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mardi 14 octobre 2025

Nettle and Bone : comment tuer un prince

 Un roman de T. Kingfisher, publié chez Verso.


T. Kingfisher est une poétesse de l’étrange, sa fantasy flirte avec l’horreur, son horreur danse langoureusement avec le merveilleux… Ne vous y trompez cependant pas, malgré son premier chapitre un rien teinté d’effroi, Nettle and Bone n’est pas de l’horreur, c’est un conte discordant. Kingfisher aime les contes, elle puise dans leur matière originelle, brute et cruelle, pour tisser de grandes histoires, de celles que l’on garde en mémoire. Elle est une autrice prolifique, qui écrit aussi bien des récits pour enfants que pour adultes et dans des genres très différents.
Nettle and Bone est un conte à la fois beau et dérangeant, une histoire profondément originale, qui pourtant possède ce petit quelque chose de familier qui met le lecteur à l’aise. On se sent en terrain connu, pourtant T. Kingfisher se joue de nos attentes. Le récit s’enroule autour du lecteur comme une couverture mais, malgré le confort que celle-ci apporte, il y a un petit je-ne-sais-quoi de malaisant, typique de l’écriture de Kingfisher même quand elle ne fait pas de l’horreur. Ce merveilleux teinté d’effroi est une lecture parfaite pour l’automne.
L’autrice s’amuse à détourner les clichés. Ses personnages n’en sont que plus attachants. J’ai particulièrement apprécié Marra, qui n’est ni belle ni puissante. Elle n’a rien d’une héroïne ; elle n’espère qu’une vie simple et tranquille, mais elle sait que si elle ne fait rien, personne d’autre n’agira. Marra est juste une femme ordinaire et ça change tellement de ce qu’on nous propose habituellement ! Elle se découvre du courage parce qu’elle n’a pas le choix et qu’elle ne saurait détourner le regard. Cela la rend touchante. 
Les personnages qui l’entourent ont aussi leurs particularités. J’ai adoré la dame poussière et la marraine, néanmoins je ne veux pas trop en dire pour ne pas vous gâcher la découverte.
Le récit est subtil et la plume élégante, toutefois c’est l’atmosphère de conte distordu et la magie instinctive, symbolique, qui m’ont le plus charmée. Ce fut une excellente lecture.

mercredi 21 mai 2025

Tyr, Runborn T1

Premier volume d'une trilogie d'Ariel Holzl, publié chez Gulf Stream.
En version audio chez Voolume, lue par Adelaïde Poulard.



Tyr et ses camarades vivent dans un village isolé. À Gimlé, la vie semble douce, faite de chasse, de pêche, d’agriculture et de solidarité, toutefois est-ce si idyllique à y regarder de plus près ? Les trois adolescents sont marqués par les runes, ce qui leur vaut les regards en biais de leurs voisins et d’être maintenus à l’écart des autres jeunes. Bien entendu, le jour où ils comprennent ce que représentent leurs marques et quelle est la destinée prévue pour eux par les dieux, tout s’emballe. Lancés sur les routes de ce monde post-Ragnarök, se précipitent-ils vers cette destinée ou s’en émancipent-ils ? Telle est la question.
Ce roman est plein de surprises, de tours et de détours, mais aussi de rebondissements que vous pouvez voir venir parfois, on ne s’y perd que davantage car les apparences sont d’autant plus trompeuses. Le récit est un savant mélange d’attente et d’urgence. J’ai choisi la version audio, qui par chance se prête bien à ce type de récit. Les longueurs m’auraient sans doute davantage dérangée à l’écrit, bien que je sois une lectrice patiente. Je pense que cela tient au fait que Tyr m’a souvent semblé passif, entraîné par les événements. Entendons-nous bien, cela est parfaitement logique dans sa situation. Il est comme pris dans un torrent, parfois il parvient à nager, mais souvent il ne peut que tenter de garder la tête hors de l’eau. Cependant, cela peut se révéler frustrant pour les lecteurs qui préfèrent des personnages proactifs.
Il s’agit d’un roman d’apprentissage typique, dans lequel le héros évolue beaucoup, gagne en maturité, mais fait aussi de nombreuses erreurs. Ariel Holzl n’est pas un auteur complaisant envers ses personnages, ce que j’apprécie beaucoup. Il a initié ici une belle fresque de fantasy, usant avec intelligence de la mythologie dont il s’inspire. Il a su la faire sienne tout en la respectant.
Si vous avez déjà lu les écrits d’Holzl, vous trouverez probablement celui-ci fort différent. Cet auteur soigne ses univers aussi bien que ses personnages et il ne craint pas d’explorer différents genres littéraires.
J’ai ressenti des hauts et des bas avec ce roman, pourtant il ne faisait aucun doute pour moi que j’écouterai la suite. La fin, en plein suspense, n’a évidemment fait que renforcer cette envie. On sent qu’il reste beaucoup à découvrir dans cette trilogie et le deuxième volume promet un autre point de vue, ce qui est alléchant.
Ce roman est classé en YA, néanmoins il s’agit d’une lecture relativement exigeante qui n’est pas adéquate pour les âmes trop sensibles. Toutefois, si vous aimez les romans initiatiques, la mythologie nordique et n’êtes pas rebutés par un peu de violence et de sang, je gage que vous l’apprécierez.

vendredi 11 avril 2025

Royaume en péril

Un roman de Thomas D. Lee, publié chez Christian Bourgois éditeur.



Quand viennent des temps incertains, les gens se raccrochent à des convictions (pas toujours très glorieuses), se cherchent des causes pour se donner des repères ou des héros qui les mèneraient à bon port pour se décharger de leurs responsabilités. Mais sait-on réellement ce qui fait un héros ?
Dans un Royaume-Uni fracturé s’affrontent des factions. Certaines, comme l’AFET dont font partie Mariam et ses sœurs d’armes, ont une visée écologistes et/ou humanitaire, d’autres sont nées du nationalisme ou de la religion, certaines ne font que s’accrocher à leurs privilèges alors qu’elles ont mené le monde à sa perte. La planète souffre et se meurt dans cette fiction spéculative qui mêle SF et Fantasy habilement.
Keu, frère adoptif d’Arthur et chevalier de la Table ronde revient d’entre les morts une fois de plus, rappelé par un ancien serment qui le lie au destin de son pays. Il contemple le monde dévasté et s’interroge sur le dérèglement climatique, sur ce qu’il a accompli jusque-là pour ce pays qui le rappelle en chaque temps de périls et sur sa nature. Que reste-t-il de l’homme qu’il était autrefois au temps d’Arthur ? Que reste-t-il des serments et des idéaux ?
Mariam, Keu et d’autres personnages nous entraînent dans une profonde réflexion sur ce qu’est un héros, sur la responsabilité de chacun et la justice. J’ai beaucoup aimé voyager à leurs côtés, les voir tout remettre en doute, tâtonner et se battre même quand tout espoir semble vain. Les personnages évoluent au cours de leur quête, prouvant qu’ils sont plus qu’ils n’y laissent paraître de prime abord. Mariam est la plus manichéenne du lot mais reste attachante. Le deuxième chevalier de l’histoire, dont je tairai le nom pour ne pas spoiler, fait montre d’une profondeur de caractère vraiment intéressante. L’auteur a su exploiter toute la dualité qui a fait le personnage dans les nombreuses interprétations des légendes arthuriennes. On l’aime et on le déteste à la fois.
Thomas D. Lee connaît indiscutablement la Matière de Bretagne sur le bout des doigts et en joue autant qu’il le fait des références populaires. Cela rend ce roman d’autant plus agréable à lire. L’action et la réflexion y sont savamment dosés, teintés d’un humour qui complète bien ce récit grave et épique. J’ai apprécié le mélange de SF et de Fantasy, mais plus encore la valeur humaine de cette histoire.

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lundi 30 décembre 2024

Cursed : Contes et mythes revisités

Une anthologie, publiée chez 404 éditions.

