alléchante, mais cela ne doit pas se faire au détriment de la préservation du patrimoine. Ils projettent donc d’occuper le parc pour faire entendre leur voix. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que l’enjeu de ce rachat n’est pas uniquement politique.
Ghost Love reprend les codes de l’histoire de fantômes, ce qui donne un récit moderne, mais avec ce petit côté suranné, nostalgique, un rien gothique qu’on aime trouver dans ce genre d’histoire. Malgré ce que le titre peut laisser présager, il ne s’agit pas d’une romance, bien qu’il y ait de l’amour dans ce récit. Je le qualifierai davantage de roman d’apprentissage. Mathis est à ce moment de la vie où l’on devient adulte. J’entends par là qu’il doit faire des choix, affirmer qui il est et surtout qui il veut devenir, mais aussi se défaire de choses qui l’empoisonnent. Il est à un carrefour et doit choisir son chemin, tout en acceptant les conséquences que ce choix aura sur son avenir. Cela paraît simple, cependant c’est loin de l’être. 
Assez mûr pour son âge car la vie ne l’a pas épargné, Mathis a aussi des goûts différents de ceux de ses amis, ce qui le place un peu en marge. Ces particularités auraient dû me le rendre sympathique, néanmoins il m’a semblé assez fade. C’est une question de sensibilité, je suppose. Je n’ai pas réussi à m’attacher à lui. En revanche, j’ai beaucoup aimé le personnage d’Alice et l’aura dont elle imprègne tout le récit. Lucien et ses compagnons m’ont aussi beaucoup émue. Malgré tout, ce n’était pas suffisant.
Le fait que certains fantômes soient des personnages historiques apporte du charme et de l’intérêt à l’intrigue. Cet aspect est celui qui m’a le plus intéressée. Cela étant, cette histoire ne m’a pas parlé. Parfois ça ne fonctionne pas et il n’y a pas de raison particulière. Ce roman est bien écrit. Il porte une réflexion profonde sur la vie et la mort, sur l’amour et les obsessions qui agitent l’âme humaine. Il n’était pas pour moi, mais je ne doute pas que d’autres l’apprécieront à sa juste valeur.

lundi 7 septembre 2020

La Louve de Brocéliande, intégrale

Une trilogie de Lia Vilorë.
Le premier volume a été publié chez Lune Écarlate, mais n'est plus disponible à la vente. Vous pouvez vous procurer l'intégrale gratuitement sur le blog de l'autrice et lui faire un don via Tipeee si ça vous dit.

Résumé :
De nos jours en Bretagne, peu savent que la légendaire forêt de Brocéliande est le théâtre d'une guerre fratricide entre fées.
Victime de fièvres inexplicables lors de la nouvelle et de la pleine lune, la lycéenne Hikira Bisclavret fait un jour la connaissance d'Éric Freinet. Un être ambigu qui la fascine et en qui elle trouve un ami inespéré.
Éric et Hikira deviennent les cibles de fées prêtes à tout pour les détruire, car découvrir le secret des fièvres de la jeune fille ne sera pas sans payer le prix fort.
Après tout, les Demoiselles sont aussi merveilleuses que terribles...
Hikira a presque seize ans. Elle a perdu sa mère dans des circonstances horribles et s’est un peu renfermée sur elle-même. Cela étant, elle semble être une adolescente normale et c’est par hasard qu’elle attire l’intérêt du docteur Éric Freinet. Déterminé à aider la jeune fille, qui est atteinte de mystérieuses fièvres que tout le monde semble traiter à la légère, Freinet va se trouver embarqué bien malgré lui dans une histoire aussi étrange que complexe.
Amateurs de légendes et de loups-garous, cette trilogie devrait vous intéresser. Lia Vilorë mêle dans son récit de nombreuses influences qui forment un tout cohérent. Je me suis plu à découvrir cette interprétation du Lai de Bisclavret, récit que je vous invite à lire si vous ne le connaissez pas. La trilogie s’articule autour de lui et il est résumé dans son entièreté au cours du premier tome, cependant il ne faut pas vous priver de la lecture, au demeurant fort brève, d’une belle pièce de littérature médiévale.
J’ai vraiment beaucoup aimé la façon dont Lia use de la matière de Bretagne, associée au folklore sur les fées et les loups-garous, pour créer sa propre légende. Sa manière d’interpréter le lai et de l’entremêler à d’autres légendes, comme on peut le voir au fil des tomes, est tout en relief et subtilités.
Hikira est un personnage intéressant. Elle oscille longtemps entre l’enfant et la jeune fille, avec ce petit côté sauvage qui est l’apanage de son héritage. Elle a vécu des événements affreux, chaque petite part de son innocence rognée au fur et à mesure des épreuves, pourtant, elle fait preuve d’une grande capacité de résilience. Vouée à grandir dans la douleur, elle doit sans cesse faire le deuil de son enfance, de ses rêves et même de son humanité alors que paradoxalement elle humanise les gens autour d’elle, du meurtrier de sang froid aux gamins perdus qui ne savent pas toujours comment ils en sont arrivés là. Elle leur permet de faire émerger ce qu’il y a de meilleur en eux et de panser leurs plaies. Cela me touche particulièrement chez ce personnage qui n’est qu’un pion dans une partie d’échecs qui le dépasse et dont il entrevoit pourtant l’issue avec une grande lucidité. Hikira est toute entière aux mains des fées, bonnes et mauvaises, qui se disputent le monde. Le potentiel initiatique de ce récit n’en est que renforcé.
J’ai aussi beaucoup aimé le personnage d’Océane qui pour moi est l’autre face d’une même pièce. Soumise au bon vouloir de la Bête, elle n’en est pas moins la plus forte des deux. Elle aussi est une fille sacrifiée mais, plus encore que Hikira, elle embrasse sa destinée avec détermination. On ne peut que s’attacher à ces deux jeunes filles et leurs défauts ne les rendent que plus humaines.
J’ai lu, il y a de cela quatre ans,, le premier volume de cette trilogie et j’avais vraiment envie d’en connaître la fin. Maintenant que c’est chose faite, j’ai pourtant l’impression que ce n’était qu’un pan de l’histoire globale et que d’autres personnages ont encore des choses à me raconter, même si Hikira est allée au bout de son parcours initiatique.

lundi 6 juillet 2020

Le Livre des trois, Chroniques de Prydain T1

Un roman de Lloyd Alexander, publié aux éditions Anne Carrière.

Présentation de l'éditeur :
Au cœur du royaume de Prydain, un jeune garçon rêve d'aventures et de combats à l'épée. Chargé de veiller sur la truie Hen Wen, Taran est loin de se douter que l'animal possède de grands pouvoirs magiques et que l'abominable Roi Cornu est à sa recherche. Lorsque la truie s'échappe de Caer Dallben, Taran se lance à sa poursuite et s'enfonce profondément dans les terres de Prydain. Aidé du seigneur Gwydion, d'une créature nommée Gurgi et de la plus singulière des jeunes filles, Taran doit affronter le Roi Arawn et le Fils du Chaudron, deux êtres maléfiques au service du Roi Cornu. Le jeune garçon deviendra-t-il le héros qu'il a toujours voulu être ?

