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mardi 20 février 2024

Pole Dance, ma vie en équilibre

 Une BD de Juliette Taka, publiée chez Glénat.


Cette BD nous conte l‘histoire de Laëtitia, une jeune femme dans sa vingtaine, qui a envie de se remettre au sport et décide sur un coup de tête d’essayer la pole dance. Elle tombe amoureuse de cette discipline très exigeante, loin des clichés qu’on peut avoir sur elle, et se lance corps et âme dans sa pratique. Cette BD nous parle du rapport de la protagoniste avec son corps, mais aussi de ce que lui apporte la pratique de ce sport dans son quotidien. Elle s’apprivoise, apprend à s’aimer, trouve du réconfort quand la vie lui envoie des épreuves. Laëtitia est un personnage touchant qui semble d’autant plus réel que l’autrice-illustratrice a mis beaucoup d’elle-même dans son histoire.
Je ne suis pas sportive et ne l’ai jamais été, si on excepte un peu de yoga et de marche, à la cool. Je n’aime pas non plus la danse, même si je ne suis pas insensible aux prouesses dont sont capables les danseurs-euses aguerri-es et surtout les acrobates. Alors pourquoi ai-je été d’emblée attirée par ce roman graphique ?
Je ne sais pas vraiment. J’appréciais les dessins, avec leurs traits modernes et leurs couleurs un peu passées, mais surtout la passion qui se dégageait de cet ouvrage, le message féministe, ce besoin de s’approprier son propre corps et de prendre confiance en soi grâce à une activité valorisante. Parce que oui, la pole dance est valorisante même si elle souffre d’une mauvaise image chez les esprits étriqués. C’est une pratique sportive et artistique comme une autre et je n’ai pas attendu cette BD pour en avoir conscience. J’ai aimé la façon dont le personnage grandit et se développe, dans ses bons moments comme dans l’adversité. Elle prend confiance en elle et même si elle chute, elle parvient à se relever et à s’aimer davantage ainsi qu’à lâcher prise et s’accepter comme elle est. Il y a de beaux messages dans cette BD, d’ailleurs c’est aussi, entre autres, une belle histoire d’amitié. Et puis, quelle n’a pas été ma surprise de glaner quelques mots dans ma langue maternelle dès la première page ! Je suppose que ça a apporté un petit plus. J’ai aussi, point très positif, appris des choses intéressantes au cours de ma lecture et pas seulement sur la pole dance.
J’ai bien fait de m’éloigner de mes sujets de prédilection car ce fut une belle découverte.

mercredi 18 janvier 2023

Lumberjanes, Intégrale 1

Une BD de Brooke Allen, Shannon Watters, Grace Ellis et Noelle Stevenson, publiée chez Kinaye.

Présentation de l'éditeur :

Au camp pour filles badass de Miss Qiunzella Thiskwin Penniquiqul Thistle Crumpet, les choses ne sont pas toujours ce qu’on croit. Des renards à trois yeux. Des grottes secrètes. Des anagrammes !...

Heureusement, Jo, April, Mal, Molly et Ripley sont cinq meilleures amies qui n’ont pas froid aux yeux, et elles sont prêtes à tout pour passer ensemble des vacances d’été qui déchirent… et ce n’est ni une quête magique ni une bande de créatures surnaturelles qui vont les en empêcher ! Le mystère grandit de plus en plus, et ce n’est qu’un début…

Jo, Mal, April, Molly et Ripley passent leur été dans un camp scout pour filles (badass) : elles sont des Lumberjanes (mot formé à partir de lumberjack qui signifie bûcheron) et fières de l’être. Leur devise est « l’amitié au max » et elles l’appliquent tous les jours. Il se passe de drôle de choses autour du camp et nos cinq copines semblent être les seules à l’avoir remarqué. Elles sont bien décidées à tirer tout cela au clair, au grand désespoir de Jen, leur cheftaine, dont elles déjouent régulièrement la surveillance et qui angoisse à mort d’autant plus que Rosie, la responsable du camp, n’en fait pas grand cas.
J’ai été attirée par l’idée de base : une BD qui fait la part belle à l’amitié et qui encourage les filles a être braves, volontaires et à se soutenir les unes les autres. En cela, je n’ai pas été trompée, mais je suis un peu déçue quand même.
Les récits mis en scène dans cette BD manquent de consistance. Tout est fouillis, à l’image du style pictural, et pour commencer j’ai mis un temps fou à intégrer le nom des personnages. Heureusement pour moi, les portraits des filles et leurs personnalités sont exposés en fin d’ouvrage car dans l’histoire elle-même, on ne peut pas dire qu’elles soient développées et j’aurais eu du mal à dire qui est qui et quelles sont leurs caractéristiques sans cela. J’ai apprécié le goût du détail des auteurs qui ont créé une playlist illustrée pour chaque fille. Cela participe à les rendre plus vivantes. Mais ils en ont aussi fait des clichés sur pattes. On aurait pu s’attendre, vu le thème, à dépasser les stéréotypes ou s’en moquer, toutefois on patauge plutôt dedans. La seule qui subi une évolution notable est Jen, qui prend confiance en elle au contact de ses protégées. Elle est à mon avis le personnage le plus intéressant, car davantage mis en relief, de la BD. En tout cas elle est ma préférée.
L’arc principal et les courtes histoires qui composent la BD sont d’une grande simplicité : les filles voient un truc bizarre, genre un animal mutant ou une statue qui parle, et elles lui mettent une raclée. Ou alors elles voient un trou dans le sol et elles sautent dedans sans réfléchir… (Tiens, ça me rappelle un épisode de Buffy.) D’accord, elles sont intrépides et la force de leur amitié leur donne confiance, mais elles oublient quand même souvent de réfléchir avant d’agir (ou avant de cogner) et elles ne respectent pas grand-chose sinon leur envie du moment. Autant dire que c’est répétitif et exaspérant, d’autant que la fin n’est pas très élaborée non plus. En bref, il y avait certes une bonne idée, mais elle est concrétisée de façon assez médiocre.
Je n’ai pas été sensible au dessin non plus. Le trait est souvent grossier à mon goût, cependant j’admets que cela est subjectif. J’ai en revanche beaucoup aimé la galerie de couvertures à la fin de l’ouvrage.
Je dois en outre signaler un défaut de mise en page : toutes les introductions de chapitres, qui définissent les capacités récompensées par les badges que peuvent gagner les lumberjanes, sont amputées de leur fin. Ceci est d’autant plus dommage que ces extraits du manuel des lumberjanes sont intéressants, très positifs et porteurs d’importantes valeurs. Cela donne l’impression que l’édition n’a pas été soignée, d’autant qu’on y trouve aussi des coquilles.
Une seconde intégrale est prévue, mais je ne la lirai pas. On peut facilement se contenter de la première étant donné qu’il y a une conclusion, même simpliste.


jeudi 3 septembre 2020

L'étrange disparition d'Esme Lennox

Un roman de Maggie O'Farrell, publié chez 10/18.