Sommaire :

- Le Château maudit, Jane Yolen
- Rouge comme le sang, Blanche comme la neige, Christina Henry
- Le Pont du troll, Neil Gaiman
- À cet âge, Catriona Ward
- Écoute, Jen Williams
- Henry et la boîte en bois de serpent, M.R. Carey
- Peau, James Brogden
- Faith & Fred, Maureen F. McHugh
- La Malédiction de la fée noire, Karen Joy Fowler
- Wendy Darling, Christopher Golden
- Fée loup-garou contre vampire-zombie, Charlie Jane Anders
- Regarde dedans, Michael Marshall Smith
- Little Red, Adam Stemple & Jane Yolen
- Les Joyeuses Danseuses, Alison Littlewood
- Encore, Tim Lebbon
- La Fille qui venait de l'enfer, Margo Lanagan
- Nouveau millésime, Angela Slatter
- Haza et Ghani, Lilith Saintcrow
- Haine, Christopher Fowler
- L'Éveil du château, Jane Yolen

Des malédictions comme s’il en pleuvait !
J’adore les anthologies. D’une part elles permettent de découvrir des auteurs, d’autre part il y a souvent du Fantastique dans celles consacrées aux récits SFFF. Je parle du Fantastique à l’ancienne, mon genre de prédilection, et pas du fourre-tout qu’on essaie de faire de ce genre méconnu de nos jours. Bref, je suis toujours ravie de lire une anthologie, mais le risque est de tomber sur des textes très inégaux. C’est comme les papillotes, tu peux te délecter d’une délicieuse pâte de fruit ou grimacer devant un écœurant chocolat. C’est le jeu ma pov’ Lucette. Ici, le ratio entre pâtes de fruit et chocolats est plus que correct.
L’anthologie regroupe vingt textes : dix-huit nouvelles, deux poèmes. Je parlerai peu de ces derniers, aussitôt lus, aussitôt oubliés, cependant leur placement dans l’ouvrage était judicieux. Ces deux textes qui se répondent font office d’introduction et de conclusion. On entre et on sort du conte par leurs portes.
Tout ouvrage qui propose des réécritures de contes, en plus de son thème sur les malédictions, se doit d’avoir un récit inspiré de Blanche Neige, probablement l’un des contes les plus connus au monde. Cependant, ne vous y trompez pas, le conte de Christina Henry est un hybride et la fille au teint de porcelaine et aux cheveux noirs comme le jais n’est pas la seule à lui conférer son essence. J’ai beaucoup aimé ce conte, un rien classique, mais très agréable à lire.
Vient ensuite un texte de Neil Gaiman : Le Pont du troll qui est probablement sa nouvelle la plus connue avec Chivalry. Les deux ont fait le tour des anthologies… C’est un bon texte Fantastique, au symbolisme subtil, et si vous ne le connaissez pas c’est l’occasion de le lire.
À cet âge de Catriona Ward est un récit horrifique dans lequel le malaise se diffuse lentement. Son atmosphère d’étrangeté m’a beaucoup plu ; on y vogue comme en un rêve. Cependant, l’histoire se délite sur la fin et il a manqué quelque chose pour que cette nouvelle me semble aboutie. Je ne saurais dire quoi cependant.
Écoute de Jen Williams est un très bon texte, poétique, intelligent, qui a la saveur des contes et des mythes, tout en gardant sa propre originalité. Ce n’est pas la nouvelle qui m’a le plus enthousiasmée — question de goût — mais c’est une réussite.
Henry et la boîte en bois de serpent de M.R. Carey est un récit drôle et efficace qui se lit en deux temps trois mouvements. Il allège un peu cet ouvrage, malgré les thèmes philosophiques cachés sous sa généreuse couche d’humour.
Peau de James Brogden est un récit perturbant, un rien moralisateur sur les bords, mais qui ne manque pas d’intérêt. Comme pour la nouvelle de Ward, j’ai trouvé qu’il y manquait quelque chose.
Avec Faith & Fred de Maureen F. McHugh je suis arrivée sur un terrain familier. C’est du bon, très bon, Fantastique, qui nous promène entre deux mondes. Un rien d’horreur subtile, un parfum de merveilleux discordant et une bonne vieille malédiction donnent à ce récit sa profondeur ainsi que son originalité. J’ai beaucoup aimé. C’est pour moi l’un des meilleurs textes de cette anthologie.
La Malédiction de la fée noire, qui fait suite, m’a en revanche laissée un peu perplexe. Ce récit mêle songe et réalité dans un conte morcelé tel un miroir brisé. J’ai compris où voulait m’emmener l’autrice, mais cela ne m’a fait ni chaud ni froid, même si j’ai apprécié son style.
Dans Wendy Darling, Christopher Golden ne prend pas beaucoup de risques. Il utilise le sous-texte bien connu de Peter Pan pour nourrir les névroses d’une Wendy adulte qu’on ne peut que plaindre. Ce n’est pas mal écrit ni mal amené, mais ça manque cruellement d’originalité.
Heureusement, vient ensuite Fée loup-garou contre vampire-zombie de Charlie Jane Anders, une nouvelle rafraîchissante et énergique. J’aurais pu en lire encore des pages et des pages. C’est drôle, efficace et de la bonne Urban Fantasy. J’ai d’autant plus apprécié ce récit que sa légèreté fait du bien dans une anthologie aux textes et thèmes majoritairement sombres.
Regarde dedans est une nouvelle intéressante, du bon Fantastique, avec une fin ouverte, qui oscille un peu entre l’horreur et autre chose de plus diffus. J’aurais néanmoins aimée qu’elle soit davantage étoffée.
Little Red est l’un des textes les plus sérieux de cette anthologie, avec des séquences hallucinatoires ou rêvées, on ne sait pas trop, qui sont porteuses d’un fort symbolisme. C’est un récit perturbant — il est écrit pour l’être — qui parle d’abus et de troubles mentaux de manière pudique mais très dérangeante.
Les Joyeuses Danseuses d’Alison Littlewood est un autre récit Fantastique comme je les aime. Il a la saveur des contes et j’ai beaucoup apprécié l’escale aux îles Shetland ainsi que le symbolisme subtil caché entre les lignes.
Encore de Tim Lebbon ne m’a pas particulièrement plu. Le thème est du déjà-vu mais ce n’est pas tant ça le problème. Je n’ai pas réussi à m’intéresser au personnage que je ne trouve ni sympathique ni cohérent.
La Fille qui venait de l'enfer est probablement une nouvelle qui ne parlera pas à tout le monde. Un peu comme pour La Malédiction de la fée noire, on se retrouve dans un récit onirique où le symbole prévaut sur la logique. C’est un long rêve fiévreux, plein de détours, qui peut laisser perplexe. Pour ma part, je l’ai trouvé très intéressant et réfléchi. J’aimerais beaucoup relire cette autrice.
Nouveau millésime d’Angela Slatter se fait l’écho d’un conte très connu qui a toujours les faveurs des auteurs quand on leur commande des réécritures, mais elle y apporte sa propre originalité. Encore une fois, c’est un hybride entre deux contes dont je tairais les titres pour ne pas vous spoiler. C’est l’un des rares récits à l’époque moderne de cette anthologie, sans réel élément fantastique. Le texte est prenant, assez évident en soi, mais cela ne m’a pas posé problème car il est bien écrit. Peu importe qu’on connaisse déjà la destination si le voyage est agréable.
Cela faisait fort longtemps que je n’avais pas lu Lilith Saintcrow et je ne garde pas un souvenir impérissable de ses romans. Pourtant, sa nouvelle Haza et Ghani est l’un de mes textes préférés dans toute cette anthologie. Voilà un conte bien écrit ! Elle prend un peu de ci, un peu de ça, juste assez pour que le goût soit familier, et elle le jette dans son chaudron pour y concocter quelque chose de savoureux et de nouveau, qui pourtant résonne dans l’esprit du lecteur, lui rappelle des souvenirs tout en étant autre chose. J’ai adoré cette nouvelle.
Haine de Christopher Fowler n’était peut-être pas le meilleur texte pour clore cette anthologie (même s’il y a un poème ensuite). C’est un bon texte, dont la conclusion grinçante m’a plu, mais le tout est un peu facile pour nous parler du privilège de l’homme blanc fortuné. J’aurais préféré terminer ma lecture sur quelque chose d’un peu plus original et marquant.
En conclusion, je vous invite à lire cette anthologie qui recèle de très bons textes. Tous n’ont pas réussi à éveiller mon intérêt, mais c’est davantage une question de goût que de qualité. En lisant Cursed, vous ne perdrez pas votre temps et il y en a pour quasi tous les goûts dans les genres de l’imaginaire, du Conte à l’Horreur en passant par l’Urban, le Merveilleux et le Fantastique, il n’y a guère que la SF qui manque à l’appel.


mercredi 28 février 2024

Sorcery of Thorns

 Un roman de Margaret Rogerson, publié chez Bigbang.


Elisabeth a grandi au milieu de livres aussi précieux que dangereux. Dans les Grandes Bibliothèques, on garde les grimoires magiques. Ces livres sont vivants, certains ont même une personnalité très marquée. Ils peuvent être amicaux ou revanchards. Ceux qui renferment des sortilèges sont traités avec autant de soin que de défiance. Ils sont précieux car il est interdit d'en fabriquer de nouveaux et l'on craint à chaque instant que les plus puissants d'entre eux se changent en Maléficts, des monstruosités avides de mort et de destruction.
Quel grand lecteur n’aimerait pas l’univers que nous présente ce roman ? Des livres dotés de conscience, d’immenses bibliothèques remplies de passages secrets, de la magie et des combats épiques ! Tout cela ne pouvait que me séduire. Mais, surtout, j’ai adoré Elisabeth, cette gamine un peu sauvage qui veut prouver qu'elle a sa place au sein du seul foyer qu'elle ait jamais connu. Elle est naïve au début, car elle est jeune et n'est jamais sortie de sa Bibliothèque, mais ça ne l'empêche pas d'apprendre de ses erreurs, d'être intelligente et combative. Pourtant, elle vit des situations très difficiles dans ce XIXe siècle alternatif et elle en est d'autant plus attachante. En Young Adult, les personnage féminins sont souvent décevants. Ce n’est pas le cas d’Elisabeth. Elle grandit tellement au fil du récit ! Et j’étais si impliquée dans sa quête que je me suis sentie très fière d’elle, aussi idiot que cela puisse paraître.
Pour autant, elle n’est pas seule à porter cet excellent récit. Nathaniel est un aussi un personnage facile à aimer. Il égaie l’histoire avec son humour très sarcastique, ses propos hors contexte et ses accents de puérilité, feints ou non. Il sait se montrer sérieux quand il le faut et ne manque pas de charme.
Et puis il y a Silas, personnage aussi profond qu’énigmatique. Il est particulièrement bien construit et toute la complexité de sa nature m’a fascinée.
De prime abord, on peut se dire que ce roman ne paie pas de mine, même si l’univers est prometteur. L’autrice a choisi d’user de motifs tellement connus qu'on s’attend à s'en exaspérer. Pourtant, ce n’est jamais le cas. Non seulement son récit fonctionne, mais elle en tire le meilleur. J’y ai plongé avec joie et l’ai apprécié d’un bout à l’autre.
Seule la fin m’a un peu frustrée et, pour y remédier, j’ai enchaîné avec la novella qui tient lieu de second épilogue.
Cela m’a aussi donné envie de découvrir les autres écrits de Margaret Rogerson.

vendredi 29 décembre 2023

Miroirs et Fumée

Un recueil de nouvelles de Neil Gaiman, publié chez Au Diable Vauvert.