Quand j’étais petite, j’ai vu Taram et le chaudron magique au cinéma et il est encore à ce jour un de mes Disney préférés. Beaucoup de personnes de ma génération ne l’ont pas aimé. Il a été jugé trop sombre et effrayant. Malgré un nouveau doublage pour le remettre au goût du jour, il est presque tombé dans l’oubli. Je trouve cela bien dommage.
Comme la plupart des gens qui ont aimé ce dessin animé, je savais qu’il était inspiré d’une pentalogie de fantasy : Les Chroniques de Prydain de Lloyd Alexander. J’ai toujours eu envie de lire ces romans, mais je n’arrivais pas à me décider à les lire en anglais. À ma connaissance, seul le premier volume avait été traduit. Cependant, l’édition dont je vais vous parler est récente, propose le texte intégral, et le deuxième tome du cycle est déjà en librairie lui aussi. J’espère que les autres suivront très vite, sachez cependant que le premier tome a une vraie fin et peut se lire indépendamment.
Le Livre des trois est un excellent roman de fantasy pour la jeunesse. Assez classique dans sa forme, il est intemporel et même si vous avez déjà lu des tas bouquins de ce type, vous ne pourrez que reconnaître sa qualité. C’est toutefois chez un jeune public, entre huit et quinze ans, qu’il trouvera sans doute le meilleur accueil.
Le Livre des trois est à la fois un roman d’apprentissage et de compagnonnage. Un jeune garçon qui s’ennuie dans sa vie d’apprenti porcher rêve de faits héroïques et il va se trouver mêlé à une quête dont dépend la survie de son royaume. Une chance pour lui, il sera aidé par des amis rencontrés au fil de ses mésaventures. Déjà vu, comme je vous le disais, mais pas ennuyeux pour autant. L’auteur n’a pas fait dans le cliché et, surtout, il a su créer des personnages qui sortent du cadre de ce type de récit.
Taram, qui est censé être le personnage principal, va grandir, apprendre de ses erreurs, et confronter ses rêves d’enfant à la réalité. Il évolue beaucoup et c’est un vrai plaisir à lire. Certes, c’est un personnage plein de bons sentiments, mais il n’est jamais niais. Je l’ai trouvé plutôt atendrissant.
Ses compagnons sont aussi des outsiders à leur façon et la jument est probablement la plus sage du groupe. Toutefois, c’est ce qui fait leur charme.
Gurgi, créature entre l’homme et l’animal, semble lâche et avide, mais va se révéler auprès de ses compagnons. C’est un personnage vraiment touchant. Sa nature fait qu’il est rejeté, comme l’un des personnages nous le fait si bien remarquer, mais il a juste besoin qu’on apprenne à lui faire confiance. C’est une des caractéristiques qui m’ont vraiment plu dans cette histoire : deux personnages très sages nous rappellent souvent de ne pas nous fier aux apparences. La bonté n’est jamais du temps ou de l’énergie perdus. La tolérance amène à la compréhension en profondeur des choses et des êtres. Cela est parfaitement illustré avec Gurgi, mais pas seulement.
Fflewddur Fflam le barde, est un peu menteur, un peu léger, mais son grand cœur n’est pas feint et il pourrait se découvrir plus courageux qu’il ne l’espérait. Ce personnage calamiteux, qui a abandonné son royaume pour devenir barde, apporte un peu de fantaisie à la troupe. 
Eilonwy enfin, courageuse et pragmatique fillette, est certes un peu boudeuse, trop bavarde et puérile parfois, mais sait aussi faire preuve d’une grande maturité quand il le faut. Cette enchanteresse en cours de formation n’a pas de grands pouvoirs, cependant elle est très intelligente et tout le contraire de la damoiselle en détresse malgré son jeune âge. C’est une figure féminine très positive.
Je ne vous présente que les personnages que l’on suit le plus longtemps, néanmoins vous ferez d’autres intéressantes rencontres dans ces pages et c’est là tout le sel de ce récit. Il y a toujours plus à voir que ce que l’on croit.
Lloyd Alexander s’est beaucoup inspiré des légendes galloises et ce fut un plaisir de voir quel tissage il a réalisé avec tous ces récits entremêlés. Le roman a sa personnalité propre, cependant cette inspiration l’enrichit grandement et contribue à le sauver de sa forme trop classique.
Le Livre des trois est un très bon roman, qui n’a pas du tout vieilli, et une bonne introduction à la fantasy pour un jeune public. En outre, il transmet de bonnes valeurs. On y apprend que les erreurs nous font grandir quand on en tire des leçons, qu’une bonne action a toujours des répercussions même si elles sont parfois insoupçonnées et que le véritable héroïsme ne se taille pas forcément à la force d’une épée. C’est un roman sur l’amitié, sur le partage, l’entraide et la confiance, sur le sacrifice, l’humilité et la générosité. Il n’est pas moralisateur, mais offre néanmoins une bonne morale.

dimanche 22 septembre 2019

Dans l'Ombre de Paris, La Dernière Geste T1

Un roman de Morgan of Glencoe, publié chez ActuSF dans la collection Naos.

Présentation de l'éditeur : 
Depuis des siècles, les humains traitent les fées, dont ils redoutent les pouvoirs, comme des animaux dangereux. Lorsque la princesse Yuri reçoit une lettre de son père lui enjoignant de quitter le Japon pour le rejoindre, elle s'empresse d'obéir. Mais à son arrivée, elle découvre avec stupeur qu'elle a été promise à l'héritier du trône de France ! Dès lors, sa vie semble toute tracée... jusqu'à ce qu'une femme lui propose un choix : rester et devenir ce que la société attend d'elle ou partir avec cette seule promesse : « on vous trouvera, et on vous aidera. » Et si ce « on » était la dernière personne que Yuri pouvait imaginer ?
Morgan of Glencoe est barde, c'est sans doute la raison pour laquelle elle raconte si bien les fées. Avec Dans l'Ombre de Paris, elle crée un incroyable univers où les royautés françaises et japonaises ont su se maintenir sur un terreau d'injustices.
Grande amatrice de romans liés de près ou de loin à la féerie, je me suis laissé tenter par Dans l’Ombre de Paris sans trop savoir à quoi m’attendre. Dans cette version uchronique de notre monde, les êtres féeriques sont considérés comme des animaux dans la plupart des pays et la dynastie des Bourbon règne toujours sur la France. L’autrice a battu et redistribué toutes les cartes pour nous offrir quelque chose de familier et d’original à la fois. 
Il ne m’a pas fallu longtemps pour prendre mes marques. J’ai été happée par cette histoire complexe qui se déploie sur plusieurs axes narratifs. Je me suis progressivement attachée à tous les personnages, même si au départ j’avais une préférence pour les fourmis du rail. Et surtout, à mesure que ma lecture avançait, j’ai eu de plus en plus de mal à lâcher mon livre. 
Au centre du récit se trouve Yuri, princesse japonaise, intelligente, éduquée, pour ce que cela vaut dans un monde où les femmes sont considérées comme inférieures. Elle n’est pas grand-chose de plus qu’un joli bibelot qu’on peut échanger, si elle parvient à échapper aux tentatives d’assassinat que son rang lui vaut. Elle n’aurait besoin que de sortir de son cocon princier pour expérimenter les réalités de son monde. Savoir est une chose, le vivre en est une autre. J’ai beaucoup aimé la voir évoluer, tout comme la selkie à laquelle son existence semble irrémédiablement liée. Je n’en dirai pas plus pour vous laisser le plaisir de la découverte. Sachez toutefois que l’on suit de nombreux personnages dans ce roman. Cependant, aucun ne fait de la figuration. On s’attache, on craint pour la vie de certains, on tremble avec eux. Le fait qu’ils soient tous suffisamment développés est une des choses que j’ai le plus appréciées. Tous ces personnages et ces diverses pistes rendent le récit très prenant. On est frustré quand on quitte ceux que l’on suivait dans un chapitre et en même temps ravi d’en retrouver d’autres. 
J’aime ces romans qui ne sont pas linéaires, mais je sais bien qu’ils ont en général moins de succès que les autres dont la narration est prémâchée. Je trouve cela fort dommage. Il faudrait plus de ces récits qui forcent le travail de notre imagination et nous obligent à une saine petite gymnastique cérébrale. J’apprécie donc d’autant plus la complexité de ce roman qu’il fait partie de la collection Naos, destinée à un public adolescent. La littérature jeunesse fait de plus en plus confiance à l’intelligence de ses lecteurs. La collection Naos ne m’a d’ailleurs jamais déçue à ce sujet. 
Morgan of Glencoe nous propose un récit profond, porteur de bonnes valeurs. Elle y décrit même une utopie. Sa féerie est sombre, originale en comparaison de ce qui se fait habituellement. Elle a redessiné un monde, contemporain mais au léger parfum de gaslamp fantasy, que l’on se plaît à voir se déployer autour de nous. Elle a su le rendre tangible et vivant. 
Elle a réussi à me faire pleurer, ce qui n’est pas une mince affaire. Je ne voulais qu’une chose en tournant la dernière page : pouvoir lire la suite de cette étonnante histoire. 
Certaines lectures sont roboratives, elles vous apportent quelque chose d’un point de vue personnel. C’est le cas de celle-ci. Je l’ai savourée. En plus de vous tenir en haleine, de jouer avec vos émotions, l’autrice offre un récit intelligent qui pose de nombreuses questions et pousse son lecteur à la réflexion. Elle montre ce qui pourrait être, quelque chose de vraisemblable et de cruel, de si proche, malgré les grandes différences entre le monde qu’elle décrit et le nôtre. J’espère vous avoir donné envie de découvrir ce roman qui a su me passionner.

