mardi 8 juillet 2014

Suis-je une lectrice éclectique ?

(Je suis très pour l'écléctisme même si j'aime pas trop le sport.)


J'ai piqué ce test sur le blog Une blonde et ses livres, qui l'a piqué à Tan, qui l'a piqué chez PKJ (comme ça vous savez tout).


Voici le principe :


30 nouvelles questions qui détermineront si vous êtes ou non un lecteur éclectique ! Attention, pour ce test, chaque réponse doit être différente ! Le même livre ne peut pas correspondre à deux questions.
Possédez-vous dans votre bibliothèque :


1) un roman de fantasy : La dernière licorne de Peter S. Beagle.


2) un roman contemporain : L'Odeur de Radhika Jha.


3) un roman considéré comme un classique de la littérature française : Notre-Dame de Paris de Victor Hugo.


4) un roman considéré comme un classique de la littérature britannique : Les Mystères d'Udolphe d'Ann Radcliffe.


5) un roman considéré comme un classique de la littérature américaine : La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne.


6) une romance : Les trois princes T1, Puritaine et catin d'Elizabeth Hoyt (clin d'oeil à Chani).


7) un roman de bit-lit :
7a) Un roman d'urban fantasy : Neverwhere de Neil Gaiman.
7b) une romance paranormale : La punition d'Adam Black de Karen Marie Moning.


8) un roman de science fiction : L'intégrale du cycle de Lanmeur T1, Les Contacteurs de Christian Léourier (trois merveilleux romans pour le prix d'un).


9) une dystopie : Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley.


10) une uchronie : Le baron noir T1, L'ombre du maître espion d'Olivier Gechter.


11) un roman steampunk : Confessions d'un automate mangeur d'opium de Fabrice Colin et Mathieu Gaborit.


12) un roman fantastique : Trois pépins du fruit des morts de Mélanie Fazi.


13) un roman de chick-lit : Les confessions d'une accro du shopping de Sophie Kinsella.


14) un roman d’horreur : La forteresse noire de Francis Paul Wilson.


15) un roman young adult : Une fille comme ça de Sara Zarr.


16) un roman pour enfant : Peter Pan de James Matthew Barrie.


17) un conte : Contes pour les enfants et la maison des frères Grimm.


18) de la poésie : Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire.


19) du théâtre : Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand.


20) un roman publié au XVIIIe siècle : Manon Lescaut de l'abbé Prévost.


21) un roman publié cette année : Il neige sur Encelade d'Olivier Moyano.


22) un livre écrit pendant l’antiquité : L'âne d'or ou les métamorphoses d'Apulée.


23) un roman épistolaire : Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows.


24) un thriller ou policier : L'inconnu du Nord-Express de Patricia Highsmith.


25) un livre de non fiction : Introduction à la littérature fantastique de Tzvetan Todorov.


26) une biographie ou autobiographie : Aliénor d'Aquitaine de Régine Pernoud.


27) une nouvelle ou un recueil de nouvelles : Masques de femmes d'Elie Darco et Cyril Carau.


28) une BD ou un manga ou un comics : Fables de Bill Willingham.


29) un roman très populaire : Harry Potter à l'école des sorciers de J.K. Rowling.


30) un roman quasi inconnu : Fin de siècle d'Estelle Valls de Gomis.


*


Ce que nous disent les résultats :
De 0 à 5 points : A la vue de votre bibliothèque, on peut facilement repérer votre genre de livres préféré. De là à dire que vous n’aimez rien d’autre ? Pas sûr !


De 6 à 15 : Vous avez de la diversité sur vos étagères, mais ne nous mentons pas, vous avez aussi vos petites préférences !


De 16 à 25 : Vous êtes un touche à tout, vous aimez varier les plaisirs niveau lecture, ce qui se reflète parfaitement dans votre bibliothèque.


de 26 à 30 : Vous êtes soit une librairie, soit une bibliothèque, soit un lecteur avec des goûts très éclectiques, prêt à tout lire ! Félicitations !

dimanche 6 juillet 2014

Le stage infernal, Episode final

Je me suis planquée derrière un bosquet pour fumer à mon aise pendant que Cerbère arrose tous les piliers de la grande arène. Evidemment aux Enfers on se fiche pas mal des lois anti-tabac, mais ça n’est pas le cas de l’ange et je ne veux surtout pas qu’il me retrouve.
J’ai profité d’une altercation pour le semer, j’en suis assez contente. Allez, une autre bouffée de nicotine, de goudron et autres substances dégoûtantes, puis je vous raconte…


*Nous prions nos aimables lecteurs de faire un petit effort d’imagination supplémentaire. L’auteur n’a plus d’effet flash-back en réserve. Nous serons réapprovisionnés dans une petite quinzaine (et ce sera du bon, Hermès l’a promis.). En attendant veuillez redresser le dossier de votre siège et si vraiment votre imagination ne suit pas, notre hôtesse vous amènera un baquet d’eau tiède. Plongez-y la tête les yeux ouverts, l’effet flash-back devrait suivre.
Merci de votre coopération.*