Sommaire :

- Lire les entrailles : un rondeau
- Une introduction 
- Chevalerie 
- Nicholas était… 
- Le Prix
- Le Troll sous le pont
- Ne demandez rien au Diable
- Le Bassin aux poissons et autres contes
- La Route blanche
- La Reine d'épées
- Changements
- La Fille des chouettes
- La Spéciale des Shoggoths à l'ancienne
- Virus
- Cherchez la fille
- Une fin du monde de plus
- Alerte : animal à bout
- On peut vous les faire au prix de gros
- Une vie, meublée en Moorcock première manière
- Couleurs froides
- Le Balayeur de rêves
- Corps étrangers
- Sizain vampire
- La Souris
- Le Changement de mer
- Le Jour où nous sommes allés voir la fin du monde
- Vent du désert
- Saveurs
- Mignons à croquer
- Les Mystères du meurtre
- Neige, verre et pommes

Le titre de ce recueil fait référence aux illusionnistes dont les tours ont toujours fasciné Gaiman. Ils sont un thème récurrent dans son œuvre. Après tout, n’est-il pas lui-même un magicien ? Il gratte sous le vernis du quotidien, de la banalité et de l’évidence pour dévoiler l’étrange, le merveilleux ou encore le dérangeant qui se cachent dessous. Cela fait de lui un nouvelliste de génie, comme Ray Bradbury ou Lisa Tuttle, pour ne citer qu’eux.
Il faut du talent pour écrire un roman, mais c’est dans l’écriture de textes courts qu’on voit le génie d’un auteur. Gaiman parvient toujours à nous faire regarder le monde d’un œil différent. Ses textes me nourrissent et entretiennent mon imagination. Il me rappelle toujours de changer d’angle de vue.
C’est aussi pour cela que j’aime particulièrement lire ses introductions. Gaiman y parle toujours de la naissance des textes qu’il présente et je trouve passionnant d’en apprendre à chaque fois davantage sur la façon dont naissent ses histoires. En outre, l’introduction de ce recueil compte une nouvelle dont j’aime beaucoup le thème, bien que le texte lui-même m’ait toujours laissée circonspecte. Sans offense pour cet auteur qui est l’un de mes préférés depuis plus de vingt ans, c’est bien un texte écrit par un homme…
Je le confesse, de tous ses recueils, celui-ci n’est pas mon favori. Il compte néanmoins certains textes que j’adore que je relis toujours avec grand plaisir.
Miroirs et Fumée est le plus ancien recueil de Gaiman paru en français et il n’a pas vieilli. Il propose des textes très variés. Comme à son habitude, Gaiman ne s’attache pas à un seul genre. L’on peut ainsi lire dans ce recueil du merveilleux, du fantastique — parfois horrifique à tendance lovcraftienne ou plus classique — aussi bien que de la science fiction, de la poésie ou encore des contes — réécrits ou originaux, modernisés ou transposés — et même de la littérature blanche.
Mon texte préféré, d’ailleurs, qui bien qu’il ne soit pas le plus connu ni ne culmine parmi ceux qu’aiment à évoquer régulièrement les fans, pourrait aisément être assimilé à de la littérature générale. Il s’agit du Bassin aux poissons et autres contes, qui représente, à mon sens, un peu tout ce qui fait l’imaginaire de Gaiman, l’élégance de son écriture, la profondeur de sa réflexion. Ce texte est un chef-d’œuvre trop méconnu à mon goût.
Cependant je comprends qu’il puisse être éclipsé par d’autres récits qui semblent plus marquants de prime abord. De fait, ce recueil compte, et ce n’est pas pour rien, certains des textes les plus connus de Gaiman. Parmi ceux-ci se trouve Chevalerie, et j’avoue ressentir moi-même une grande tendresse pour cette nouvelle. Elle semble toujours tellement… familière. En vérité, elle sonne juste et représente un peu tout ce que j’aime en matière de nouvelles et dans le genre fantastique, même si on parlerait davantage de réalisme magique pour qualifier ce texte. Chevalerie, c’est le surgissement du merveilleux et de l’insolite dans le quotidien, la magie dans la banalité et la banalité devenue magique.
Je ne peux manquer de mentionner également Le Troll sous le pont, autre texte très connu et un peu dans la même veine. L’histoire m’a toujours semblé très classique. Cependant je l’aime bien aussi, mais j’ai du mal avec les personnages antipathiques tels que le narrateur et c’est le style que préfère dans ce texte, surtout au début. La peinture que Gaiman fait de l’enfance est toujours très parlante pour moi et l’est particulièrement dans ce récit.
Neige, verre et pommes est la troisième nouvelle la plus emblématique du recueil et elle fait partie de mes favorites. Je vous disais plus haut combien Gaiman aimait regarder les choses, et vous les montrer aussi, sous un autre angle. Il aime aussi les réécritures de contes. Il allie les deux dans cette nouvelle écrite du point de vue de la belle-mère de Blanche-Neige. Ce texte est superbe d’un bout à l’autre.
Parmi ses nouvelles inspirées de contes, on trouve aussi La Route blanche, mélange des contes de Barbe bleue et de Mr Fox. Mais il ne faut pas oublier le titre du recueil et jamais trop se fier à ce que nous conte l’auteur…
Si j’aime les contes, je suis aussi une avide lectrice de fantastique. Les textes d’inspiration lovcraftienne ne sont pas du tout ma tasse de thé, mais heureusement on trouve aussi entre ces pages du fantastique plus traditionnel. J’aime beaucoup Le Prix, qui maintenant que j’y songe a sans doute aussi un petit relent de conte. D’autres textes se trouvent un peu entre les deux, notamment Le Balayeur de rêves ou encore Nicholas était... Deux textes aussi courts que marquants que j’ai toujours trouvés très inspirés. Très classique et subtil, La Reine d’épées appartient également à ce genre qui m’est cher et fait écho, encore une fois, aux illusionnistes et au titre du recueil. Vous pourrez lire d’autres récits fantastiques entre ces pages. Certains vous toucheront plus que d’autres, mais ces lectures vous feront toujours vous interroger, chercher le vrai du faux. Elles vous choqueront parfois, vous laisserons un sentiment bizarre de malaise, mais nourrirons toujours votre réflexion.
Parmi les quelques textes relevant d’autres genres, j’ai été marquée par Mignons à croquer, une fiction spéculative grinçante d’autant plus dérangeante qu’elle est plausible. On trouve de la bonne SF dans ce recueil.
Miroirs et Fumée ne peut laisser aucun lecteur indifférent. Je vous invite à découvrir tous ces textes ainsi que ceux que je n’ai pas cités, à les faire vôtres, à les rêver, à chercher le mécanisme qui fait le tour ou à préférer en ignorer les ficelles pour mieux le savourer. Faites à votre guise. Je suis persuadée que vous ne serez pas déçus.

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lundi 17 avril 2023

Le Silence des carillons

Un roman d'Édouard H. Blaes, publié chez ActuSF.