Présentation de l'éditeur :
Entre l'Inde et l'Écosse, des années 1930 à nos jours, l'histoire déchirante d'une femme enfermée, rejetée de la société et oubliée des siens. Un roman d'une beauté troublante, où s'entremêlent des voix aussi profondes qu'élégantes pour évoquer le poids des conventions sociales et la complexité des liens familiaux, de l'amour à la trahison.
À Édimbourg, l'asile de Cauldstone ferme ses portes. Après soixante ans d'enfermement, Esme Lennox va retrouver le monde extérieur. Avec comme seule guide Iris, sa petite-nièce, qui n'avait jamais entendu parler d'elle jusque-là. Pour quelle étrange raison Esme a-t-elle disparu de la mémoire familiale ? Quelle tragédie a pu conduire à son internement, à seize ans à peine ?
Toutes ces années, les mêmes souvenirs ont hanté Esme : la douceur de son enfance en Inde, le choc de son arrivée en Écosse, le froid, les règles de la haute bourgeoisie et, soudain, l'exclusion... Comment sa propre sœur, Kitty, a-t-elle pu cacher son existence à ses proches ? Et pourquoi Iris se reconnaît-elle tant dans Esme ?
Peu à peu, de paroles confuses en pensées refoulées, vont ressurgir les terribles drames d'une vie volée...
Iris a la trentaine, tient un magasin de vêtements vintage à Édimbourg et n’a pas très envie de se fixer. Il faut dire qu’elle traîne quelques casseroles. Tout bascule quand un hôpital psychiatrique la contacte au sujet d’une parente dont elle n’avait jamais entendu parler jusque-là. Iris tombe des nues et ne peut obtenir de renseignements nulle part. Son père est mort, sa grand-mère souffre de la maladie d’Alzheimer et, bien qu’elle s’en défende, l’histoire de cette mystérieuse grand-tante l’intrigue. Ainsi, elle va peu à peu se mettre à tourner autour de ce mystère comme un papillon attiré par une lampe.
Quelle étrange et horrible histoire que celle-ci ! Les internements abusifs dont ont souffert beaucoup de femmes au début du XXe siècle ne sont plus un secret. Ce qu’on a pu leur faire subir parce qu’elles étaient indociles, trop libres ou encore par la fantaisie d’un mari désireux de se débarrasser d’une épouse encombrante est une abomination. Et c’était si facile… Le sujet est toujours tabou, on détourne facilement le regard ou on cherche des justifications, mais beaucoup de ces secrets ont été exhumés.
Esme Lennox personnifie toutes ces femmes. Comment ne pas être touchée par son histoire qui commence de manière tout à fait banale ? Esme égrène ses souvenirs, elle essaie de comprendre et c’est ce qui lui permet de ne pas sombrer. C’est un personnage émouvant et au fur et à mesure que se dévide la pelote de tout ce qui l’a conduite à passer plus de soixante ans dans un asile, on ne peut qu’être horrifié et ressentir une profonde empathie.
On évoque dans ce livre l’hypocrisie d’une bonne société qui traite ses filles comme des objets, qui leur refuse indépendance et même le moindre des respects. C’est un récit dur, mais conté avec beaucoup de pudeur et de mesure.
Au début on se demande ce qui cloche avec Esme, à part qu’elle est trop intelligente et peu encline à l’obéissance. On devine, plus qu’on ne nous dit, ce qui c’est vraiment passé et cela est plus aberrant encore. Je me suis demandé pendant une bonne partie de ma lecture pourquoi sa sœur, dont elle était si proche, l’avait laissé croupir dans cet institut même après la mort de leurs parents et quand j’ai entrevu la vérité malgré la façon dont l’autrice essaie de détourner l’attention de ses lecteurs, j’ai trouvé cela plus affreux encore que ce à quoi je m’attendais.
Ce récit est fort d’un point de vue émotionnel et humain, mais il papillonne, il effleure seulement les événements d’un coup d’aile. Il tourne autour d’une manière presque dérangeante. La narration est floue à dessein. Elle est partagée entre Iris, au présent ou au passé et ses multiples interrogations, les souvenirs emmêlés et incomplets de Kitty et ceux, dévidés avec calme et méthode, d’Esme.
Cette narration floue tente de rendre l’histoire fantomatique, insaisissable et renforce ses aspects dérangeants tout en avançant de manière très précautionneuse.
J’ai tendance à aimé les récits qui ne sont pas linéaire, les narrations hachées ou à double vitesse. Pourtant ici ces circonvolutions ne m’ont pas plu. Elles font partie de l’histoire, elles ont un sens, mais je n’ai pas aimé cette façon de la raconter. J’ai préféré les passages dévolus aux souvenirs d’Esme. J’ai aimé l’intelligence de ce personnage, découvrir sa singularité. Elle est fascinante.
Les souvenirs décousus de Kitty qu’on attrape au vol sont aussi une bonne idée, même s’il est très frustrant de la voir s’interrompre sans cesse quand tout ce que l’on veut est en savoir plus. C’est par ces souvenirs effilochés qu’apparaissent les subtilités de l’histoire, tout en délicatesse.
En revanche, je n’ai pas du tout apprécié la partie de l’histoire consacrée à Iris. Le personnage n’est pas spécialement antipathique et elle avait du potentiel, cependant sa relation bizarre avec son frère qui n’est pas son frère et son encombrant amant n’apporte vraiment rien au récit.
Je garde une impression très mitigée de cette lecture, d’autant plus que je n’ai pas aimé la fin en queue de poisson. Cependant, le sujet est intéressant. Il met en lumière de bien sombres pratiques. J’aurais vraiment apprécié que ce récit soit davantage développé, d’autant que le personnage d’Esme m’a plu.

samedi 25 juillet 2020

Peau d'homme

Une BD d'Hubert et Zanzim, publiée chez Glénat.


Renaissance italienne, Bianca a tout pour être heureuse selon ses amies. Mais qu’est-ce que cela signifie pour l’époque ? Elle s’apprête à épouser Giovanni, le fils d’un riche marchand et ses parents tireront avantage de cette union. Les femmes ne sont ni plus ni moins que des marchandises et si Bianca peut s’estimer heureuse, c’est parce qu’elle va épouser le fils, qui est un peu plus vieux qu’elle, et non le père de celui-ci.
Élevée dans un cocon, Bianca est naïve mais pas stupide et elle a des idées qui désespèrent sa mère, comme de vouloir connaître son fiancé avant le mariage. Que ferait-elle de cette possibilité dans un monde où de toute façon les femmes n’ont pas le choix ? Elle le saura par l’entremise de sa marraine qui lui révèle un secret de famille bien gardé par des générations de femmes : elles possèdent une peau d’homme et en la revêtant, elle pourra se faire passer pour tel sans que nul ne soupçonne sa vraie nature.
À cette époque (même si cette BD n’a pas vocation à être pertinente d’un point de vue historique), les hommes et les femmes vivent dans des mondes diamétralement opposés et Bianca va découvrir une liberté enivrante ainsi que les joies de la sexualité dans la peau de Lorenzo, mais aussi qu’on ne force pas les sentiments...
Ce récit est celui d‘une émancipation, de la découverte de soi, du désir et des contraintes de genres imposées par la société, de l’épanouissement, en ce qui concerne la sexualité mais aussi la vie en général, malgré les barrières et les préjugés. C’est un conte qui parle d’amour sous diverses formes et du courage d’être soi malgré la pression sociale.
J’ai beaucoup aimé le personnage de Bianca, sa lutte contre l’hypocrisie, son envie de vivre sa vie comme elle l’entend et sa ténacité. Elle grandit beaucoup au cours de cette histoire, en acceptant sa nature, mais aussi celle des autres.
Derrière sa couverture en relief aux nervures bleu métallisé qui attire le regard, Peau d’homme est une très belle BD, pour les thèmes qu’elle évoque et son appel à la tolérance, mais aussi en tant qu’objet artistique. Les planches sont superbes et chatoyantes. J’ai particulièrement aimé les pleines pages avec leur foisonnement de détails qu’il s’agisse des débuts de chapitres enluminés ou des scènes évolutives. Cela rend le dessin très vivant. Je ne peux que vous conseiller cette lecture.

vendredi 22 mai 2020

Ce que je peux te dire d'elles

Un roman d'Anne Icart, publié chez Pocket.