mardi 21 mai 2019

Sortilèges

Un roman de Denis Labbé, illustré par Krystal Camprubi.


Lisa a tout juste onze ans et les préoccupations de tous les enfants de son âge. Elle ne s’attendait pas à apprendre du bec d’une chouette qu’elle est une sorcière. Dès lors, elle devra apprendre à se servir de ses pouvoirs et ira de dangers en découvertes. 
Avec ce récit estampillé jeunesse, on est loin d’Harry Potter, ce qui n’est pas pour me déplaire. Cela reste assez enfantin, mais j’aime la façon dont la magie est évoquée ici et la simplicité — je devrais peut-être dire le naturel — des événements. Cela sonne juste. 
Le livre est composé de quatre chapitres et chacun est une histoire à part entière. Si on voit l’évolution de Lisa au fil des pages, j’ai quand même été un peu déçue que certaines pistes ne soient pas davantage développées. Pour citer quelques exemples en essayant de ne pas spoiler, on n’entend plus parler de l’apparition évoquée dans le deuxième chapitre et la dernière histoire laisse clairement le lecteur sur sa faim. J’ose donc espérer une suite pour les aventures de cette petite sorcière somme toute assez sympathique. En outre, les personnages secondaires méritent d’être bien plus développés. 
La lecture est agréable. Elle séduira sans difficulté les enfants d’une douzaine d’années qui sont déjà amateurs de merveilleux, de fantastique et de magie. 
Les illustrations de Krystal Camprubi sont superbes, comme toujours, et apportent un vrai plus au livre.

vendredi 20 octobre 2017

Sheppard Lee

Un roman de Robert Montgomery Bird, publié Aux forges de Vulcain.*

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Présentation de l'éditeur :

Qui n'a jamais rêvé d'être quelqu'un d'autre ? D'échanger sa place avec un autre ? Début du 19ème siècle, Philadelphie : un jeune Américain, Sheppard Lee, se découvre capable de migrer de corps en corps : il sera un riche, un pauvre, un fou, un esclave. Et ses multiples réincarnations vont peu à peu dessiner le portrait de la société américaine, une société folle et cruelle. Chaque fois qu'il se retrouvera dans un nouveau corps, Sheppard Lee fera sienne de nouvelles habitudes, pensées et manières de s'exprimer et le roman épousera ces transformations, alternant entre le roman d'éducation, le conte gothique, le récit de science-fiction, le roman social, tout en conservant une force picaresque sans pareille. Cartographie mentale de l'Amérique et témoignage de son époque sur les pionniers, l'abolitionnisme et le populisme naissant, ce roman a été un immense succès à l'époque de sa publication, contemporaine de celle de La démocratie en Amérique d'Alexis de Tocqueville. Inspiré par le Frankenstein de Mary Shelley, salué par Edgar Allan Poe, Sheppard Lee est le premier grand roman américain. Oublié au 20ème siècle, il a été redécouvert au début du 21ème siècle et loué, à la fois comme un roman postmoderniste avant l'heure, et comme une prémonition de l'Amérique délirante des présidents Bush et Trump. Traduit pour la première fois en français, ce roman inouï est suivi d'une postface du traducteur, Antoine Traisnel, grand spécialiste de l'oeuvre de Nathaniel Hawthorne.