Tinkleham est un vestige du vieux monde, une ville sous globe bien qu’elle soit entourée de brume et non de verre, assiégée par les spectres qui désagrègent tout être humain qu’ils touchent. La population de cette ville et de la campagne qui l’environne ne survit que grâce au Beffroi. Sur la plateforme, des mages se relaient pour chanter, accompagnés de cloches et de carillons, afin de repousser les spectres sans relâche. Cela fait bien longtemps que les gens ont oublié la chaleur du soleil et à quoi ressemblait le monde d’avant. Tout ce qui leur en reste vient des livres.
Ermeline a dix-huit ans, vit en bordure et entretient depuis toujours le rêve de devenir la plus grande magicienne qu’aura connu le Beffroi, quoi qu’il puisse lui en coûter.
Qui est Ermeline Mainterre ? La question rythme notre lecture et de toutes les personnes pouvant se la poser, lecteur compris, c’est Ermeline elle-même la plus acharnée à trouver une réponse. Elle est ambitieuse, à n’en pas douter, mais a-t-elle réellement les moyens de ses ambitions ? Et si elle réussit, que fera-t-elle du pouvoir ?
Il faut toujours prendre garde à ce que l’on souhaite.
Ermeline est égocentrique, susceptible, envieuse, naïve au début et un peu puérile aussi. Elle est loin de l’héroïne qu’on rencontre souvent dans un roman de fantasy. Elle n’est pas une élue, même si elle croit qu’elle aimerait en être une. De prime abord, elle n’est pas sympathique et le récit avançant elle l'est encore moins. Pourtant, je l’ai appréciée. Cela peut sembler étrange et je me doute que ce n’est pas une opinion populaire parmi les lecteurs. En plus d’être focalisée sur elle-même et de manquer d’empathie, Ermeline peut se montrer assez pénible quand elle ressasse (ce qui se révèle être l’une de ses activités préférées). Si je l’ai aimée, je crois, c’est justement pour tous ses défauts. Elle n’est pas quelqu’un de bien, tout en n’étant pas foncièrement mauvaise non plus. Elle veut juste survivre et si elle est amenée à devenir une héroïne, ce sera forcément discutable. Ermeline est loin d’avoir le profil d’une sauveuse aimée de tous, animée par le goût du sacrifice et la compassion. Elle est une pragmatique et elle doit vivre avec ses choix, ses petites et ses grandes lâchetés. Elle doit avancer ou perdre la raison. Pour tout cela, elle est plus humaine et réaliste que la grande majorité des héroïnes de fantasy que j’ai pu croiser.
Le Silence des carillons est un roman sombre, tissé des sentiments les moins glorieux qui animent l’humanité. On y fait des choix par défaut, on s’arrange avec la vérité, avec la peur et avec sa conscience. Est-ce que seule importe la survie ? En vaut-elle la peine passé un certain point ? Cette lecture m’aura fait me poser de nombreuses questions.
La magie que nous décrit l’auteur, entre chant et métaphore océanique, m’a beaucoup plu. Ça me parlait et j’ai aimé le début du roman, apprendre ce monde, apprendre Ermeline, apprendre le Beffroi surtout, ce labyrinthe de faux-semblants, d’illusions et de secrets. J’aurais toutefois souhaité en apprendre davantage sur la nature de cette magie et sur son lien avec les spectres. De manière générale, j’aurais voulu plus d’informations concernant les origines de Tinkleham, mais je comprends bien que ce n’était pas le propos.
Dans la première moitié du roman, j’ai surtout été motivée par la découverte de l’univers et des personnages et j’admets avoir un peu décroché quand l’histoire s’est centrée sur la jalousie et un triangle amoureux peu engageant. Certaines rivalités poussent les êtres à donner le meilleur d’eux-mêmes, celle qui couve sous l’amitié fragile entre Justine et Ermeline est délétère. En outre, elle n’apporte pas grand-chose à l’histoire, si ce n’est démontrer qu’Ermeline semble vouée à entretenir des relations malsaines, ou à tout le moins déséquilibrées.
La deuxième partie en revanche m’a fascinée. L’histoire devient plus sombre, plus sale, les enjeux sont importants et l’intrigue se précipite vers un dénouement dont on sait qu’il sera douloureux. On se demande juste à quel point.
Pendant son apprentissage, Ermeline se posait de bonnes questions, dont certaines à haute portée philosophique, même si elle ne se montrait pas toujours très empressée à leur trouver des réponses. C’est à nous, lecteurs, qu’il incombe de le faire. Ce n’est pas un mal, mais j’aurais aimé davantage de matière, pouvoir voir plus loin. 
Enfermer une cité après une catastrophe, peu importe l’origine de celle-ci, est un postulat classique, bien que davantage en SF qu’en fantasy, c’est grâce à son personnage principal que ce roman tire son épingle du jeu, mais il est aussi sa plus grande faiblesse. Pas parce qu’Ermeline est antipathique, mais parce qu’elle nous prive d’informations complémentaires et surtout de cet « après » dont j’étais très curieuse. L’épilogue sonne juste, toutefois il ne m’a pas suffit. Cette histoire recèle encore trop de mystères pour moi. J’ai apprécié ma lecture, cependant ma vision de cet univers est restée trop cloisonnée à mon goût.

jeudi 23 février 2023

Les Disparus du Clairedelune, La Passe-miroir T2

 Un roman de Christelle Dabos, publié chez Gallimard jeunesse.

Mon avis sur le T1.

Présentation de l'éditeur :

Fraîchement promue vice-conteuse, Ophélie découvre à ses dépens les haines et les complots qui couvent sous les plafonds dorés de la Citacielle. Dans cette situation toujours périlleuse, peut-elle seulement compter sur Thorn, son énigmatique fiancé ? Et que signifient les mystérieuses disparitions des personnalités influentes à la cour ? Ophélie se retrouve impliquée malgré elle dans une enquête qui l'entraînera au-delà des illusions du Pôle, au cœur d'une redoutable vérité.

Le premier tome de cette ambitieuse tétralogie m’avait laissé une impression mitigée. Le début m’avait intriguée, les derniers chapitres passionnée, mais le milieu du récit m’avait engluée dans l’attente. Les Fiancés de l’hiver m’avait semblé un long préambule à quelque chose qui, certes promettait d’être grandiose, mais prenait trop son temps à mon goût. Pourtant, cette série mérite bien toute notre patience. Le monde et l’intrigue créés par Christelle Dabos sont complexes et par conséquent s’épanouissent petit à petit. Ce qui peut vous sembler de l’ordre du détail sur le moment sera peut-être important plus tard. Cette lecture à la fois distrayante et exigeante demande de l’implication en plus d’un peu de patience, cependant, elle vous en récompensera amplement.
J’ai adoré Les Disparus du Clairdelune d’un bout à l’autre et j’aurais bien enchaîné avec le tome suivant si je n’avais été raisonnable. Même le léger mysticisme qui enrobe l’intrigue ne m’a pas découragée (ce qui n’est pas peu dire car j’ai ce genre de préoccupations en horreur).
L’arc principal avance beaucoup dans ce tome, surtout dans les derniers chapitres, et je n’en dirai pas un mot pour ne pas spoiler. De toute façon, c’est juste la cerise sur le gâteau tant le récit a de pistes à offrir. Les personnages évoluent de manière notable. Ophélie, bien sûr, reste au centre de l’histoire et après tout ce qu’elle a déjà traversé, elle n’est plus tout à fait la jeune fille timide et effacée qu’elle était sur Anima. J’ai aimé la voir s’affirmer. Ses relations avec son entourage sont de moins en moins superficielles, que ce soit avec Thorn ou avec sa propre famille. Ophélie avait tendance à se contenter de suivre le mouvement, voire à se laisser un peu marcher sur les pieds, cependant les leçons du Pôle ont porté leurs fruits. Ce tome est, de mon point de vue, celui où elle essaie d’acquérir son indépendance par tous les moyens, tout en protégeant les gens qu’elle aime, et je l’ai trouvée très touchante.
On apprend aussi à mieux connaître Thorn, personnage pour lequel j’ai beaucoup d’affection tant il est à la fois complexe et émouvant dernière sa façade glaciale. Christelle Dabos ne verse jamais dans la facilité et je lui en sais gré, ses personnages n’en sont que plus fascinants. J’ai aimé voir Thorn et Ophélie changer au contact l’un de l’autre, les voir considérer le monde d’un regard plus vaste et s’épauler même s’ils ne se comprennent pas toujours. J’ai aimé voir leurs familles respectives évoluer aussi par ricochet et en apprendre davantage sur certains de leurs membres, comme la mère de Thorn ou le grand-oncle adoré d’Ophélie.
Tout cela était passionnant, mais ne constituait en fait que le fond de l’intrigue, le cœur de celle-ci étant l’enquête qu’Ophélie se voit contrainte de mener. J’ai adoré suivre cette enquête, recueillir des indices petit à petit, en apprendre davantage au passage sur les différents pouvoirs familiaux et les autres Arches. Je suis restée rivée à mon bouquin du début à la fin tant je me suis impliquée dans ce récit. Je ressors de ma lecture extrêmement enthousiaste et avide de découvrir la suite.

vendredi 30 avril 2021

Ex Dei

Un roman de Damien Snyers, publié chez ActuSF.

Mon avis sur le premier tome.

Mon avis sur une nouvelle dans le même univers.

Présentation de l'éditeur :

Dans un monde où se mêlent machines à vapeur, magie et trolls, une humaine et un elfe tentent de sauver leur peau. Elle, membre d’une organisation secrète en possession d’un artefact convoité, lui, gentleman cambrioleur aux yeux plus gros que le ventre. Mais que peut-on faire face à un homme qui ne veut pas mourir ? Auteur belge vivant à Liège, Damien Snyers nous propose après La Stratégie des As un nouveau roman indépendant dans le même univers.