Présentation de l'éditeur :
Elles... C'est un clan décliné au féminin : mères, sœurs, filles, petites-filles. En trois générations, plus l'ombre d'un homme ; la vie en a voulu autrement. Dans ses cahiers noirs, Blanche rassemble ses souvenirs et cinquante ans défilent : le combat féministe, l'entreprise de haute couture familiale, les liens, les rires, les chagrins, les absents... Il est temps de tout dire. Peut-être parce que aujourd'hui un garçon est né... Celui de Violette, la fille de Blanche, qui a coupé les ponts.
Dérouler le fil des mots de leur histoire pourrait bien se conjuguer à présent avec " eux ".
Comme ce n’est précisé nulle part sur le livre, je crois bon de signaler que ce roman est le premier d’une série de trois. J’écris série et non trilogie car je ne sais pas si elle est terminée à ce jour. On pourrait se dire que le roman se suffit à lui-même, mais pour ma part je n’en suis pas convaincue.
Au cours d’un voyage en train, alors qu’elle va rejoindre sa fille qui vient d’accoucher, Blanche se remémore son histoire familiale, tout ce qui l’a forgée. Pour se raconter au lecteur mais surtout à Violette, avec qui elle entretient des relations très conflictuelles, elle exhume les souvenirs écrits dans des cahiers qu’elle destine à sa fille et qui, peut-être, justifieront ses choix.
Blanche nous conte sa mère et les cousines de celle-ci, presque des sœurs, toutes élevées par leur grand-mère pour diverses raisons. Elle évoque les plus dures épreuves, les cahots de l’existence et les destins embrassés parfois à contrecœur. On apprend à connaître cette famille martelée par les deuils dont les femmes qui semblent si proches, liées par les épreuves de la vie, sont au fond toutes un peu jalouses les unes des autres. Violette a vu sous le vernis, contrairement à Blanche qui, bien qu’elle dépeigne les défauts de « ses trois mères » semble encore idéaliser cette famille très dysfonctionnelle.
J’apprécie les histoires de famille en général, même si elles sont tissées de hauts et de bas. Celle-ci m’a donné l’impression que l’autrice s’écoutait parler sans jamais raconter quelque chose de significatif. On saupoudre des malheurs çà et là pour titiller la compassion du lecteur, mais j’ai eu beau m’apitoyer sur le sort de ces fillettes au début, je me suis vite lassée.
Il ne faut pas s’y tromper, elles ont beau se serrer les coudes, chacune tire les autres vers le bas pour les rendre dépendantes et ne pas se retrouver seule. Elles s’empêchent de d’avancer, de vivre et de guérir. C’est en tout cas comme cela que je l’ai compris, bien qu’on nous répète le contraire. Leur relation m’a semblé toxique et malsaine. Certes, leur bagage émotionnel l’explique peut-être, mais c’est très pesant et ça m’a empêchée de les apprécier.
Il y a Angèle, la bipolaire, que malgré ses manquements sa fille idolâtre (ce qui devient pénible tant c’est redondant), et que personne ne pousse à se soigner. Puis Justine, la féministe carriériste, qui est un cliché sur pattes, mais malgré tout ma préférée, même si elle peut se montrer très insensible envers sa petite sœur. Enfin il y a Babé, la douce, la peureuse, la lâche aussi car elle préfère une demi-vie sécurisante plutôt que de tenter sa chance. Toutes sont égoïstes à leur manière, elles passent leurs frustrations les unes sur les autres sans même s’en apercevoir et c’est dans ce nid, entre amour et rejet, qu’a grandi Blanche.
Cette dernière passe le trajet à se regarder le nombril, à nous dire qu’elle a hérité une facette de sa personnalité de l’une ou de l’autre, à utiliser leurs expériences personnelles pour justifier ses propres choix alors que tout ce que souhaite sa fille c’est connaître l’identité de son père. Ce verbiage au narcissisme exacerbé m’a exaspérée.
Je n’ai pas réussi à m’attacher à cette famille qu’on nous vend comme haute en couleur et hors norme. Leurs petites mesquineries, leur façon de toujours se frapper là où cela fait le plus mal, l’air de rien, leur égoïsme que l’affection n’adoucit pas…
C’est long, pathétique et déprimant. J’ai lu ce livre en une après-midi parce que je savais que si je le refermais, je ne le reprendrai jamais. Il va de soi que je ne lirai pas la suite.

mercredi 29 avril 2020

Prodigieuses créatures

Un roman de Tracy Chevalier, publié chez Gallimard.