Sheppard Lee, le narrateur et personnage principal de ce roman, est un jeune fermier du New Jersey au XIXe siècle. Son père, homme sagace et industrieux, a su tirer parti de son maigre patrimoine et, si le fils avait été pour moitié aussi travailleur, ce dernier aurait pu vivre dans une relative aisance. Cependant, Sheppard est un homme dolent et mal dégrossi, le genre à n’être jamais satisfait de son sort, tout en ne sachant pas vraiment où il a mal. En cherchant à se distraire et à travailler le moins possible, il gaspille peu à peu son patrimoine et achève de le mettre à mal en tentant de « se refaire » par des moyens tous plus stupides les uns que les autres… Néanmoins, en allant de mal en pis, sa situation va le conduire à la découverte d’un don singulier : Sheppard serait capable de migrer dans n’importe quel cadavre et de faire siens, outre le corps, les souvenirs (avec toutefois un temps d’adaptation) et la personnalité de son hôte. Ainsi, le fermier fainéant et benêt va bondir de vie en vie, mesurant les existences de ses compatriotes à l’aune de la sienne. Sheppard Lee, écrit par lui-même, est présenté comme les mémoires de son prétendu auteur. Mais un homme qui change de corps comme de chemise et embrasse alors une toute autre personnalité est-il jamais lui-même ? L’identité, par ailleurs totalement assujettie au corps et conditionnant la destinée, semble être la question majeure de ce récit. Pour autant, elle n’en permet pas moins à son auteur une critique sociale acerbe. Sheppard sera bourgeois puis dandy désargenté, usurier, philanthrope, esclave et riche propriétaire terrien en proie à l’hypocondrie… Au fil de ces rencontres, le lecteur prend la mesure des différences de classes et des drames de chacun de ces personnages, mais Sheppard, lui, ne semble rien apprendre. Pour ce personnage, il s’agit plus d’une fuite en avant que d’une tentative d’amélioration de son existence. Plus il migre d’un corps à l’autre, plus il s’efface dans la personnalité qu’il emprunte. Enfin, jusqu’à un certain point… Celui où il se trouve, une fois de plus, l’être le plus malheureux du monde. Ce procédé illustre parfaitement une doctrine qui, en substance, nous conte que l’âme est une force de vie sans personnalité, mais que l’esprit, lui, est totalement soumis au vaisseau charnel. Si on peut déplorer ce choix qui entrave le personnage et donc les possibilités de l’histoire, l’auteur a indubitablement su en tirer le meilleur parti. Par bien des aspects, ce roman est très intéressant et j’ai beaucoup apprécié sa dimension sociétale. Néanmoins, il me faut admettre que ce ne fut pas pour autant une lecture agréable. La narration, qui conte au lieu de montrer — ce qui demeure cependant assez logique dans le contexte —, alourdit le récit, d’autant que Sheppard prend grand plaisir à se répéter. Pour exemple de ses incessants rabâchages, je citerai l’une de ses premières transformations. Afin d’éveiller les souvenirs liés à son nouveau corps, il demande à un ami de lui conter son histoire et, en la retranscrivant (laborieux récit de seconde main… Ou devrais-je dire de seconde voix ?), il se sent obligé de préciser de très nombreuses fois qu’il s’agit de la vie du corps qu’il occupe à ce moment-là. On aurait du mal à ne pas le savoir… Cela m’a souvent agacée en cours de lecture, mais je me dois de reconnaître qu’après avoir tourné la dernière page j’ai pu envisager différemment ces pénibles répétitions. Enfin, cela n’enlève rien au fait que l’on se sent souvent embourbé dans une histoire qui, en majeure partie, n’avance pas, bien qu’elle puisse s’emballer à tout moment et nous offrir alors des passages qui ne dépareraient pas dans un bon roman d’aventures, créant ainsi un certain déséquilibre. Le récit ne manque pas d’humour, mais s’il est aisé d’apprécier le comique de situation, le sarcasme et l’humour très noir mis en scène, je n’ai sans doute pas toutes les références culturelles, et surtout historiques, relatives aux U.S.A. qui m’auraient permis de l’estimer à sa juste valeur et cela au-delà du seul point de vue humoristique. Pendant une bonne partie du roman, je me suis demandé quel intérêt il y avait à faire migrer un homme de corps en corps, puisqu’il s’effaçait au profit du précédent occupant de ses corps d’emprunt (notons d’ailleurs qu’il n’est jamais femme). Cela est d’autant plus rageant que Sheppard ne semble pas du tout évoluer ni retenir quoi que ce soit à la fois des situations vécues ou des aptitudes de ses vaisseaux. Toutefois, la fin nous démontre que l’auteur n’a pas fait ces choix sans raison et morale il y a, même si je la trouve très américaine — et un rien chrétienne — par essence. Pas que je sois dubitative sur le fond, mais cela manque un peu de subtilité. Au final, je dirais qu’entre ce livre et moi la rencontre a failli être totalement ratée. Le personnage antipathique et certains chapitres par trop longuets n’ont pas eu raison de ma patience car il y a une vraie réflexion dans cette histoire, même si elle n’est pas suffisamment développée à mon goût. La pointe de fantastique (et je ne me réfère pas ici uniquement à la métempsychose) apporte une touche de fraîcheur et d’insolite qui rend le tout plus ludique. En tout cas, cela m’a plus amusée que les jeux de mots sur les noms des personnages… Sheppard Lee est donc un ouvrage intéressant, très caustique, oscillant entre le roman d’aventures et le roman de mœurs. Très critique envers l’humanité, voire fataliste par instant, il use des stéréotypes avec intelligence pour peindre les travers d’une époque qui, pour éloignée qu’elle soit, n’en possède pas moins de tristes ressemblances avec la nôtre. En cela, ce roman demeure très actuel.

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mercredi 17 mai 2017

Déracinée

Un roman de Naomi Novik publié chez Pygmalion.*

Présentation de l'éditeur :

Patiente et intrépide, Agnieszka parvient toujours à glaner dans la forêt les baies les plus recherchées, mais chacun à Dvernik sait qu'il est impossible de rivaliser avec Kasia. Intelligente et pleine de grâce, son amie brille d'un éclat sans pareil. Malheureusement, la perfection peut servir de monnaie d'échange dans cette vallée menacée par la corruption. Car si les villageois demeurent dans la région, c'est uniquement grâce aux pouvoirs du "Dragon". Jour après jour, ce sorcier protège la vallée des assauts du Bois, lieu sombre où rôdent créatures maléfiques et forces malfaisantes. En échange, tous les dix ans, le magicien choisit une jeune femme de dix-sept ans qui l'accompagne dans sa tour pour le servir. L'heure de la sélection approche et tout le monde s'est préparé au départ de la perle rare. Pourtant, quand le Dragon leur rend visite, rien ne se passe comme prévu...

Imaginez une vallée dont le seigneur est un Dragon à qui les villageois offrent tous les dix ans une jeune fille de dix-sept afin qu’il les protège d’un bois maléfique… Oui, imaginez, mais sachez que le Dragon n’en est pas vraiment un et que la dernière jeune fille désignée pour l’accompagner est tout sauf ordinaire. Avec Déracinée, Naomi Novik rend hommage aux contes polonais que sa mère lui racontait quand elle était enfant. Elle joue avec les poncifs, prend nos attentes à revers, distille les références de-ci de-là et crée une belle fantasy qui parlera à tous les rêveurs. Nous avons tous lu des contes, quelle qu’en soit l’origine, et Novik a su en capturer l’essentiel : cette magie que nous comprenons instinctivement. Cela donne au texte une impression de chaleureuse familiarité, tout en apportant un souffle de fraîcheur qui bouscule nos souvenirs d’enfance. En effet, Novik ne se laisse pas aller à la facilité et son texte est beaucoup moins manichéen qu’on peut le penser de prime abord. Dans cette Pologne imaginaire, la magie est un don que l’on possède ou non dès la naissance et, dans la vallée, on s’inquiète plus du Bois que de politique malgré la menace constante de reprise des hostilités avec le pays voisin. Le Dragon est un mage et la lutte contre le Bois son unique préoccupation, alors cela vaut bien quelques sacrifices pour les gens du cru… Et puis les filles reviennent un jour, même si elles ont changé. Par le hasard de la naissance, Agnieszka est une fille du Dragon. C’est-à-dire qu’elle pourra, comme les autres nées à la même époque, être désignée pour le servir durant dix ans. Mais tout le monde sait bien qu’il choisira Kasia dont la beauté est loin d’être la seule qualité. Or, c’est Agnieszka, fille banale et meilleure amie de Kasia, qui nous narre cette histoire. On se doute bien que tout ne va pas se passer comme prévu… Cependant, quoi que vous imaginiez, ce sera mieux, promis. Gardez patience car le début est assez lent, les maladresses d’Agnieszka, qui sont parfois exagérées, vont finir par passer et l’intrigue va peu à peu vous emporter. Novik n’adhère pas au principe du “show, don’t tell”, d’où le début difficile. En outre, elle aime bien délayer. Cependant, des passages plus vifs arrivent toujours à propos pour redonner du souffle au récit et attiser l’envie de tourner les pages plus vite. Ce roman est tel un long conte à épisodes, oscillant entre scènes du quotidien et batailles épiques, bourré de péripéties et de retournements de situation plus ou moins prévisibles, mais qu’on prend toujours plaisir à voir développés. J’y ai mis le temps, mais je me suis fortement attachée aux personnages : Agnieszka qui se révèle moins balourde de page en page, la trop parfaite Kasia, et même ce Dragon caractériel… Tous gagnent en profondeur, même s’il reste un peu en eux de la caricature typique des héros de contes de fées. Au début, j’étais un peu blasée en découvrant la magie de ce monde. J’aime les systèmes plus élaborés, ceci dit je trouvais tout de même que c’était adapté à l’univers des contes où elle est toujours réduite à de simples formules et claquements de doigts. Néanmoins, j’ai été agréablement surprise par la suite. Même si ce n’est pas le système le plus développé de la Fantasy, Novik a su le rendre cohérent et intéressant. Ce petit pavé m’a accompagnée dans un moment difficile et m’a aidée à mettre de côté mes soucis. Tout en étant à la fois plus travaillé et plus adulte, ce roman vous rappellera le plaisir que vous preniez enfant à lire ou écouter des contes. Déracinée est une belle histoire, qui prendra sans nul doute racine parmi les incontournables de la Mythic Fantasy.