Ayant beaucoup aimé La stratégie des as, j’étais curieuse et plutôt enthousiaste à l’idée de cette suite.
Après son dernier coup, notre elfe cambrioleur vit sa meilleure vie loin de Nowy-Kraków. Ou presque… Eh oui, il commence à s’ennuyer ferme et c’est bien sûr là que commencent les ennuis…
Ce roman nous est conté par deux narrateurs, d’un côté James, l’elfe cambrioleur, de l’autre Marion l’historienne immortelle. J’avoue avoir eu plus de mal avec la seconde, surtout au début. Elle est très antipathique et souvent immature. En outre, il y a beaucoup de longueurs dans sa partie du récit. Cependant, j’admets que cela s’améliore au fur et à mesure.
J’ai eu l’impression de lire deux romans de genres différents. Pas à cause de l’alternance des narrations, mais bien de la façon dont se déroule l’histoire. La première partie est un polar plutôt agréable à lire et bourré d’action, la deuxième… semble ne pas trop savoir ce qu’elle est tant elle part dans tous les sens. On verse alors dans un fantastique un peu glauque, chaque piste que l’on suit nous claque visage… C’est frustrant et un rien malaisant.
L’auteur tend à nous balloter de droite et de gauche. Il multiplie les fausses pistes, nous fait croire qu’il se dirige vers quelque chose pour au final aller ailleurs, mais c’est plus confus que plaisant au bout d’un moment. L’ensemble manque de cohésion et il est difficile de se raccrocher aux personnages pour compenser.
Il y a de nombreuses faiblesses dans ce scénario, comme par exemple des retournements de situations vraiment faciles et qui sortent de nulle part, des arcs entiers expédiés en un claquement de doigts et des problèmes qu’on nous promet complexes qui font au final l’effet de pétards mouillés. Et c’est pareil à chaque fois…
Il m’a parfois semblé que l’auteur fait des choix juste pour dire qu’il peut les faire. Cependant, l’originalité ne garantit ni la logique ni la valeur intrinsèque d’un choix scénaristique. Ainsi la fin du récit semble très creuse au lieu d’être le twist qu’elle prétend être. Le lecteur avisé la voir venir, bien qu’elle contredise la construction narrative. Je n’en vois pas l’intérêt, même si l’on sait que le narrateur n’est pas fiable et qu’il y a peut-être autre chose derrière cela. Elle laisse nombre de questions sans réponses. Quid des motivations d’un des personnages qui est pourtant au cœur du récit ? Au mieux, elle laisse perplexe. Quant à moi, j’étais blasée, limite ennuyée.
J’avais beaucoup apprécié La Stratégie des as, mais Ex Dei est un roman bien trop confus pour moi. Il cherche sa forme sans la trouver, de même pour son intrigue, un peu à l’image d’un de ses personnages. C’est plus agaçant que prenant et laisse une impression de vacuité.




lundi 5 avril 2021

Le jour où l'humanité a niqué la fantasy

 Un roman de Karim Berrouka, publié chez ActuSF.


Présentation de l'éditeur :

Au départ, il y a un lutin qui hurle « Vous avez niqué la fantasy ! » alors qu’il retient en otage plusieurs personnes dans une bibliothèque. Et puis il y a le coup d’un soir d’Olga qui se met à déconner et à foutre le feu à son appartement, avant d’aller brouter les pissenlits par la racine. Et il y a aussi les trois punks Jex,
Skrook et Pils qui doivent jouer au Festival du Gouffre tandis qu’il se passe de drôles de trucs dans la forêt d’à côté.

Karim Berrouka, auteur du Club des Punks contre l’apocalypse zombie (prix Julia Verlanger) revient avec Le jour où l’humanité a niqué la fantasy. Membre émérite de la World Grouilleux Academy of Fariboles et professeur de fantasy appliquée à Normal Sub, livre ici un récit autobiographique indispensable pour la compréhension de l’univers et le salut de l’humanité.

Tout commence quand un cinglé prend des gens en otage dans une bibliothèque parce que « l’humanité a niqué la fantasy ». Enfin non. Tout commence peut-être quand Olga ramène chez elle un type qui éjacule des flammes… Non, toujours pas. Alors tout commence peut-être au cours d’un festival punk dans un bled paumé dont les habitants sont bien trop accueillants. Quand une mamie vous fournit en speed, méfiez-vous quand même un peu.
Vous trouverez dans ce roman à la narration tressée des fées gélatineuses (et libidineuses), des lutins d’un mètre quatre-vingt, des licornes méprisantes, des ondines caractérielles, un gamin schizo (ou pas) avec son démon intérieur, deux filles qui n’avaient rien demandé mais ne s’en laissent pas conter, une apocalypse mal calibrée et des punks, bien sûr.
J’aime ces romans qui ne vous mâchent pas l’imagination ou les neurones avec une narration bien linéaire. Ici les pistes se croisent, forment des boucles en retour arrière et créent un motif qu’il est plaisant de voir se dessiner. La multiplicité des personnages freine peut-être un peu l’implication du lecteur dans certaines parties, s’il développe une préférence pour l’une ou l’autre. Cela n’a pas été mon cas. J’ai adoré Olga, Margo et les punks. Sans parler des auteurs...
Le jour où l’humanité a niqué la fantasy est un roman drôle, plein d’énergie, de chaos et d’absurdité, ainsi que d’êtres féeriques comme vous ne les avez jamais vus (et ne voulez surtout pas les voir), mais aussi d’intelligence et d’irrévérence. Il se joue des codes de la fantasy sans se prendre au sérieux pour autant.
J’ai apprécié ce récit déjanté et le jeu de références au point que je n’ai pas vu défiler les pages. 

vendredi 19 février 2021

Diamants

Un roman de Vincent Tassy, publié chez Mnémos.

Présentation de l'éditeur :

D’un hiver sans fin naît l’espoir d’un printemps radieux
L’Or Ailé, de la cité immortelle, est descendu des cieux.
Seigneur ou roturier, lequel deviendra son suivant ?
Serviteur, conseiller, dévoué ou confident
Dans le labyrinthe d’Œtrange, il devra le guider
Du royaume de Ronces, aux Brumes emplies de danger.
De l’hiver au printemps, de l’obscurité à la lumière
Percerez-vous les secrets de L’Or Ailé venu sur Terre ?
Vincent Tassy portait en lui depuis longtemps ce roman de fantasy. Le résultat est à la hauteur du talent de cet écrivain singulier : sombre et lumineux, doux et violent, androgyne et sexué. Diamants est une œuvre gothique comme moderne, portée par l’une des voix les plus envoûtantes du genre.
Dans un royaume où tout ne semble être qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté… apparaît soudain un ange. De sa chevelure déferlent des diamants et sa présence seule suffit à bouleverser l’équilibre du monde. Les écrits les plus sacrés de tous les continents de ce monde disent qu’il apporte avec lui l’abondance et la douceur de vivre à sa terre d’accueil, mais sa venue ne va-t-elle pas déclencher les convoitises, ou attiser celles qui couvaient déjà ?
Dans ces cours élégantes et feutrées bruissent complots et jalousies. Et la présence de l’Or Ailé, cet ange inaccessible à la compréhension humaine ne fait qu’égarer davantage des esprits déjà perdus. Cette histoire nous présente une reine au bord de la rupture, qui navigue entre lucidité et folie sans que l’une soit plus identifiable que l’autre, deux princesses livrées à elles-mêmes dont une toujours profondément absente et l’autre sauvage comme un chat, un mancien à l’esprit acéré mais qui ne peut être partout, des amants qui feront tout pour ne pas se perdre et un jardinier qui oscille entre ambition et totale dissolution de lui-même. Et que dire de l’ange ? Que dire du royaume de Ronces, magique entre tous, presque mythique, et de son Endeuillé Soleil ?
C’est une histoire et mille autres à la fois, échos diffractés et reflets brisés qui se recomposent sans cesse comme en un kaléidoscope, un puzzle dont les mêmes pièces s’emboîtent pour former différents tableaux.
Étrange roman que celui-ci, entre une fantasy classique, tissage de magie, de complots et de guerres, et un conte mélancolique aux accents romantiques, dans le sens littéraire du terme. Oui, l’écriture de Vincent Tassy est indubitablement romantique. Il a ce don particulier d’enchanter la pourriture et de faire pousser des fleurs magnifiques dans des charniers. Il nous conte langueur des âmes et des corps, émerveillement et mal de vivre, amours vénéneuses ou inconditionnelles, toujours dévastatrices, avec une singulière poésie.
Dans Diamants, les personnages s’engourdissent, s’abandonnent, mais ils se révèlent aussi. L’auteur déplie lentement leurs histoires respectives pour nous rendre accessibles les facettes les plus cachées de ces êtres brisés ou brûlants d’espoir. Il nous emmène à la racine de la folie ou du désir avec indolence, nous dévoile tous les travers aussi bien que les miracles dont les humains sont capables.
Je me suis promenée dans ce récit avec une curiosité parfois morbide. J’ai appris à aimer certains protagonistes plus que d’autres et j’ai apprécié qu’aucun ne soit réellement bon ou mauvais. Ils sont humains et faillibles. Ils agissent mal par faiblesse ou par facilité, par égoïsme souvent, mais ils ont aussi des sursauts d’altruisme, de bonté et de loyauté. J’ai particulièrement aimé les deux princesses, si différentes, et Dolbreuse. J’ai pris grand plaisir à voir évoluer Mauront et à découvrir le fin mot de cette histoire.
Diamants est un très beau roman, un récit poétique à la saveur de mythe qui m’a rappelé ce qui m’a un jour attirée dans la fantasy.

lundi 1 février 2021

Les ballons dirigeables rêvent-ils de poupées gonflables ?