Présentation de l'éditeur :
Dans les années 1810, à Lyme Regis, sur la côte du Dorset battue par les vents, Mary Anning découvre ses premiers fossiles et se passionne pour ces "prodigieuses créatures" dont l'existence remet en question toutes les théories sur la création du monde. Très vite, la jeune fille issue d'un milieu modeste se heurte aux préjugés de la communauté scientifique, exclusivement composée d'hommes, qui la cantonne dans un rôle de figuration. Mary Anning va trouver heureusement en Elizabeth Philpot, une vieille fille intelligente et acerbe, une alliée inattendue...
Avec une finesse qui rappelle Jane Austen, Tracy Chevalier raconte, dans Prodigieuses créatures, l'histoire d'une femme qui, bravant sa condition et sa classe sociale, fait l'une des plus grandes découvertes du XIXe siècle.
Prodigieuses créatures nous conte de façon romancée les vies de Mary Anning et Elizabeth Philpot. 
Fille d’un artisan pauvre, Mary passe ses journées sur la plage à récupérer les fossiles qu’elle vend ensuite aux touristes. C’est bien entendu une nécessité pour assurer un semblant de bien-être matériel, mais au-delà de ça, Mary a l’œil et une passion pour les fossiles, comme son père. Elle ne sait pas vraiment ce qu’elle cherche avant de l’avoir trouvé : le squelette d’un animal mystérieux qui va réveiller craintes et convoitises.
Mary Anning fut une paléontologue autodidacte dont les découvertes en matière de fossiles furent décisives dans un domaine qui passionnait autant qu’il choquait à son époque. Si les fossiles attisaient la curiosité des savants et nourrissaient leurs conjectures, ils remettaient aussi en cause les croyances religieuses. Ce roman expose parfaitement au lecteur du XXIe siècle ce que ces recherches avaient de blasphématoire deux cents ans plus tôt. Et quand on sait qu’il y a encore de nos jours des créationnistes qui nient l’évolution des espèces, on ne peut que s’interroger sur la façon dont les gens pouvaient envisager de telles découvertes à une époque où la religion était si prégnante.
Toutefois, si cet aspect de l’histoire a son importance, celle-ci traite également de la place des femmes dans bien des domaines. Seul le veuvage pouvait leur octroyer un minimum d’indépendance à l’époque. Leur instruction était limitée, même dans un milieu aisé. On attendait seulement qu’elles sachent jouer du piano, qu’elles aiment dessiner de jolies fleurs et qu’elles se trouvent un mari. Les femmes issues du milieu ouvrier, quant à elles, pouvaient tout juste apprendre à lire au catéchisme, on préférait les mettre au travail très jeunes pour qu’elles ne soient pas un poids mort. Alors des femmes intelligentes qui se mêlent de sciences, c’était tout bonnement impensable. Elles existaient à peine dans l’ombre des hommes, ni reconnues ni respectées.
Si l’autrice fait narrer certains passages de ce roman à Mary, la narratrice principale en est Elizabeth Philpot, femme de sciences encore plus cantonnée dans l’ombre que son amie. Elizabeth était une femme intelligente, issue d’un milieu bourgeois, mais qui n’a pas trouvé à se marier, faute de dot suffisamment conséquente dans une famille qui comptait trop de filles. Avec deux de ses sœurs, elle déménagea de Londres pour le petit village de Lyme Regis, afin de ne pas déranger sa nouvelle belle-sœur et de coûter moins cher… Les trois femmes se consolèrent comme elles purent, Louise donnant libre cours à sa passion pour le jardinage, Margaret se fondant dans la bonne société locale et Elizabeth se découvrant un intérêt pour les fossiles qui lui permis d’exploiter sa grande intelligence.
J’ai été émue par cette femme qui espérait mieux et qui a dû se contenter de ce qu’on offrait à une femme de sa condition : peu de liberté, la quasi impossibilité d’avoir une conversation réellement intéressante puisqu’une femme qui parle de sujets sérieux est bien vite remise à sa place et surtout son espoir inavoué de trouver malgré tout un compagnon qui pourrait la comprendre et l’encourager. Cela devait être terrible de sentir ainsi son esprit se racornir faute de personne avec qui échanger et stimuler son intellect.
Quand Elizabeth rencontre Mary, celle-ci n’est encore qu’une fillette, pourtant elles vont beaucoup s’apporter l’une à l’autre. Mary offre à Elizabeth toutes les informations pratiques qui lui manquent dans  l’art de la chasse aux fossiles et Elizabeth lui enseigne en échange une rigueur toute scientifique pour étiqueter et classer ses découvertes. Mais leur amitié et l’influence qu’elles ont sur la vie de l’autre va bien au-delà de ça. L’une est issue du peuple, l’autre de la bourgeoisie, vingt ans les séparent, pourtant elles seront amies et malgré tous leurs différends, les jalousies et les rancœurs, cette amitié les tirera toujours vers le haut. La médiocrité dans laquelle on maintient les femmes, qu’elles soient pauvres ou riches, est un joug qu’elles ressentent toutes deux et leurs ambitions, à la fois semblables et si différentes, vont les unir. Ce combat contre le mépris qu’on leur renvoie à chaque découverte qu’un homme s’approprie, à chaque conversation éludée ou regard hautain est ce qui rend ce roman si fort et émouvant.
J’ai beaucoup aimé l’image qu’il nous renvoie de ces deux femmes. Tracy Chevalier à su les rendre vivantes à mes yeux, ce qui est somme toute une belle revanche. J’imagine aussi que le fait de l‘écouter plutôt que de le lire a joué. Les récits à la première personne font souvent de très bons livres audio et celui-ci est d’une grande qualité à tous points de vue. Les lectrices ont fait un excellent travail, elles sont toutes deux très expressives, les interludes musicaux mettent dans l’ambiance. Tout cela contribue à rendre l’écoute particulièrement vivante.
Toutefois, il est regrettable que les notes présentes à la fin du livre soit absentes de la version audio. Tracy Chevalier prend la peine d’y exploser des faits historiques et d’expliquer son choix narratif de respecter la chronologie des faits, mais de les condenser sur un laps de temps plus court.
Quoi qu’il en soit, Prodigieuses créatures reste une excellente lecture, un récit à la fois historique et féministe qui permet de connaître deux figures scientifiques intéressantes et de se rendre une fois de plus compte que les femmes ont été spoliées de leurs découvertes et reléguées dans l’ombre trop souvent.

vendredi 14 juin 2019

Vox

Un roman de Christina Dalcher, publié chez Nil pour la version papier et Lizzie pour la version audio.
Présentation de l'éditeur :
Jean McClellan est docteure en neurosciences. Elle a passé sa vie dans un laboratoire de recherches, loin des mouvements protestataires qui ont enflammé son pays. Mais, désormais, même si elle le voulait, impossible de s'exprimer : comme toutes les femmes, elle est condamnée à un silence forcé, limitée à un quota de 100 mots par jour. En effet, le nouveau gouvernement en place, constitué d'un groupe fondamentaliste, a décidé d'abattre la figure de la femme moderne. Pourtant, quand le frère du Président fait une attaque, Jean est appelée à la rescousse. La récompense ? La possibilité de s'affranchir – et sa fille avec elle – de son quota de mots. Mais ce qu'elle va découvrir alors qu'elle recouvre la parole pourrait bien la laisser définitivement sans voix...
Christina Dalcher nous offre avec Vox un roman dystopique glaçant qui rend hommage au pouvoir des mots et du langage.
Jean est une scientifique. Elle travaillait dans la recherche médicale. Son domaine d'étude était l'aphasie. Elle espérait rendre le langage à ceux l'ayant perdu à la suite d'une attaque ou d'un traumatisme crânien. Mais aujourd'hui Jean n'a plus le droit de prononcer plus de cent mots par jour. Comme toute femme vivant aux USA, enfants incluses, elle porte un dispositif qui décompte ses paroles. Si elle ne respecte pas la règle, elle reçoit une décharge électrique plus violente à mesure qu’elle dépasse le quota. 
Cent mots par jour… Ce n’est rien du tout. Imaginez donc toutes les interactions langagières réduites au minimum. Ne plus raconter d’histoires à vos enfants, ne plus pouvoir parler avec votre mère, ne plus pouvoir exprimer douleur ou colère… Toujours peser avec soin chaque mot utilisé. 
Et vous pensez bien que cette société misogyne ne s’arrête pas là… Les femmes n’ont plus le droit de travailler, elles n’ont plus de droits du tout en fait. Elles sont réduites à leur rôle de mère et à la tenue du foyer. Et encore, elles n’ont pas même le droit de lire des livres de cuisine... Mais ça c’est juste pour les hétéros cisgenres… Vous imaginez bien que c’est pire pour les autres. 
Jean est la narratrice de ce roman. Elle nous explique comment tout a dérapé. Le mot d'ordre qui résonne derrière les paroles de Jean est : exercez vos droits tant que vous en avez. On a tôt fait de les grignoter petit bout par petit bout, sans que vous en ayez conscience, et vous vous retrouvez muselée du jour au lendemain, abasourdie. 
Le fait que l’histoire soit racontée du point de vue de quelqu’un qui la vit la rend encore plus glaçante. La détermination de Jean à protéger sa fille de cinq ans, son incompréhension face à ce qu’est devenu son fils aîné, la révolte qui bout en elle la rendent si proche, si réelle, qu’on ne peut que dévorer son récit. 
J’ai opté pour le livre audio, qui est de bonne qualité, et j’ai eu beaucoup de mal à le lâcher tant je me sentais impliquée dans ce récit. Celui-ci est d’autant plus terrible qu’on n’a pas beaucoup de mal à y croire. 
Cependant, malgré sa qualité narrative, ce roman n’est pas exempt de défauts et de quelques petites invraisemblances. Ces dernières passent plus souvent à l’as au début, quand on est pris dans l’histoire, que vers la fin quand on commence à se dire que l’autrice en fait trop. 
Certains personnages sont trop caricaturaux, je pense notamment à Steven et Lorenzo, mais cela touche davantage encore les méchants, en particulier Morgan, et là c’est plus ennuyeux. Le propos aurait gagné à les rendre plus nuancés, il n’en serait que plus glaçant et porteur. 
La comparaison permanente que fait Jean entre les deux hommes de sa vie a fini par m’ennuyer tant elle se répète. Je ne trouvais pas cela très utile à l’histoire. En outre, certains propos de Jean sonnent très sexistes à mon oreille. C’est censé ne pas compter parce que ça concerne les hommes ? Les a priori sur ce que doit être la masculinité, dans ce contexte qui cantonne les femmes dans leur foyer, n’en paraissent que plus outranciers. 
Entendons-nous bien. Je semble très critique, mais j’ai aimé ce livre. Il est intéressant dans sa construction, ses réflexions et leur développement, même si les rebondissements m’ont semblé plutôt prévisibles. Le fait que ce soit bien raconté change la donne et fait oublier les défauts que j’ai cités. 
Ma seule réelle déception est la fin hasardeuse. Elle se tient quand on n’y regarde pas de trop près, mais c’est quand même un peu facile. Je suis du style à me poser des questions, alors forcément… Les événements s’enchaînent, souvent fort à propos… Notamment en ce qui concerne la présence de gens qui n’ont pourtant rien à faire là. Et puis j’ai eu un peu de mal à croire aux réactions des personnages, surtout les enfants. 
Ce que je crois, c’est que l’autrice a peiné à conclure son récit. Elle ne savait pas comment retomber sur ses pattes de façon crédible. La différence entre les premiers chapitres, très inspirés, et les derniers qui semblent bricolés est flagrante. 
C’est vraiment dommage car l’idée de base est intéressante. Il manque un petit quelque chose à ce bon roman pour qu’il soit excellent, mais je ne doute pas qu’il marquera ses lecteurs.