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lundi 9 janvier 2017

La Terre qui penche

Un roman de Carole Martinez, publié chez Gallimard. Il est ici question de la version audio, lue par Geneviève Casile et Adeline d'Hermy.


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Présentation de l'éditeur :


Blanche est morte en 1361 à l'âge de douze ans, mais elle a tant vieilli par-delà la mort ! La vieille âme qu'elle est devenue aurait tout oublié de sa courte existence si la petite fille qu'elle a été ne la hantait pas. Vieille âme et petite fille partagent la même tombe et leurs récits alternent. L'enfance se raconte au présent et la vieillesse s'émerveille, s'étonne, se revoit vêtue des plus beaux habits qui soient et conduite par son père dans la forêt sans savoir ce qui l'y attend. Veut-on l'offrir au diable filou pour que les temps de misère cessent, que les récoltes ne pourrissent plus et que le mal noir qui a emporté sa mère en même temps que la moitié du monde ne revienne jamais ?


Par la force d'une écriture cruelle, sensuelle et poétique à la fois, Carole Martinez laisse Blanche tisser les orties de son enfance et recoudre son destin. Nous retrouvons son univers si singulier, où la magie et le songe côtoient la violence et la truculence charnelles, toujours à l'orée du rêve mais deux siècles plus tard, dans ce domaine des Murmures qui était le cadre de son précédent roman.



En décembre, une blessure à l’œil m’a contrainte à me passer de lecture. Alors, pour me tenir compagnie, j’ai opté pour un livre audio. Ceux de Carole Martinez sont toujours agréables à écouter comme à lire. Elle est une conteuse et de ses mots émane un souffle particulier, une mélodie sensuelle qui emporte le lecteur à travers le temps et l’espace, au cœur de ce réalisme magique qui semble toujours si familier, si naturel. Elle donne à ses récits la saveur des légendes, des chansons et des songes. Celui-ci en est encore plus empreint que les précédents.
La Terre qui penche nous ramène aux Murmures, bien après Esclarmonde, et il n’est pas nécessaire de connaître l’histoire de la recluse pour apprécier celle de Blanche. On retrouve toutefois une figure connue que, pour ma part, j’aime beaucoup. J’ai été heureuse de revenir sur mes pas, dans un décor à la fois neuf et familier, d’écouter les voix de la narratrice, de me sentir chez moi à ses côtés. Peu à peu mon cœur s’est mis à battre à l’unisson de celui de Blanche, même si elle m’agaçait parfois. J’ai espéré pour elle et j’ai tremblé pour elle. Je me suis glissée dans cette histoire, récit initiatique tout de contes entremêlé, et me suis pelotonnée près des personnages. J’ai oublié que j’étais adulte pour, de nouveau, grandir avec Blanche.
Elles sont deux à nous conter une même histoire, la vieille et l’enfant qui furent Blanche. Les errements de la vieille âme nous ramènent à son enfance, elle est sagace, mais sa pensée s’effiloche, alors que l’enfant, elle, suit le cours de sa vie comme si elle s’y trouvait encore. Elles se complètent, se répondent, entortillent les brins de laine de l’histoire au rythme de la fusaïole que meuvent leurs voix pour en former le fil.
Blanche a des peurs d’enfant et des aspirations de femme. Elle se trouve à la frontière, cet âge difficile où l’on n’est plus une petite fille et pas encore une adulte. Elle est chardon, elle est eau vive, elle est minute, une fillette qui a grandi sans mère et sans amour, mais qui veut apprendre à lire, savoir écrire son nom et prendre ainsi les rênes de son destin. À bien des égards, ce personnage est touchant, mais il n’est pas le seul.
Carole Martinez crée des personnages extrêmement vivants à la personnalité complexe. Ce sont surtout des figures féminines, fortes, émouvantes ou inspirant la pitié. Elles forment une ronde serrée qui n’éclipse toutefois pas totalement les hommes. Et si Du domaine des Murmures malmenait la figure paternelle, La Terre qui penche nous offre au contraire un père merveilleux, entre autres personnages masculins remarquables.
Mais c’est avant tout l’histoire de Blanche, de la fin de son enfance et de sa volonté de vivre en ces temps difficiles où l’on craignait la peste qui avait décimé le monde. L’Histoire côtoie la magie ; les loups et le diable, les sorcières et les fées ne sont jamais loin pour qui veut les voir.
J’ai tellement aimé ce roman ! Sa magie demeure encore un peu à mes côtés.
En ce qui concerne la version audio, j’ai eu un peu de mal avec la comédienne qui incarne la jeune fille. Elle tombe souvent dans la litanie et prive les personnages de leurs intonations. Au bout d’un moment, cela devient franchement agaçant. Toutefois, ce roman est agréable à écouter et je préfère cela aux lecteurs qui essaient, avec plus ou moins de subtilité, de changer leur voix pour les personnages secondaires.
La Terre qui penche est un beau texte, poétique, vivant, fantasque et je vous le conseille ainsi que les autres ouvrages de Carole Martinez.

vendredi 30 septembre 2016

Journal d'un marchand de rêves

Un roman d'Anthelme Hauchecorne, publié par l'Atelier Mosésu.


Ce roman est le premier de la série l'Atlas des songes, dont chaque tome sera autonome.


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Présentation de l'éditeur :


« J’ai séjourné en hôpital psychiatrique. Pas de quoi fouetter un chat sauf lorsque, comme moi, vous êtes fils de stars. Par crainte du scandale, mes parents m’ont expédié loin d’Hollywood, dans la vieille Europe.
Les meilleurs spécialistes m’ont déclaré guéri. En vérité, la thérapie a échoué. Les songes ont repris, plus dangereux que jamais.


Malgré moi, je me trouve mêlé aux intrigues de puissants Rêveurs. Des gens charmants et bien décidés à m’éliminer, mais avec élégance.


M’entêter serait totalement déraisonnable. Pourtant, deux plaies à vif m’empêchent de tourner la page…


La première est une fille.


La seconde, une soif de vengeance.