Un recueil de nouvelles de Karim Berrouka, publié chez ActuSF.

Sommaire :

- L'Histoire commence à Falloujah
- Concerto pour une résurrection
- Elle
- Éclairage sur un mythe urbain : la Dame Blanche dans toute sa confondante réalité
- Dans la terre
- Jack et l'homme au chapeau
- Le Siècle des Lumières
- De l'art de l'investigation
- Le Cirque des ombres
- Charbon
- Naufrage
- Les Sombres
- D'or et de diamants
- Théâtre d'ombres
- L'Enfant rouge
- ... Comme un ange gardien.
- Le Piano
- Conjonction
- Clothilde court dans la forêt
- Ils sont cinq

Dans ce recueil, Karim Berrouka nous montre toute l’étendue de sa palette d’écriture. La poésie, l’absurde, l’humour et la philosophie se mêlent (et se filent parfois des gifles en passant). Une chose est sûre : on ne s’ennuie pas un seul instant.
J’ai une grande affection pour les nouvelles. Elles requièrent une grande finesse et de l’esprit pour être percutantes. En cela, ce recueil est une réussite et nous offre, outre la qualité des textes, une belle diversité.
Certaines nouvelles sont profondément mélancoliques, d’autres des visions hallucinatoires, drôles ou perturbantes. L’auteur explore aussi tous les genres de l’imaginaire sans distinction et peut vous entraîner aussi bien dans un récit moderne, voire futuriste, que sans âge, dans du polar, de la SF, de la fantasy ou même du fantastique. Parfois léger, parfois sombre, voire poisseux… On ne sait jamais vraiment ce sur quoi on va tomber et cela fait tout le charme de ce recueil. Un messie déjanté ? Des fées ? Une réécriture de conte ou de mythe ? Un Dieu en formation ? Une malédiction personnifiée ? Vous trouverez tout cela, et bien plus encore, dans ces nouvelles.

lundi 7 décembre 2020

Premier Souffle, Les Énigmes de l'aube T1

 Un roman de Thomas C. Durand, publié chez ActuSF.

Présentation de l'éditeur :

« Bonjour, c'est ici pour apprendre la magie ? »

Anyelle a un don. Un sacré don même ! Elle peut renforcer la magie de ceux qu'elle touche. Mais pour maîtriser cette aptitude et apprendre, elle doit quitter la forêt qui l'a vue naître... La voilà en route, joyeuse, insouciante et un peu maladroite pour une école prestigieuse de magie... qui n'aime malheureusement pour elle, ni les filles ni les pauvres...

Avec ce premier roman d'une série hilarante, Thomas C. Durand, cofondateur de la chaîne YouTube La Tronche en biais, nous offre un récit de fantasy humoristique de haute volée et une héroïne très attachante.
Anyelle a neuf ans. Elle vit dans une maison-arbre au cœur d’une forêt avec son père Elliort et sa belle-mère Cynora. Elle a une vie tranquille, qui ressemble toutefois à un début assez classique pour un conte de fée. On s’attend presque à ce que ses parents l’abandonnent quelque part... Mais non, ce sont de bons parents.
Elliort est un antibûcheron. Dans ce monde où les gens possèdent des dons souvent étranges et pas toujours utiles, il a celui de faire repousser les arbres et c’est pour lui une lutte sans fin contre les bûcherons du roi qui déforestent sans états d’âme ni réflexion. Et c’est ce combat acharné qui va déclencher notre histoire.
La petite Anyelle possède elle aussi un don qui en s’éveillant va causer de nombreux problème. Son père n’a pas le choix, il doit la conduire à l’École des Magies Utiles et Laborieuses pour qu’elle apprenne à maîtriser son pouvoir. Problème : Anyelle est une fille. Et on ne lui avait jamais dit que cela pouvait être un problème, alors pensez bien qu’elle n’entend pas laisser de vieux mages décider de ce qu’elle a, ou n’a pas, le droit de faire.
En lisant Premier Souffle, on pense bien sûr au Disque-monde de Pratchett et surtout à La Huitième Fille — excellent roman, qui parle lui aussi de sexisme et que je vous conseille si vous ne l’avez déjà lu — mais aussi à Harry Potter — tout en contrepoint — ou à l’absurdité et l’humour de Xanth. Par bien des aspects, Premier Souffle rappelle un roman initiatique de fantasy tout ce qu’il y a de plus typique. L’auteur use et abuse des clichés, mais pour mieux les tourner en dérision et brosser au passage une satire sociale des plus acerbes. En établissant des parallèles, tantôt évidents, tantôt subtils, Thomas C. Durand critique avec autant d’ironie que d’à-propos les travers de notre monde, de la lutte de classes au sexisme, en passant par la sur-exploitation des ressources, l’éthique scientifique ou les injustices en tous genres. Il fait cela avec humour, cynisme et détachement, mais c’est le genre d‘humour qu’on aime ou pas. Si j’apprécie le sarcasme et l’ironie, je goûte moins l’absurde, et il ne faut pas non plus que ça devienne trop lourd. Ce livre ne dépasse pas mes limites, néanmoins je sais qu’il ne plaira pas à tout le monde.
En outre, j’ai trouvé le récit un peu mou. L’auteur a beaucoup plus travaillé son monde que son intrigue. Il a créé d’intéressantes analogies, écrit de superbes descriptions qui permettent au lecteur d’admirer ses paysages comme s’il se trouvait devant eux, mais la scolarité d’Anyelle et son apprentissage, qui sont censés être au centre du récit, apparaissent sans relief et répétitifs. C’est une spirale sans fin dans laquelle l’enfant rechigne, puis finit par se décider, et se voit toujours opposé le même argument. Je sais bien que c’est logique, mais cela n’en devient pas moins lassant à force. Anyelle est un personnage sympathique, toutefois on ne peut pas vraiment dire qu’elle est attachante. Elle peut devenir exaspérante quand elle joue les idiotes et cela n’aide pas. J’ai donc oscillé entre les passages qui éveillaient mon intérêt et ceux qui l’émoussaient. Cependant, ce roman reste une très bonne distraction et je lirai sans doute la suite car il pose des questions dont j’ai envie de connaître la réponse. 

vendredi 9 octobre 2020

Signal d'alerte

 Un recueil de nouvelles de Neil Gaiman, publié chez Au Diable Vauvert.

Présentation de l'éditeur :

« Il est des choses qui nous perturbent, des mots ou des idées qui surgissent sous nos pas comme des trappes, nous précipitant de notre monde de sécurité et de bon sens en un lieu beaucoup plus sombre et moins accueillant. » C'est là le chemin que Neil Gaiman nous propose d'arpenter à travers ces vingt-quatre nouvelles, contes et poèmes, en s'affranchissant des genres pour ne garder que la substantifique moelle d'un imaginaire tour à tour sombre ou flamboyant. 

Sommaire :

- Introduction
- Monter un siège
- Un labyrinthe lunaire
- Le Problème avec Cassandra
- Au fond de la mer sans soleil
- « La vérité est une caverne dans les Montagnes noires... »
- Ma dernière logeuse
- Un récit d'aventure
- Orange
- Un calendrier de contes
- L'Affaire de la mort et du miel
- L'Homme qui a oublié Ray Bradbury
- Jérusalem
- Clic-Clac, le sac qui claque
- Une invocation d'incuriosité
- « Et pleurer, à l'instar d'Alexandre »
- Nulle heure pile
- Perles et diamants : un conte de fées
- Le Retour du mince duc blanc
- Terminaisons féminines
- Un respect des convenances
- La Dormeuse et le rouet
- Ouvrage de sorcière
- En Relig Odhráin
- Le Dogue noir