samedi 26 août 2017

Elisabeta

Un roman de Rozenn Illiano. À paraître début septembre en papier et numérique. Vous pouvez vous le procurer sur la boutique de l'autrice, mais aussi sur Kobo, Fnac et Amazon pour la version numérique.

Présentation de l'éditeur :

« ‘Le Cercle’ désigne une société secrète cachée dans les ombres de l’Histoire depuis ses balbutiements, et fédère le peuple immortel que les humains nomment ‘vampires‘. »

En France, Saraï est une jeune immortelle assignée à résidence depuis toujours ou presque. Elle a été jugée pour avoir manifesté un pouvoir parapsychique interdit, un don qu’on lui a retiré avant de la marier de force et de la contraindre à ne jamais quitter sa maison. En Italie, Giovanna est une mortelle qui vit en compagnie d’un vampire, et dont elle est la seule source de sang. Elle non plus n’a pas eu le choix : née dans une famille proche du Cercle, elle a dû se soumettre à leur autorité et quitter sa petite vie toute tracée.

Jusqu’à ce jour de novembre 2014, quand une éclipse solaire se produit. Le phénomène réveille le don endormi de Saraï. Giovanna, quant à elle, est agressée dans sa propre maison par un immortel, qui lui donne de force la vie éternelle. Depuis, le Cercle les menace de mort, car il ne tolère pas les écarts de ce genre.

Grâce à son don, Saraï entend l’esprit d’une ancienne Reine immortelle, Elisabeta, dont l’âme est piégée à l’intérieur d’une poupée de porcelaine. Elisabeta a tout perdu : son pouvoir, son règne, son enfant et son amant. Réduite aujourd’hui à l’état de fantôme, elle accepte de venir en aide à Saraï qui veut se confronter au Cercle, quitte à le détruire.

Bien qu’il porte le nom d’une seule d’entre elles, Elisabeta est le roman de trois femmes. Très différentes, elles ont toutefois en commun leur grand désir de liberté et une certaine rancœur envers la société qui les a asservies et les musèle. Tout d’abord il y a Saraï, jeune vampire assignée à résidence, condamnée à cause de son don, que les Maîtres ont cru endormir, et mariée à un homme qu’elle n’a pas choisi, mais qui tente de la protéger envers et contre tout. Ensuite l’on découvre Giovanna, née dans une famille au service des immortels depuis des siècles, que l’on a contrainte à tout quitter et à se faire passer pour morte afin de devenir la Gemella d’un vampire, à savoir sa réserve de sang personnelle. Enfin, l’on rencontre Elisabeta, reine vampire déchue réduite à l’état de fantôme, mais qui en sait long sur le Cercle, nom donné à la société vampirique, et sur la façon dont les choses en sont arrivées là. Il est passionnant d’écouter sa voix, de découvrir comment une société matriarcale en est venue à renier ses femmes, à les contraindre à rester dans l’ombre de leurs époux, et comment peu à peu l’église a mis la main sur le Cercle tandis que les Immortels amorçaient leur long et inexorable déclin. Par les voix successives de ces trois narratrices, on apprend à connaître leur univers, les lois qui le régissent, les complots qui visent à renverser ou maintenir le statu quo. Le lecteur est happé au cœur de ces destins entremêlés, tragiques, mais animés par l’espoir de lendemains meilleurs ou par le désir de vengeance. Ces femmes sont émouvantes dans leur façon de se révéler à nous, de survivre malgré les épreuves. J’ai aimé les trouver si nuancées. Je me souciais de leur sort et le récit d’Elisabeta est celui qui m’a le plus touchée. Pourtant, bien qu’elle soit à l’origine de l’histoire, la reine est un peu en retrait. Néanmoins, c’est elle qui donne à Saraï et Giovanna la force de chercher à s’émanciper, chacune à sa manière. Ensemble elles sont plus fortes, elles se complètent. Rozenn Illiano a construit une intrigue toute en circonvolutions autour de personnages pleins d’idéaux, mais entraînés presque malgré eux dans un nid de serpents. Le roman se déploie comme une toile d’araignée, chaque vibration sur un fil se répercute sur les autres, nous surprenant souvent par des conséquences inattendues. Elisabeta est une fantasy sombre et dense, entre jeux de pouvoir et manipulations. On peut y voir un roman féministe, cependant les hommes ne sont pas pour autant en arrière-plan ni tous présentés comme des monstres assoiffés de pouvoir, bien au contraire. Ce roman est tout en nuances, alliant agréablement les moments d’action et d’introspection. Durant les temps de latence, on s'imprègne fortement des sentiments des personnages. Il change résolument de ce qui se fait actuellement en récits vampiriques et c’est très appréciable. L’autrice polit patiemment son univers, de sorte que, même si ce petit pavé peut se lire indépendamment, vous aurez sans doute envie d’en savoir plus, tout comme moi.

lundi 5 juin 2017

Mes Vrais Enfants

Un roman de Jo Walton, publié dans la collection Lunes d'encre chez Denoël.
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Présentation de l'éditeur :