Je m’appelle Walter Krowley. Vous tenez mon journal intime. Prenez-en soin. Ce livre pourrait devenir mon testament… »



Walter Krowley n’est pas un mauvais gars. Fils d’un acteur célèbre, il a toujours eu tout ce qu’il lui fallait d’un point de vue matériel, mais il a manqué de l’essentiel. Jeune scénariste de dix-huit ans pas vraiment motivé, il ne sait tout simplement pas trop quoi faire de sa vie, jusqu’à ce que survienne un accident qui va tout bouleverser. Du jour au lendemain, il se trouve propulsé dans un monde inconnu durant son sommeil. La nuit, il vit à Doowylloh, le pendant onirique d’Hollywood, et on ne peut pas dire que la démocratie règne dans cette ville…
Dans son journal, Walter nous conte les mésaventures auxquelles il doit faire face, de la découverte de son Ça à la surveillance constante de l’administration, en passant par un exil forcé dans un rêve aussi dangereux que délétère. En parallèle, durant l’éveil, sa créativité qu’il croyait atrophiée se développe. Néanmoins, sa vie ne devient pas plus facile pour autant.
Anthelme Hauchecorne a créé, comme à son habitude, un univers complexe, quoiqu’un peu frustrant puisque que nous n’en découvrons les rouages qu’au compte-goutte. L’action y est omniprésente, mâtinée de steampunk et nourrie de western, mais l’intrigue ne manque pas de profondeur. C’est assez classique dans la gestion des rêves et de leur potentiel, cependant le roman trouve son originalité dans le mélange des genres ainsi que certains aspects de l’existence dans l’Ever.
J’ai préféré la deuxième moitié du récit, où sont davantage développés les sujets qui m’intéressaient comme le commerce du sable, qui est en quelque sorte l’or des rêves, et le fonctionnement de ce monde onirique, contrairement à la première qui est très axée sur l’aspect western, genre dont je ne suis pas fan.
Je ne me suis pas intéressée à la légère romance, par contre j’ai appris à apprécier le personnage principal ainsi que quelques autres. Walter est un brin naïf, mais il évolue beaucoup. Dans ce monde dangereux où le « chacun pour soi » est la règle de base, il faut faire des concessions pour survivre. On s’inquiète de l’avenir du jeune homme, mais plus encore des choix que lui-même va faire.
Ce roman parle de trahison et de faux-semblants, de la difficulté de grandir et d’être soi, de la grande exigence (parfois dans la douleur) du processus créatif et de la tromperie que cachent quelquefois les apparences les plus anodines.
Il s’agit du premier tome d’une série dont les volumes peuvent se lire indépendamment. Très bien écrit, ce roman d’aventure original au background solide et au rythme effréné saura plaire aux adolescents autant qu’aux adultes. J’ai beaucoup aimé les références à la culture pop, surtout dans les titres de chapitres qui m’ont amusée. La part steampunk du récit change résolument de ce qui se fait dans le genre en général et l’auteur sait ménager son suspense.
Ce fut une bonne lecture et je suis assez curieuse de découvrir le prochain tome et de voir comment l’univers sera développé, d’autant que la conclusion réussit à être frustrante même si elle se suffit à elle-même.


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Découvrez également l'avis d'Acr0.


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Cette lecture compte pour le challenge SFFF et diversité dans les catégories suivantes :
– Lire un roman SFFF young adult.
– Lire un livre dans lequel une IA ou des robots ont un rôle prépondérant.

vendredi 20 mai 2016

Le lai de Bisclavret, La louve de Brocéliande T1

Un roman de Lia Vilorë, publié chez Lune écarlate.

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Présentation de l'éditeur :

De nos jours en Bretagne, peu savent que la légendaire forêt de Brocéliande est le théâtre d'une guerre fratricide entre fées. Victime de fièvres inexplicables lors de la nouvelle et de la pleine lune, la lycéenne Hikira C. Bisclavret fait un jour la connaissance d'Éric Freinet. Un être ambigu qui la fascine et en qui elle trouve un ami inespéré. Éric et Hikira deviennent alors les cibles d'une marraine prête à tout pour les détruire. Une alliance est leur seul espoir de survie. Car découvrir la vérité derrière « Le lai du Bisclavret » ne sera pas sans payer le prix fort. Après tout, les Demoiselles sont aussi merveilleuses que terribles...

Férue de mythologie celtique mais aussi nordique nourrie par le travail de l'elficologue Pierre Dubois, passionnée d'Histoire et de littérature médiévale, et joueuse invétérée de jeux de rôles... Lia Vilorë a commencé dès le collège à écrire des histoires où le destin tragique la magie dangereuse et la féerie noire avaient la part belle.

Le lai de Bisclavret… Peut-être ce titre vous évoque-t-il quelque chose ? Il est calqué sur celui d’un lai très connu de Marie de France qui conte la mésaventure d’un loup-garou. Celui-ci, loin d’être sanguinaire comme les autres représentants de son espèce, est trahi par la femme en qui il avait confiance au point de lui avouer sa nature. C’est un très beau texte, que je vous invite vivement à lire si ce n’est déjà fait. Cela n’est pas essentiel pour comprendre le roman de Lia Vilorë, car il y est résumé dans son entier, mais ce serait bête de vous priver de cette découverte. Il existe également une jolie adaptation en dessin-animé et ombres chinoises dans Les Contes de la Nuit (ou Dragons et Princesses) de Michel Ocelot. Mais bref, revenons au roman. Du récit médiéval découle l’histoire d’Hikira et de sa famille, de nos jours, en Bretagne. La jeune fille est la descendante du chevalier-loup et un pion au sein de la guerre que se livrent bonnes et mauvaises fées. Mais, si le lai ainsi que d’autres légendes posent les bases de la trame, l’auteur a su créer quelque chose de cohérent et de personnel. J’ai beaucoup aimé la façon dont elle use de la matière de Bretagne ou de motifs récurrents de la Féerie, celle du Petit Peuple autant que des contes, pour nourrir sa propre imagination. Hikira est un personnage attachant. Elle oscille entre l’enfant et la jeune femme, avec un petit quelque chose, très logique, de l’animal sauvage. J’imagine que son côté « sale gamine » pourrait agacer certains, mais je l’ai trouvée crédible dans son comportement. Elle a vécu de nombreux traumatismes, il lui est difficile, mais en même temps nécessaire, de grandir. Comme son ancêtre, elle navigue entre trahisons et faux-semblants. À la fois monstre et fillette sacrifiée, elle doit dompter sa nature et se construire. Ce premier tome nous conte les débuts difficiles de l’acceptation de son état et son apprentissage. On y découvre sa destinée au même rythme qu’elle, ses ennemis et ses alliés. J’ai trouvé cette trame intéressante et certains passages vraiment très prenants. Il faut dire que j’aime les histoires de sombre féerie et de loups-garous, alors c’est un combo gagnant. Lia Vilorë a su doser les scènes d’action, qui apportent de l’énergie au récit, et d’autres moments plus introspectifs qui étoffent les personnages, cela fait qu’on ne s’ennuie jamais. Elle a pris le parti de retranscrire le parler tel qu’il est censé être dans les dialogues. C’est un peu gênant pour la maniaque que je suis, mais cela se justifie tout à fait. L’ensemble du récit est très fluide et se lit vite. On sent venir certaines choses, mais elles sont bien amenées et il y a aussi quelques surprises. Je suis très curieuse de voir comment vont évoluer l’intrigue et les personnages dans les prochains tomes, maintenant que quelques secrets ont été éventés et qu’Hikira commence à prendre conscience de sa mission. J’ai aussi très envie d’en apprendre davantage sur le passé d’Éric, son mystérieux protecteur.