Neil Gaiman a la place d’honneur dans le panthéon de mes auteurs préférés — enfin, en guise de temple, j’ai plutôt érigé une grande bibliothèque confortable dans laquelle des gens qui ne savent pas trop ce qu’ils font là parlent de littérature en mangeant des gâteaux et buvant du thé. Enfin bref.
Un roman de Gaiman est toujours pour moi un grand événement, mais un recueil de nouvelles… Je n’ai pas de mot pour décrire la sensation de joie et d’anticipation que je ressens avant de tourner la première page d’un de ses recueils. J’aime les nouvelles et j’adore les siennes. J’aime le fait qu’il leur écrive toujours des introductions pleines de petites anecdotes intéressantes sur la naissance ou la construction de ces textes. J’aime lire des nouvelles inédites et redécouvrir celles qui ont déjà croisé mon chemin.
Lire Neil Gaiman est l’une des joies de mon existence. Non, je n’exagère pas.
À l’instar de ses autres recueils, Signal d’alerte est un petit chef-d’œuvre. Les textes pourraient sembler d’une étonnante diversité pour qui ne connaît pas cet auteur touche-à-tout. Cela va du fantastique le plus subtil à la science fiction, en passant par l’horreur, la poésie, la fantasy et l’humour décalé. C’est aussi pour l’immensité de son imaginaire que l’on aime Gaiman. Avec lui, on ne sait jamais à quoi s’attendre.
Ce recueil est composé de textes inventifs et foisonnants qui s‘enroulent autour de votre esprit, vous font réfléchir et vous inspirent. Certains sont déjà bien connus. Je pense en particulier à La Dormeuse et le rouet, dont il existe une magnifique édition illustrée en anglais comme en français. J’en profite pour attirer votre attention sur le fait que le titre original parle d’un fuseau, de même que le conte, et qu’un rouet n’a rien à faire là, mais bon, passons. Il s’agit d’un très beau texte, très féministe. Gaiman aime jouer sur les apparences et la matière des contes, ce qu’il fait toujours fort bien. Un respect des convenances, texte qui fait écho à la Dormeuse, m’a d’ailleurs beaucoup plu.
Vous connaissez sans doute aussi Le Dogue noir, une novella qui se situe dans l’univers de American Gods et dont les éditions Au Diable Vauvert nous ont offert une très belle édition reliée. J’ai une affection particulière pour ce texte, son ambiance mélancolique, sa valeur initiatique et la présence d’Ombre bien sûr, un personnage auquel je suis très attachée. J’aime quand Gaiman nous emmène dans des petits villages qui semblent tranquilles mais qui se révèlent riches de secrets.
Je vous ai aussi beaucoup parlé sur ce blog de « La vérité est une caverne dans les Montagnes noires... », notamment pour son adaptation en feuilleton radiophonique, et c’est toujours pour moi un plaisir de relire cette magnifique histoire d’amour et de vengeance que je connais presque par cœur depuis le temps. Je ne m’en lasserai jamais.
Pour Gaiman, une histoire peut se cacher derrière de tous petits riens et il nous invite à les débusquer avec lui. Par exemple, vous êtes-vous déjà demandé où sont donc passées ces voitures volantes qu’on nous a tant promis ? Vous aurez la réponse en lisant « Et pleurer, à l'instar d'Alexandre », un texte aussi amusant que bien pensé.
Dans ce recueil vous pourrez aussi trembler devant Clic-Clac, le sac qui claque, une nouvelle qui semble avoir traumatisé pas mal de lecteurs anglophones. Quant à moi, j’apprécie beaucoup ce genre de récits à l’ambiance sombre dans lesquels l’effroi se distille petit à petit. Je me suis sentie plus mal à l’aise face à Terminaisons féminines, beaucoup plus effrayant à mon sens par son sujet autant que son réalisme.
Cependant, comme je vous le disais, on trouve de tout dans ce recueil, même de la poésie. Ouvrage de sorcière, un texte empreint de magie et de mélancolie, est selon moi un des plus beaux poèmes de Gaiman et une des merveilles de ce recueil. Puis j’ai aussi apprécié des récits humoristiques comme Orange, dont la forme un peu particulière renforce l’incongruité, ou encore le déconcertant Un récit d'aventure, à la fois si drôle et si… frustrant ? J’ai aussi aimé des nouvelles plus sombres comme Un labyrinthe lunaire, qui recèle un symbolisme fort. C’est toujours un plaisir de découvrir des endroits insolites avec Gaiman. Et bien sûr, en bonne amatrice de fantastique, l’ambigüité de certains récits comme Le Problème avec Cassandra n’a pu que me séduire. C’est la subtile part de banalité qui fait la grande qualité du fantastique de Gaiman.
L'Homme qui a oublié Ray Bradbury, qui est en soi un magnifique hommage, mérite aussi qu’on s’y attarde, pour sa portée philosophique et la finesse de son style. Je connaissais ce texte pour avoir entendu Gaiman le lire et je le trouve toujours aussi merveilleux dans sa traduction.
Les amateurs de Sherlock Holmes apprécieront sans doute L'Affaire de la mort et du miel, nouvelle dans laquelle on retrouve le célèbre détective. Étant férue d’apiculture, j’avais une autre bonne raison d’aimer ce texte.
Enfin je terminerai en évoque le Calendrier de contes, un défi que l’auteur s’est lancé, avec l’aide des internautes, et qui m’a beaucoup inspirée à titre personnel. Certains de ces textes sont des pépites.
Signal d’alerte est un très beau recueil, bien représentatif de l’imaginaire de son auteur et de la variété de son œuvre. Il est en outre très stimulant, comme du concentré de créativité en flacon. Vous y trouverez de quoi rêver et nourrir votre esprit.


Défi Cortex catégorie Europe septentrionale

mardi 15 septembre 2020

L'Héritage du rail, La Dernière Geste T2

Un roman de Morgan of Glencoe, publié chez ActuSF dans la collection Naos.


Présentation de l'éditeur :
Alors que la nouvelle se répand en Keltia, Yuri, ramenée de force à l’ambassade du Japon, est déterminée à reprendre sa liberté malgré tout. Mais comment fuir, et où trouver refuge ? Seul le Rail semble désormais capable de lui donner asile...
Après les débuts en fanfare de la série La Dernière Geste de Morgan of Glencoe, romancière et harpiste professionnelle, voici enfin le deuxième tome très attendu des lecteurs et lectrices.
S’il y a bien une suite que j’attendais avec impatience, c’est celle-ci. J’ai abandonné mes lectures en cours — oui, j’en ai toujours plusieurs — et j’ai dévoré ce roman en trois jours. Pourtant c’est un petit pavé. Bon c’était aussi le week-end, j’ai renoncé à toute vie sociale ou presque et j’ai lu à m’en exploser le cerveau. Tout ça pour vous dire que mon enthousiasme n’a pas faibli de l’attente à la première page, puis de cette première page à la dernière.
J’aime cette saga, épique et ambitieuse, qui peut vous réconforter aussi bien que vous arracher le cœur. Morgan of Glencoe a travaillé ses personnages autant que son univers. Elle y a mis autant de patience que de réflexion. Cela se sent et est d’autant plus appréciable que ce livre est publié dans la collection Naos destinée aux adolescents. Je vous dis souvent tout le bien que je pense de cette collection, mais ce livre mérite que je me répète. On a besoin de plus de romans de ce type, des textes intelligents, poétiques et profonds qui effacent les barrières entre les littératures jeunesse et adulte, qui ne font pas dans l’hypocrisie ou le manichéisme.
Ce tome est celui des choix. Les personnages sont autant de pièces sur un échiquier et l’équilibre des forces s’est trouvé bouleversé par les événements du premier volume. Certains ont fait des choix qu’ils doivent maintenant affirmer et assumer, ce qui est loin d’être simple dans un climat où la moindre étincelle pourrait provoquer une guerre qui couve depuis trop longtemps.
Des personnages que l’on pensait secondaires émergent dans ce deuxième Chant. On en apprend davantage sur leurs motivations, mais aussi leur parcours. Je pense notamment à Gabrielle et Kenzô, mais aussi Aliénor. L’autrice laisse à chacun la possibilité de s’exprimer et gère de manière admirable toutes ces voix sans perdre de vue ses objectifs ni noyer son lecteur. C’est un réel tour de force car il y a vraiment beaucoup de personnages, sans compter ceux qui arrivent, et l’autrice nous démontre qu’on a tort de s’attendre à ce qu’ils ne fassent que de la figuration.
Voir évoluer tous ces personnages que l’on a appris à connaître et aimer est un plaisir. Certains se libèrent du passé, d’autres de leurs œillères. Tous avancent et tous sont passionnants à suivre. Même ceux que l’on se prend à détester ne sont pas totalement mauvais ce qui est très important à mes yeux.
J’aimais déjà Yuri, qui a tant évolué dans le premier tome. La petite princesse capricieuse et surprotégée est bien loin maintenant et la femme qu’elle est devenue n’en est que plus admirable. Ce qu’elle apprend sur elle-même dans ce tome ne lui confère que plus de valeur à mes yeux car je pense qu’on a besoin de davantage de personnages comme elle. Pourtant, il ne faut pas croire qu’elle est au centre du récit. Il n’y a pas un personnage principal autour duquel tout s’articule dans cette saga mais plusieurs et c’est ce qui lui confère une partie de son charme. J’avoue toutefois une petite préférence pour Yuri, Trente-Chênes et Alcyone.
Ce deuxième Chant laisse le temps aux lecteurs de se familiariser davantage avec ce monde et son contexte politique. On l’explore en profondeur et on peut appréhender, moins dans l’urgence que dans le premier Chant, l’importance des choix de toutes ces personnalités politiques, la place de Keltia et comment elle se maintient malgré l’hostilité des autres nations ainsi que la grande importance du rail, ressource stratégique dans ce statu quo.
Ce tome a tenu toutes ses promesses. J’ai ri, j’ai été émue. Je me pose autant de nouvelles questions que j’ai obtenu de réponses, mais, surtout, j’ai hâte de lire ce que les personnages feront de leur héritage. 

Défi Cortex catégorie auteur breton

lundi 20 juillet 2020

Les Fiancés de l'hiver, La Passe-Miroir T1

Un roman de Christelle Dabos, publié chez Gallimard jeunesse.

Présentation de l'éditeur :
Sous son écharpe élimée et ses lunettes de myope, Ophélie cache des dons singuliers : elle peut lire le passé des objets et traverser les miroirs. Elle vit paisiblement sur l'Arche d'Anima quand on la fiance à Thorn, du puissant clan des Dragons. La jeune fille doit quitter sa famille et le suivre à la Citacielle, capitale flottante du Pôle. À quelle fin a-t-elle été choisie ? Pourquoi doit-elle dissimuler sa véritable identité ? Sans le savoir, Ophélie devient le jouet d'un complot mortel.