Née en 1926, Patricia Cowan finit ses jours dans une maison de retraite. Très âgée, très confuse, elle se souvient de ses deux vies. Dans l'une de ces existences, elle a épousé Mark, avec qui elle avait partagé une liaison épistolaire et platonique, un homme qui n'a pas tardé à montrer son véritable visage. Dans son autre vie, elle a enchaîné les succès professionnels, a rencontré Béatrice et a vécu heureuse avec cette dernière pendant plusieurs décennies. Dans chacune de ces vies, elle a eu des enfants. Elle les aime tous... Mais lesquels sont ses vrais enfants : ceux de l'âge nucléaire ou ceux de l'âge du progrès ? Car Patricia ne se souvient pas seulement de ses vies distinctes, elle se souvient de deux mondes où l'Histoire a bifurqué en même temps que son histoire personnelle.
Patricia vit en maison de retraite, elle a 88 ou 89 ans, elle ne sait plus trop. Il faut dire qu’elle est un peu confuse, ses souvenirs se mélangent… D’un jour à l’autre, les choses lui semblent différentes, sa chambre, le personnel soignant… mais aussi le passé. Pour ce qui est de sa petite enfance, sa mémoire lui paraît intacte et linéaire, elle nous conte ses parents et son adolescence, ses études et la guerre… Mais quand arrive un choix important à l’orée de sa vingtaine, son existence semble se dédoubler. Dès lors, les chapitres et les situations s’alternent selon qu’elle a répondu « maintenant » ou « jamais » à la question fatidique.
J’ai aimé cette alternance et ces chapitres ni trop longs ni trop courts. Cela donne du rythme. Le contraste entre ces deux vies n’en est que plus flagrant, les subtilités du récit plus appréciables.
Jo Walton nous conte ces deux vies en parallèle, de l’enfance à la vieillesse. Elle donne peu à peu corps à cette femme dans tous les aspects de sa personnalité et de ses potentialités. Sous nos yeux, Patricia subit de nombreuses métamorphoses, les grandes lignes de sa vie étant toujours associées à un diminutif particulier. On la voit tour à tour frustrée ou épanouie, solitaire ou entourée, femme au foyer ou enseignante, mère et amante. Ces deux existences forment le Yin et le Yang, chacune porte en elle le germe de l’autre. Les deux m’ont plu, et c’est de leur mise en regard que naît tout l’intérêt, mais comme tout le monde j’avais ma préférée.
Jo Walton sait raconter le quotidien sans que cela devienne ennuyeux, elle en peint une fresque tout en clair-obscur. Patricia est un personnage formidable, quelle que soit la vie dans laquelle on la suit. C’est toujours la même femme, cohérente malgré les aléas, et on l’aime dans ses deux vies. J’ai ressenti une grande empathie à son égard, j’avais envie de l’aider et de la réconforter dans les moments difficiles et c’est en cela que réside le talent de Jo Walton : elle rend ses personnages véritablement vivants.
Les chapitres se font écho, la vie de Patricia avec Mark, sa vie sans lui, des épreuves et des joies, des faits inchangés parfois mais globalement deux vies très différentes, bien remplies, entre la maternité, la recherche du bonheur pour soi mais aussi l’envie de rendre le monde meilleur et plus sûr. Les personnages se croisent ou vivent des destins communs. Le tout rend compte de la complexité de l’existence et de ses ramifications. L’auteur a tissé un ouvrage d’une grande finesse avec un sens du détail qui force l’admiration.
En compagnie de Patricia, on vit près d’un siècle d’humanité, de luttes, de progrès, d’injustices, tous les conflits du XXe siècle et leurs possibles évolutions. Peu à peu, l’uchronie mondiale rejoint l’uchronie personnelle. Les variations s’élargissent comme par ricochet. Or, si l’un de ces mondes va vers un avenir plus radieux, ce n’est pas le cas du second. Et si nous avions gagné certains combats au détriment d'autres ?
Ce roman pose de nombreuses questions et cela dans tous les domaines. Il propose notamment une réflexion sur la lutte pour les droits des femmes ainsi que des homosexuels en tant qu’individus, mais également en tant que couples et familles. Nous nous retrouvons face à des situations aberrantes comme une femme devant renoncer à son métier parce qu’elle se marie, alors qu’en parallèle, en travaillant, elle n’aurait pas pu obtenir de prêt en étant célibataire… Les iniquités du quotidien nous sont décrites sans fard, comme par exemple une femme à qui on refuse le droit de voir sa compagne hospitalisée parce qu’elle n’est pas considérée comme un membre de sa famille…
Walton évoque de nombreux sujets, avec mise en situation, comme la contraception, les pressions psychologiques, le féminisme, le nucléaire, la vieillesse... Elle constate, ancre son propos dans le réel, sans faire la morale. Elle montre juste comment cela pourrait évoluer et donne aux gens l’occasion de se faire leur point de vue sur des sujets auxquels ils n’ont pas forcément réfléchi, que ce soit parce que ça ne les concerne pas directement, parce qu’ils n’ont pas conscience de certains faits ou que ces combats ont été gagnés et que l’on ne se rend pas forcément compte de leur valeur aujourd’hui.
Walton décrit également tout ce que l’on ne veut pas voir, comme la vieillesse et ses misères, la grande cruauté dont on peut faire preuve parfois sans en avoir conscience. Elle ne cherche ni à choquer ni à accuser, juste à montrer les choses dans leur vérité crue.
Mes Vrais Enfants est un récit intelligent, d’une grande profondeur, une uchronie complexe et émouvante. Walton a su créer une personne qui semble réelle et ce de sa petite enfance jusqu'à sa grande vieillesse. Deux fois. Et je ne parle pas de la galerie de personnages qui l’accompagnent. En fermant le livre, j'avais l'impression de quitter des amis. Elle m’a également fourni de nombreuses pistes de réflexion.
La fin était attendue et me semble cohérente. Je reprocherais juste à l’auteur de l’avoir un peu trop expliquée à mon goût. J'aime que l'on fasse confiance à mon intelligence, ceci dit je comprends aussi ce qui l’a poussée à clarifier son propos.
Ce roman est ambivalent, dans sa nature comme dans son récit. On pourrait le classer autant en fantastique qu’en science-fiction spéculative. Walton a fait preuve d’une grande maîtrise, de mon point de vue, c’est un chef-d’œuvre.
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Découvrez également les avis de Lune, Cornwall, Dionysos, A.C. de Haenne, Acr0 et Lhisbei.

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Deuxième lecture pour le Challenge Lunes d’encre.

mercredi 13 avril 2016

L'Origine des Victoires

Un roman d'Ugo Bellagamba, publié chez ActuSF dans la collection Hélios.

Cette version a été retravaillée et augmentée.

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Présentation de l'éditeur :

"Je suis une Victoire, ma chérie... Si tu préfères, un soldat, engagé dans une lutte dont l'origine se perd dans la nuit des temps."

L'Orvet a fait de l'humanité son terrain de chasse, causant famines, guerres et destructions. De la Rome antique jusqu'aux étoiles les plus lointaines, ce roman retrace le combat et les sacrifices des Victoires, ces femmes qui luttent dans l'ombre pour nous protéger.
Lettrées, guerrières ou amantes, voici huit portraits de ces vigies qui jalonnent l’histoire et redessinent en creux notre futur.