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jeudi 19 février 2015

Hard de vivre

Un roman de Carmen Bramly publié aux éditions JC Lattès.


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Hard de vivre - Carmen Bramly




Résumé de l'éditeur :
Ils sont six, entre seize et vingt-deux ans.
Lors d'une fête, une jeune inconnue coiffée d'une perruque arc-en-ciel meurt d'une overdose sous leurs yeux.
C'est une façon terrible de devenir amis. C'est une façon horrible d'entrer dans l'âge adulte.
Entre Sophie, la petite métisse qui n'a jamais vu sa mère, Johannes, le bel étudiant en psycho, et Pop, le fils de concierge aux aspirations littéraires, les choses deviennent d'autant plus compliquées que l'amitié vire peu à peu à l'histoire d'amour à trois…
Hard de vivre se déroule sur une année, pendant laquelle tout bascule, pour le meilleur comme pour le pire. La fille à la perruque arc-en-ciel les hante comme un cauchemar, comme un reproche. Errances, apprentissage à la dure, épreuves que seul un fol appétit de vivre permet de surmonter, c'est une Éducation sentimentale, une sorte de Jules et Jim, et ça se passe en 2014.



Entre ce roman et moi, ce fut un peu comme deux personnes qui se trouvent sympathiques de prime abord, échangent quelques mots et se rendent compte presque aussitôt qu’elles n’ont rien que des banalités à partager car le courant, finalement, ne passe pas. Il est bien écrit pourtant, un peu agaçant quand l’auteur se laisse emporter dans ses envolées lyriques, mais c’est son style bien à elle, elle y met de sa personnalité et ça me plaît. L’écriture est un peu bêcheuse derrière son côté foufou, un peu idéaliste aussi, vive, ça change de ces romans qui pourraient être écrits par n’importe qui tant leur style est aseptisé.
Par contre, le récit m’a ennuyée pendant… disons les trois quarts de ma lecture.
Ce roman est une réflexion sur le passage à l’âge adulte. Six jeunes gens se trouvent réunis un peu malgré eux suite au décès d’une fille en soirée. Le lecteur les suit toute une année, voit la façon dont ils se réconfortent les uns les autres, dont leurs vies se télescopent, s’entremêlent… Chacun gère le traumatisme à sa façon, entre culpabilité (plutôt égotique) et mal-être adolescent.
Ils sont six, néanmoins deux d’entre eux restent en marge, dans le décor, presque accessoires, servant surtout à créer une cohésion de groupe. Et il y a Bethsabée, élément perturbateur, en souffrance, à la fois louve solitaire et satellite qui, comme la lune reflète la lumière solaire, leur renvoie en permanence l’image de la fille arc-en-ciel qui les a macabrement liés. Au centre du récit se trouvent Pop, Johannes et Sophie, leurs angoisses existentielles, leur improbable trio amoureux… Ce sont des personnages à fort potentiel, mais ils ne m’ont pas intéressée.
Carmen Bramly brosse particulièrement bien les portraits de ses personnages, on voit qu’elle les a réfléchis, construits petit à petit. Seulement… Ces gamins sont exécrables. Morbides, prétentieux, pleurnichards selon le cas. En général, les romans de ce genre me ramènent à mon adolescence pour ce qu’elle fut, loin du monde rose bonbon des bisounours, mais ces jeunes gens-là m’ont juste fait réaliser à quel point j’en suis loin aujourd’hui. Je n’ai pas ressenti d’empathie, ce qui a contribué à plomber ma lecture. Bethsabée, la plus excessive du lot, a pourtant été la seule avec laquelle j’ai compati, elle m’a semblée la plus sincère dans son désarroi et je l’ai prise en affection. Pour les autres, le traumatisme est en grande partie une excuse. Toute génération est en proie à son propre mal-être, se croit différente, mais au fond rien ne change…
Les atermoiements amoureux du trio de tête sont clairement ce qui m’a le plus ennuyée. Le pire étant quand ils commencent chacun à leur tour à dire combien les deux autres sont merveilleux et égrener leurs qualités, en se répétant qu’ils ne les méritent pas… J’en aurais hurlé d’exaspération et je serais bien entrée dans le bouquin pour leur filer quelques coups de pieds au cul.
Je les ai suivi pourtant, jusqu’au bout de leur cheminement, j’ai acquiescé ou esquissé une moue peu convaincue parfois, mais n’ai pas refermé le roman avant d’en avoir lu la fin. Cette histoire ne m’a pas parlé, ne m’a pas non plus fait réfléchir, je n’en retiendrai que le beau style de Carmen Bramly et peut-être lirai-je un de ces jours un autre de ses ouvrages qui me correspondra mieux.



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samedi 27 décembre 2014

La prisonnière du Kremlin, Spiridons T2

Un roman de Camille von Rosenschild publié aux éditions Don Quichotte.
Les tomes 1 et 2 forment un ensemble qui, s'il reste ouvert à une suite potentielle, peut être lu indépendamment.


Vous pouvez également consulter mon avis sur le premier tome.


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Spiridons 2




Résumé de l'éditeur (spoilers sur le premier tome) :
A-t-on seulement peur de mourir quand on est déjà mort ? À travers la Russie, l’Ukraine et les Carpates, le voyage fantastique d’un jeune aventurier escorté par une troupe de Spiridons, ces âmes défuntes aux allures de vivants.
Victor est un garçon pas comme les autres : à dix-huit ans, il se découvre le Don de réveiller les morts.
Cet étrange secret, conservé depuis des siècles par une communauté tzigane des Carpates, lui vaut bien des convoitises.
Accompagné de cinq spiridons, ces âmes errantes revenues du royaume des défunts, et poursuivi par une caste de moines borgnes aux desseins effrayants, notre héros est pris dans une incroyable odyssée aux confins de la Russie.



Vous pouvez lire cet avis sans risque de spoilers.