Imaginez un monde éclaté, constitué d’arches rescapées d’une catastrophe appelée la Déchirure dont on sait peu de choses. Ces arches sont des sortes d’îles volant en orbite autour d’un noyau. Elles sont placées sous la protection tutélaire d’un Esprit de famille qui transmet à sa descendance des pouvoirs particuliers à chacune. 
Ophélie a grandi sur Anima où les gens peuvent donner vie aux objets, les réparer par magie ou encore lire le vécu de leurs propriétaires successifs par simple contact. Ce dernier pouvoir est rare et c’est celui que possède Ophélie. Elle est experte en la matière et peut remonter très loin dans l’histoire de l’objet, ce qui en fait la candidate idéale pour tenir le musée d’Anima. D’ailleurs Ophélie n’aspire à rien d’autre et est un peu la risée de la famille. Cependant, ses refus catégoriques d’épouser l’un ou l’autre de ses lointains cousins vont l’éloigner davantage de ses aspirations qu’elle ne l’aurait cru.
Au départ, la vie d’Ophélie a éveillé mon intérêt. Cette femme discrète et intelligente, avec sa voix de souris et son écharpe de compagnie, m’était sympathique. J’ai aimé sa discussion avec son grand-oncle bourru, puis découvrir son environnement en la suivant. Même si le reste de la famille, comme autant de petits clichés sur pattes, est bien vite apparu dans le décor, j’étais toute prête à me laisser bercer par cette histoire.
Et puis je me suis embourbée dans l’ennui… La famille casse-pieds, passe encore. Le fiancé désagréable, passe encore. Le voyage en dirigeable allez, on y va ! Mais non, ça ne démarre jamais vraiment. L’arrivée au Pôle s’est révélée très décevante. Pas tant parce que l’accueil que l’on réserve à Ophélie est aussi glacial que le climat, mais parce qu’il ne se passe quasiment rien pendant une très longue partie du roman. C’est là tout ce que je lui reproche : beaucoup d’attente pas spécialement utile au bon fonctionnement de l’intrigue, peu de compensation, que ce soit en action ou en révélations. Ophélie a beau courir partout, elle ne glane que des miettes d’information. Le reste du temps elle joue les Cendrillon et c’est bon, j’ai déjà lu ce conte.
On m’a dit beaucoup de bien de cette tétralogie et peut-être que j’en attendais trop, mais il n’y a guère que le début et la fin qui m’ont intéressée. Les personnages ne rattrapent pas la mollesse de l’histoire, même si on sent que derrière tous ces clichés Christelle Dabos a essayé de les étoffer. Ophélie est très passive, bien qu’elle grandisse et s’affirme un peu plus vers la fin. Elle n’est pas dépourvue de caractère, même si celui-ci ne s’exprime pas par des éclats de colère ou des rebellions, cependant il faut du temps pour s’en rendre compte. J’ai eu du mal à ne pas me lasser alors que je l’aimais bien au début. Thorn est encore mon préféré, pourtant ce n’est pas un modèle de sympathie… Quant aux personnages secondaires, la plupart sont horripilants et pas forcément à cause de leur comportement détestable, mais parce qu’ils sont des caricatures qui deviennent insupportables à la longue et ce peu importe les excuses qu’on leur trouve. Au final, ceux qu’on voit le moins sont ceux qu’on apprécie le plus… Peut-être qu’ils s’améliorent dans la suite, mais dans ce tome ils manquent autant de vie que de subtilité.
C’est vraiment dommage car le monde créé par Christelle Dabos est quant à lui fascinant. Bien que je me sois parfois posé des questions comme : pourquoi les gens sont-ils si misogynes sur une arche dont l‘esprit de famille et féminin et où le conseil est composé de matriarches ? Plusieurs considérations du même acabit m’ont laissée un peu perplexe. De manière générale, j’ai surtout eu envie d’en savoir plus et de sortir un peu des coulisses. Or, c’est bien dans les coulisses que l’on passe quasiment tout ce premier tome qui n’est qu’un long préambule à l’introduction d’Ophélie dans une nouvelle arche et au rôle qu’on lui réserve. On nous présente le monde et les personnages mais il se passe bien peu de choses en arrière-plan.
Je m’attendais à beaucoup mieux, cependant je lirai la suite en espérant que l’intrigue prendra plus de corps.

Si cela vous intéresse, je me permets de vous suggérer des œuvres qui me rappellent ce roman :

mercredi 15 juillet 2020

Les Canaux du Mitan

Un roman d'Alex Nikolavitch, publié chez les Moutons électriques.

Présentation de l'éditeur :
Une fiction hantée de magies inconnues, alternant lumières et ténèbres.
Le Mitan, vaste plaine couturée de canaux, creusés en des temps immémoriaux, et que les colons parcourent désormais sur de lentes péniches tirée par des chevaux. C'est sur l'une d'entre elles qu'embarque le jeune Gabriel, attiré par son côté exotique : peuplée de phénomènes de foire, elle lui permet d'échapper à un quotidien morose.
Mais quels sont les esprits qui hantent les anciens tertres, tout au bout de la plaine ? Pourquoi, depuis des siècles, condottières et capitaine viennent-ils se perdre dans le Mitan ? Et surtout, à quoi bon maintenir les anciennes traditions des bateleurs-bateliers, quand la civilisation apporte de nouvelles règles ?
Gazogènes, héliographes, canaux, chevaux et grandes plaines : un autre monde.
Quand on lit de la SFFF depuis aussi longtemps que moi, on devient mauvais public. Ce n’est ni du snobisme ni de la mauvaise volonté. On ne se laisse plus vraiment surprendre, c’est comme ça. Cela n’empêche pas de noter quel travail a fourni l’auteur, mais on apprécie de moins en moins lire, ce qui est désolant. Avec Les Canaux du Mitan, j’ai retrouvé un enthousiasme et une joie de lire qui je n’avais plus ressentis depuis tellement longtemps ! J’ai savouré cette lecture originale et intelligente, d’autant qu’Alex Nikolavitch a un très beau style.
Les Canaux du Mitan est un roman chorale dans lequel chaque partie ou presque est centrée sur un personnage différent mais dont l’histoire converge vers une seule quête : les secrets du bateau carnaval. Car si l’on s’attache au destin de certains personnages en particulier, c’est l’essence-même du bateau, sa fonction, qui est au cœur de ce fabuleux récit.
Gabriel est le premier personnage que l’on rencontre. Il nous raconte l’ennuie dans son petit village du Mitan, l’absence de perspective d’avenir et le rêve d’une vie qui, si elle n’est plus grandiose, serait au moins la somme de ses propres choix. Et ainsi Gabriel, qui n’est encore qu’un adolescent, décide de s’embarquer sur le bateau carnaval, fasciné qu’il est par les artistes qui vivent à son bord et leur vie itinérante. Et je me suis passionnée pour son apprentissage, sa façon de faire sa place dans ce petit monde. Quand il a fallu le quitter, la coupure n’en a été que plus abrupte. Gabriel m’a manqué et je voulais le retrouver, savoir ce qu’il advenait de lui. D’un autre côté, cela m’a permis de m’identifier plus encore au personnage suivant : Suzanne, amie d’enfance de Gabriel, tourmentée par le besoin de savoir ce qui lui est arrivé. Nous avions une quête commune et, en tant que personnage, elle est tout aussi intéressante. C’est qu’elle est intelligente, Suzanne, et beaucoup plus pragmatique que Gabriel. Quand lui ne rêvait que de partir et n’était fort que de sa bonne volonté, elle s’est montrée plus réfléchie. Suzanne n’a pas renié ses racines, mais elle a pris son envol et sait se sentir chez elle dans le Mitan comme ailleurs. Elle est devenue prévôt itinérant, elle ne se soucie que de justice et d’équité et toute femme qu’elle est dans un corps de métier plutôt masculin, elle sait imposer le respect. J’ai adoré suivre ce personnage en particulier, mais tous ceux qui prêtent leur voix, même si c’est parfois indirectement, et leurs sentiments à ce récit sont importants. Chacun représente une pièce d’un puzzle étonnant que l’on voit se dessiner avec fascination. 
L’auteur nous conte le Mitan et ses canaux, sa vieille magie et ses étendues sauvages, ses bateleurs et ses traditions que ronge petit à petit une modernité aux bénéfices ambigus. C’est un roman en mouvement perpétuel, que ce soit le long des canaux ou dans les villes, on voit se dessiner ce monde sous la plume d’Alex Nikolavitch, on rencontre ses peuples, on démêle petit à petit l’écheveau de ses mythes. Tout cela dans l’ombre fantomatique du bateau carnaval et de ses occupants. Cela donne au récit un aspect que l’on pourrait presque qualifier d’anthropologique.
Ce fut un réel plaisir de naviguer dans cet univers et surtout de découvrir ses légendes et sa magie, ainsi que leurs échos.
Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre en tournant la première page, même en ayant lu le résumé de l’éditeur, et c’est très bien comme ça. Il faut laisser ce roman vous surprendre et vous emporter.