Ugo Bellagamba est l'une des plus belles plumes de l'Imaginaire. Il l'a prouvé au fil de la demi-douzaine de livres qu'il a publiés, qui lui ont valu la reconnaissance de nombreux prix, dont le Grand Prix de l'imaginaire ou encore le prix Utopiales pour Tancrède, une uchronie. L'Origine des Victoires est peut-être son roman le plus personnel, tout en finesse et en subtilité, ancré dans les paysages du sud de la France.
Jeunes ou vieilles, guerrières et intellectuelles, les Victoires sont des femmes libres et puissantes qui ne craignent ni le combat ni le sacrifice. Depuis l'éveil de la conscience humaine, elles arpentent le monde, tâchant d'arracher leurs contemporains à l'attraction maléfique de l'Orvet, mi-prédateur mi-parasite. Cette créature extraterrestre se délecte du mal, du chaos et de la souffrance. L’Orvet manipule l’humanité, l’aidant même à développer ses connaissances quand cela l’arrange, pour mieux la dévorer.
L’Origine des Victoires est un fix up constitué de récits éclatés dont la succession ne tient pas compte de la chronologie, même si l’on fait en quelque sorte la rencontre de la première et de la dernière des Victoires. Chaque chapitre est dévolu à l’une de ces héroïnes froides et déterminées. Ces portraits de femmes sont fulgurants, figeant la Victoire à l’apogée de son allégorie. Ce sont les multiples facettes de la femme en général, mises en exergue par ce combat particulier contre le chaos. Cette lutte, pourtant à peine entraperçue entre les lignes des destinées de nos huit Victoires – et de leurs sœurs tout juste évoquées – est aussi fascinante que complexe, détaillée juste ce qu’il faut pour laisser l’imagination du lecteur travailler. La nature de l’humanité en général, mais plus particulièrement celle des femmes, est dépeinte avec brio dans ces pages.
L’intrigue laisse une large part aux ellipses. Si vous préférez les histoires développées à l’extrême, cela ne vous séduira probablement pas. Toutefois, il serait malvenu de considérer ces nouvelles – quelquefois sans début, souvent sans fin – comme des ébauches superficielles. Incisives, elles tranchent dans le vif d’un combat millénaire pour en extraire les moments clés et capturer l’essence des Victoires. Cette narration parcellaire m’a beaucoup plu et, d’un point de vue philosophique, cette lecture fut très intéressante. J’ai rechigné à abandonner certaines de ces femmes car leurs récits m’ont fascinée. Cependant, l’auteur joue de cette frustration.
Je n’ai pas toujours compris ou cautionné les actes de ces femmes. Je pense notamment à Claudia dans le premier texte. Enfin si, je ne comprends que trop son but, sans parvenir néanmoins à trouver son choix judicieux. Si elle n’avait pas tant attendu, elle n’aurait peut-être pas eu à le faire.
Il faut dire que cette première histoire m’a perturbée. Elle commence par un souvenir, la tiédeur d’un après-midi complice entre une mère et sa fille… Mais si l’une croit que l’on peut échapper à son destin, ce n’est pas le cas de l’autre. Selon moi, les femmes ont ancrées en elles, comme l’une des autres nouvelles le fait d’ailleurs remarquer, cette certitude que fuir parfois, ruser souvent, n’est pas de la lâcheté. Il faut quelquefois se ménager pour durer et perdre des batailles pour gagner une guerre, comme il faut savoir, aussi, quand il est nécessaire de se sacrifier.
Cette lecture m’a offert de nombreuses pistes de réflexion. La seule chose qui m’a retenue au début fut que je n’adhérais pas à l’idée-même de l’Orvet, non pas en tant que créature, mais comme principe du mal. On envisage assez vite qu’il ne fait qu’exacerber les mauvais penchants des êtres qu’il possède et on voit au fur et à mesure qu’il manipule l’humanité depuis très longtemps pour qu’elle soit à son goût, mais ses victimes n’en sont pas moins des marionnettes. Dans les premiers textes, cela les dédouane presque de leurs actes, comme si le mal était vraiment extérieur à l’humanité. Je trouvais cela trop manichéen, cependant ma perception a évolué à la lumière des récits. L’idée de base est plus profonde et l’auteur la ménage. L’ambivalence de la nature de l’Orvet, tout comme celle des Victoires, apparaît petit à petit. Ainsi, j’ai fini par trouver cette vision des choses très cohérente et vraisemblable.
L’auteur développe une vraie réflexion sur le mal et l'âme humaine au fil de textes parfaitement ciselés. Le style très travaillé s’accorde à merveille à l’intelligence du propos. Les silences font autant partie du récit que les références littéraires ou historiques.
La version poche parue au sein de la collection Hélios est une réédition retravaillée et augmentée. Le chapitre de Coppélia qui y a été ajouté est un plus non négligeable.
L’Origine des Victoires est un ouvrage atypique qui contourne habilement les évidences et m’a désarçonnée parfois. Ce n’est peut-être pas une lecture pour tout le monde. Elle demande de l’implication, une certaine disponibilité d’esprit et de la patience pour l’apprécier à sa juste valeur. Je l’ai, pour ma part, beaucoup appréciée.
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CRAAA

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Cette lecture compte pour le challenge SFFF et diversité dans la catégorie suivante :
– Lire un livre de SFFF féministe. Ouvertement féministe ou gommant les genres.

vendredi 27 novembre 2015

Le Guide des Fées. Regards sur la femme

Un ouvrage thématique de Virginie Barsagol et Audrey Cansot, publié chez ActuSF.
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Présentation de l'éditeur :

Un parcours dans le temps à la rencontre des fées, des plus célèbres aux plus inattendues. Attraper les fées là où elles se cachent, des territoires littéraires aux œuvres cinématographiques en passant par la BD et la peinture, autant de champs que les reines du merveilleux ont investis au fil des siècles. La lecture du guide est aussi un voyage qui tente de révéler la profusion des regards portés sur la figure féerique, ainsi que son évolution, riche et complexe au fil des époques traversées.
Audrey Cansot, diplômée en cinéma à la Sorbonne, a travaillé pour la production cinématographique et écrit pour le théâtre.
Virginie Barsagol est certifiée de Lettres modernes et suit un cursus universitaire en psychologie.
Toutes deux collaborent à divers sites internet et revues.
Ce Guide des Fées a été l’une des premières publications des éditions ActuSF que j’ai achetées, il a de cela six bonnes années, et le voici maintenant disponible en numérique.

Le Guide des Fées de Virginie Barsagol et Audrey Cansot est un ouvrage d’introduction, concis mais complet, à l’histoire de la fée à travers les époques. Attention cependant, il est plus souvent question de fées littéraires que de Petit Peuple. Les auteurs ont choisi de suivre le fil chronologique, décrivant ainsi l’origine et l’évolution des fées depuis l’Antiquité, en se basant sur leurs ancêtres mythiques comme premières nées, jusqu’à nos jours.
Ce guide est parfaitement organisé et didactique. Il est aisé d’y trouver ce qu’on cherche, d’autant qu’une synthèse chronologique est disponible en fin de livre. Chaque période est constituée d’une introduction et de textes thématiques sur les tendances du siècle et les archétypes qu’y incarne la fée. On nous explique par exemple à quand remonte l’apparition des fées marraines ; on verra leur évolution au fil du temps dans d’autres fiches. Les représentantes célèbres de la gent féerique, ainsi que certaines de leurs sœurs un peu moins connues, ont également droit à une présentation succincte.
Une notice bibliographique fournie les accompagne toujours, présentant les textes où la fée apparaît directement comme indirectement. Y sont notées de même ses apparitions dans d’autres médias comme la musique ou la peinture ainsi que les références des fiches du livre dans lesquelles elle est mentionnée (des liens auraient été appréciables dans la version numérique, mais il est très facile de s’y retrouver avec les numéros de fiches). Si ce guide se veut un résumé permettant à l’amateur d’embrasser rapidement des siècles de féerie, on trouve toujours les références nécessaires pour approfondir le sujet grâce à d’autres ouvrages.
Ce Guide des Fées n’est pas exempt de quelques erreurs (dont une confusion entre Louis XIV et Louis XV) et de raccourcis discutables, mais demeure une bonne base pour se lancer à la découverte du Merveilleux français. Comme il est plutôt complet et syncrétique, même les connaisseurs pourront peut-être y apprendre quelque chose. C’est un ouvrage pratique, agréable à parcourir, destiné à tous ceux qui veulent aller voir au-delà du conte de fées.
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dimanche 23 novembre 2014

Le boudoir aux souvenirs

Une nouvelle de Cécile Guillot, disponible sur The book edition.