Le premier tome se terminant dans un suspense insoutenable, il m’avait été presque douloureux de quitter les personnages à ce point de ma lecture. J’attendais cette suite, je l’appelais de mes vœux, je la rêvais… Et je l’ai savourée à sa juste valeur, en tremblant, mains crispées sur mon livre, forcée de m’interrompre parfois quelques minutes tant le récit me troublait.
Rien qu’en repensant à cette lecture, les émotions qui y sont liées remontent, s’enroulent et se nouent en figures aussi complexes qu’improbables, j’en ai des frissons et une boule dans la gorge. Alors comment trouver les mots pour exprimer dans ce billet tout ce que ce fabuleux roman m’a inspiré ?
La prisonnière du Kremlin est une toile d’araignée tissée de nombreux récits épars, mais qu’on sait liés, comme dans le premier tome, bien que de façon plus insidieuse encore. Après tout, une toile reste un piège… Cette histoire est diaboliquement ficelée. Il faut se retenir de tourner frénétiquement les pages pour pouvoir en profiter pleinement et s’accorder le temps de formuler des hypothèses, cela fait partie, selon moi, du grand plaisir de lecture que les deux volumes peuvent offrir. L’auteur se joue quelquefois de son lecteur, mais il est indéniable qu’elle a confiance en l’intelligence de celui-ci.
Comme dans le premier volume, le rythme de l’histoire est particulièrement bien géré. Pas de temps mort, pas de repos pour le lecteur, mais un élan imparable. On voit que cette histoire a été polie avec finesse et patience. Camille von Rosenschild distille petit à petit des informations concernant ses mystérieux personnages. Elle les a construits avec soin et c’est un plaisir de suivre leur évolution.
Elle nous donne également au fur et à mesure toutes ces réponses que l’on attend avec fébrilité depuis le premier tome. Je les regardais avec angoisse s’épanouir lentement ou surgir incidemment, en prédisant certaines, tombant des nues souvent. C’est ce qu’il y a de très déroutant avec cette histoire : elle est terriblement singulière et possède pourtant ce petit quelque chose de familier qui fait qu’on a l’étrange impression qu’elle susurre ses plus sombres secrets à quelque chose de lointain, ancré dans la partie la plus inaccessible de notre imaginaire. C’est de l’ordre du ressenti, de l’instinctif. Ce récit est sombre et merveilleux à la fois. On ne peut s’empêcher de croire tout ce que l’auteur nous raconte, parce que cela sonne vrai et qu’une part de nous désire ardemment que ça le soit.
Le lecteur ne sait jamais par avance où le chapitre suivant va l’entraîner et voudrait être partout à la fois, à la suite de chaque personnage. C’est un tour de force de ne jamais le perdre dans les méandres de cette intrigue aux si nombreuses ramifications. J’ai été sans cesse tiraillée entre l’envie de faire durer ma lecture le plus longtemps possible et celle de tourner les pages frénétiquement pour savoir la suite. Ces deux tomes nous content un récit imprévisible et cette qualité-là n’a pas de prix.
Ce fut une lecture intense, passionnante et immersive. J’avais adoré le premier tome. J’attendais beaucoup du deuxième et il s’est révélé excellent au-delà de toutes mes espérances. Ce diptyque est entré avec fracas au panthéon de mes lectures favorites, celles qui m’ont fascinée, émerveillée, nourrie et qui m’accompagneront à jamais. L’auteur n’a pas choisi la facilité et, si cela m’a bouleversée, je ne peux néanmoins que l’en remercier. Il faudrait plus de fictions aussi atypiques que celle-ci.
Si la fin de La prisonnière du Kremlin reste ouverte, on peut néanmoins considérer le récit comme clos. Camille von Rosenschild a écrit une histoire ambitieuse, originale et complexe qui m’a laissée bouche bée, admirative. J’espère de tout cœur qu’elle écrira encore de nombreux ouvrages, qu’ils soient liés ou non à cet univers.
Les deux tomes des Spiridons ont été pour moi une fantastique aventure, ils sont les dignes représentants de tout ce que j’aime dans la lecture et j’espère vous avoir donné envie de les découvrir à votre tour.

dimanche 2 mars 2014

Spiridons

Un roman de Camille von Rosenschild publié aux éditions Don Quichotte.


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Spiridons


Je m'abstiendrai de vous recopier le résumé de l'éditeur car je trouve qu'il en dit beaucoup trop.


Victor, un jeune homme qui a tout juste dix-huit ans, a accepté d’accomplir la dernière volonté d’un ami mourant et se rend donc en Russie pour remettre une lettre au fils de celui-ci. Il y découvre un pays bien différent de l’image romantique qu’il en avait et paie les frais de sa naïveté. Les difficultés qui jalonnent ses premiers pas à Moscou vont le mener bien plus loin que ce qu’il espérait.
C’est tout à fait le genre de roman qui me rappelle pourquoi, enfant, j’ai aimé lire. Il a un petit quelque chose de magique, cette atmosphère particulière, mystérieuse et poétique qui vous entraîne et vous fait croire que tout est possible. Spiridons est de surcroît très bien écrit. Le style élégant et fluide de Camille von Rosenschild participe grandement à l’immersion du lecteur dans l’histoire.
Il s’agit de fantasy contemporaine, avec le petit côté aventurier qui accompagne souvent le roman d’apprentissage car nous avons un héros jeune qui part en quête bien malgré lui, cependant l’ambiance est résolument celle d’un roman fantastique, pas vraiment glauque, mais trouble et vaporeuse, tout en clair-obscur, très axée sur l’être et sa construction, en particulier ce qu’il y a de plus sombre en lui. C’est tout à fait mon genre et je suis sous tombée immédiatement sous le charme de cette histoire tout en circonvolutions.
Le bandeau « un jeune auteur nourri à l’œuvre de Tim Burton » nous vend certes un roman sombre (enfin tout est relatif), mais pas aussi décalé qu’on aurait pu l’attendre. Si influence il y a, je ne la trouve pas si prégnante. Ce n’est pas particulièrement grinçant non plus, mais fort bien écrit et l’intrigue, menée d’une main de maître, réussit le prodige de se dévider lentement tout en maintenant le suspense et l’envie du lecteur d’avancer au gré des méandres dessinés par l’auteur. L’action n’est pas toujours trépidante, elle est même parfois assez introspective, mais l’auteur alterne parfaitement ces moments de tension et de latence.
Elle tisse plusieurs trames autour de celle, principale, qui entoure Victor. Cependant, comme on s’en doute, elles sont liées et mettent du temps à se rejoindre, pour mieux emprisonner le lecteur dans leurs rets, le laissant sans cesse dans l’expectative et trouvant toujours le moyen de le surprendre jusqu’à la toute fin. Brillamment mené et construit, Spiridons m’a enchantée.
Les personnages sont complexes, on sent que l’auteur les a longuement travaillés, même si elle ne nous dévoile pas tous leurs secrets. On s’attache à eux ou on les déteste, souvent même les deux à la fois car l’auteur s’emploie à nous montrer qu’il y a du bon et du mauvais en chacun, ce qui est somme toute très réaliste.
Victor, le personnage central du récit, évolue énormément, en cela le roman d’apprentissage est particulièrement réussi. Le concept des Spiridons est brillant en soi. Je ne vous expliquerai pas de quoi il retourne étant donné que tout le sel du roman vient des multiples révélations qui s’échelonnent au cours du récit, mais sachez que l’auteur a su créer quelque chose d’aussi original que tortueux et qui donne matière à réflexion.
Spiridons a été pour moi une excellente surprise et j’avais pourtant beaucoup d’attentes concernant cette lecture. La seule chose qui me chagrine quelque peu, c’est qu’outre le fait que la fin se précipite un tantinet dans les deux derniers chapitres, ce roman appelle une suite. Ce n’est pas précisé sur la couverture et en tant que lectrice je n’aime pas qu’on me piège ainsi, je me sens un peu frustrée. Néanmoins, quand suite il y aura, je me jetterai avidement dessus car il reste bien des choses à découvrir au sujet de Victor et des Spiridons ainsi que de leur quête et que j’ai vraiment adoré ce roman du début à la fin.
J’ai trouvé dans Spiridons, de multiples échos à l’œuvre de Pullman et je pense que si vous avez aimé À la croisée des mondes, vous apprécierez sans doute l’imaginaire et la magie qui se dégage de l’écriture de Camille von Rosenschild.


Vous pouvez voir une interview vidéo de l'auteur sur le site de l'éditeur. C'est intéressant, mais toutefois je vous conseillerais d'en savoir le moins possible sur ce roman avant de le lire. Je me rends bien compte que j'insiste beaucoup là-dessus, mais je pense que c'est nécessaire pour que le charme opère.