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Le boudoir aux souvenirs -Cécile Guillot




Passez les portes du Boudoir...
Rencontrez sa singulière vendeuse et laissez-vous conter l'histoire de ces robes fabuleuses...



Le boudoir aux souvenirs est un petit livret dont la jolie couverture aux teintes roses et beiges, à l’image de la boutique dont il est question dans la nouvelle, fait délicieusement vintage et met tout de suite le lecteur dans l’ambiance.
La nouvelle est assez courte, une trentaine de pages, mais c’est un très beau texte. Elle est auto-éditée et vous trouverez peut-être le prix un peu élevé, mais cela vaut le coût aussi bien que le coup.
Il s’agit de fantastique, un genre que j’affectionne tout particulièrement. C’est un texte d’ambiance, dont le rendu est excellent, cependant l’histoire elle-même est consistante. La littérature se mêle à la mode et aux souvenirs d’un personnage qui semble froid de prime abord et qui se révèle attachant, voire fascinant, en pourtant peu de pages. Les robes présentes dans la boutique et les anecdotes qui leurs sont liées à travers les époques sont le fil rouge du récit. J’ai beaucoup apprécié cela, d’autant que l’auteur a eu la bonne idée d’ajouter en bonus des images de ces robes à la fin du livret, ce qui permet de les visualiser au mieux.
S’attacher à ce qui peut sembler de l’ordre du détail est une excellente façon de voyager à travers les souvenirs du personnage et surtout de suivre son évolution personnelle en même temps que celle de la mode ou de la pensée humaine. Je ne vous dirai pas quels sont les éléments fantastiques de cette nouvelle, mais le choix n’est pas étonnant quand on connaît les écrits de l’auteur et j’en ai été ravie.
Le boudoir aux souvenirs est avant tout le récit d’une émancipation, une très belle histoire douce-amère, très féminine et, pour moi, un petit coup de cœur.


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mercredi 9 novembre 2011

La Vestale du Calix

Un roman d'Anne Larue, publié chez l'Atalante dans la collection la Dentelle du Cygne.

Anna, une vestale consciencieuse mais émotive, est condamnée à mort pour avoir brisé un vase sacré – le fameux calix Esclarmonde. Son savant fou de maître la fait «décorporer» à son insu. L’expérience réussit et elle surgit indemne à une autre époque, où il perd sa trace.

En l’an 4666, Anna, devenue «costumière tradi» chez Thomasine Couture, habite avec Ankh Delafontaine, belle blonde médiéviste, et elle monte à cheval à Étampes. Le bonheur. Elle en viendrait à se convaincre qu’elle n’a pas rejoint le monde au-delà de la mort, quand tout se complique à nouveau.

Anna et Ankh sont arrêtées pour ne pas avoir assisté à un match de trimslop, puis une cavalière est assassinée. L’enquête conclut à la mort d’Anna.

Entre alors en scène Holinshed, un cheval extrêmement stylé qui effectue des missions en freelance pour les humains à travers le temps…

Pour tous ceux qui aiment Paris, la fin du monde, les chevaux, le camping, Simone de Beauvoir… et un peu moins le football.
Les femmes ne sont pas toujours d'excellents cobayes, les chevaux sont des êtres supérieurs et les blondes se rebellent... Tout un programme, n'est-ce pas ?

J'ai bien du mal à savoir par quel bout prendre cet étonnant roman et plus encore à savoir quoi vous en dire. Si ce n'est qu'il possède plusieurs niveaux de lecture, qu'on peut aisément s'en tenir à un seul, mais que ce serait bien dommage car c'est l'ensemble qui fait tout l'intérêt de cette histoire. Car la Vestale du Calix est certes un roman très distrayant, bourré d'un humour qui va du plus lourdingue au plus pointu et truffé de références en tous genres, mais également une intéressante satire sociale qui porte entre ses lignes un message féministe qui, s'il ne prend pas trop de place par rapport à l’ensemble de l'histoire, est quand même très présent. Il faut le savoir, ça ne marche pas avec tout le monde et en général je fais partie des gens avec qui ça ne fonctionne pas. Je n'ai rien contre le féminisme et encore moins contre les romans engagés, mais je n'aime pas avoir l'impression qu'on me fait la leçon. Ce livre-ci n'a jamais dépassé mes limites, mais l'a failli quelques fois.
Je crois que c'est le genre de récit qu'on aime ou qu'on déteste d'emblée. Et moi j'ai plutôt apprécié... Si ce n'est que j'ai trouvé l'usage du symbolisme un peu trop facile parfois, mais c'est aussi ce qui fait que ce livre reste aussi accessible quand l'auteur s'amuse à nous balader. Et il faut dire qu'elle ne se gêne pas pour ça...
La Vestale du Calix est une histoire simple dans un complexe écrin, c'est très bien écrit, mais c'est vraiment particulier. Il y a, entre autres choses, ce permanent foisonnement de détails et d'anecdotes qui peut parfois sembler être du babillage, mais qui au final fait tout le sel de ce récit. Et cela accentue considérablement cette manière qu'a l'auteur d'essayer de nous perdre entre les dédales de son histoire et de nous faire croire qu'on ne sait pas où elle veut nous emmener.
J'ai beaucoup aimé cette façon de raconter, ainsi que l'ironie tout à fait délicieuse de voir notre société décortiquée et sujette à toutes sortes d'interprétations plus ou moins oiseuses en 4660 où elle fait figure de Moyen Âge.
Ce que nous sommes, mais de manière plus générale ce que l'humanité a été, est et sera, se trouve analysé, bousculé, parfois tourné en ridicule dans ce roman, mais nous invite toujours à la réflexion.
Le monde change, les connaissances scientifiques évoluent, mais les préoccupations des personnages d'Anne Larue semblent toujours les mêmes de siècle en siècle.
Que restera-t-il de nous dans deux mille ans ? Comment verra-t-on alors cette société qui est la nôtre ? Nous-mêmes nous trompons-nous sur notre interprétation du passé ? Apprenons-nous des erreurs de nos prédécesseurs ou les humains sont-ils voués à toujours se fourvoyer dans leurs propres pulsions malgré l'évolution cyclique de leur monde ?
Ce ne sont que quelques questions parmi d'autres, des pistes à explorer ou non en suivant les déboires d'Anna et Ankh.
La Vestale du Calix est un roman intelligent et drôle, original et déjanté qui parfois verse joyeusement dans l’absurde. C'est certes un peu surfait aussi, mais cet inclassable mélange de SF, de mythologie, de littérature et de philosophie gagne à être découvert.