Après avoir nourrit l’Hydre, nous sommes retournés à la grande arène. Comme à leurs habitudes Rumple jactait, L’ange humpfait et le chien pissait… Ce fut passionnant. On en avait bien pour deux bonnes heures d’attente devant l’entrée. Mais on ne travaille pas aux Enfers sans avoir une âme de resquilleuse…
Bon en fait j’exagère un peu… On a juste dû louvoyer au milieu des touristes pour se frayer un chemin jusqu’à l’entrée des stars, j’ai sorti une ou deux fois mon laisser-passer (on n’est pas une créature infernale, même à mi-temps, si on n’abuse pas de ses privilèges) et ensuite, les relations aidant, j’ai obtenu des places dans la loge royale…
Pour cela on a dû passer devant Médusine et c’est là que les choses ont un peu dérapé…
Médusine est une amie de longue date, elle est assez sympa pour une créature infernale, même si le fait qu’on l’ait mise à l’entrée des stars parce qu’elle « présente bien » la rend un peu grincheuse… Faut savoir que Médusine est à moitié serpente, du moins pendant ses heures de boulot… (C’est une longue histoire…) L’office du tourisme local (parce qu’étant donné qu’on a de moins en moins d’âmes à surveiller faut bien rentabiliser nos locaux) a trouvé bien marrant de la mettre dans une grande vasque remplie d’eau où elle doit faire claquer sa queue pour amuser, et accessoirement éclabousser, le visiteur de marque en mal de folklore…
Entre ceux qui lui font des propositions crades et les débiles qui s’amusent à lancer des pièces dans la vasque (et qui en profitent pour faire un vœu) en guise de pourboire, je comprends que la Médusine soit de sale humeur…
En tous cas, Rumple a apprécié la rencontre… En louchant consciencieusement sur une partie de son anatomie qui n’était pas sa queue, il lui a dit :
— C’est un incroyable honneur de vous rencontrer Mélusine. J’ai écrit un livre sur vous.
Écrit, mouais… C’est un point de vue. Traduit, écrit, quelle différence, n’est-ce pas ?
— C’est MéDusine, pas Mélusine, Médusine avec D comme « démembrer ».
Je me suis éloignée juste à temps pour éviter d’être trempée. Par contre le mouvement d’humeur de Médusine n’a pas gêné Rumple qui continuait de loucher. Il se foutait pas mal de son prénom, comme de tout le reste d’ailleurs, à part peut-être de la queue…
Et l’ange de demander :
— Pourquoi vous portez des lunettes ?
Autre mouvement d’humeur, le sol est détrempé, va y avoir du boulot pour les âmes damnées qui font le ménage… Cela dit, je la comprends, expliquer mille fois dans la journée qu’on porte des lunettes parce qu’on peut pétrifier les gens d’un simple regard, c’est lassant, surtout quand on n’a pas le droit de les enlever malgré les pulsions… Cela dit avec Rumple, pas besoin d’ôter ses lunettes, tant qu’elle ne remet pas le haut, le nabot ne va pas bouger…
C’est alors, pendant que Médusine expliquait plus ou moins patiemment cette histoire de lunettes qu’il s’est passé un truc… L’ange, qui contrairement à Rumple n’avait regardé que le visage de l’ouvreuse, intrigué qu’il était par ses lunettes de soleil, a baissé les yeux. Il a dégluti, une, deux, trois fois… s’est quasiment étranglé, est devenu rouge et s’est mis à gueuler en la pointant du doigt qu’elle était une succube, une hérétique, une sorcière, une traînée, une démone, etc. Enfin des tas de trucs qu’on conseille aux gars dans son genre de brûler en place publique…
Sur quoi Médusine s’est énervée, parce que supporter des pervers et des crétins toute la journée c’est une chose, mais en plus se faire insulter par un emplumé c’était la goutte d’eau qui faisait déborder la vasque, dans laquelle elle a d’ailleurs tenté de le noyer quand, très lâchement (et en ricanant) je me suis éclipsée pendant que Rumple les mitraillait de photos qu’on retrouvera certainement sur son blog…
J’ai retrouvé le chien à l’entrée, me suis cachée et j’ai sorti mes clopes.


*Chers lecteurs, nous allons encore abuser de votre bonne volonté, mais il est temps de mettre fin à l’effet flash-back, veuillez néanmoins garder vos ceintures attachées jusqu’à l’arrêt complet du texte, merci.*


Finalement la journée semble prendre un meilleur tour…


***


J’ai pas vraiment compris ce qui m’arrivait…
Je flânais tranquillement le long du mur de la section chrétienne, j’envisageais d’aller faire un tour au palais, quand il est sorti de nulle-part en gueulant comme un porcelet.
C’était le touriste fraîchement décédé du matin. Il m’a percutée, a voulu se relever, s’est pris les pieds dans la lanière de sa sandale et m’est retombé dessus. C’est là qu’ils ont déboulé. Une bande d’anges déchus de sale humeur. Et moi je me suis retrouvée, malgré mes protestations, dans les bureaux de la sécurité. Et encore, je ne m’y suis pas retrouvée toute seule, sinon j’aurais peut-être eu une chance de m’en tirer plus vite…
J’ai bien essayé de leur montrer mon sauf-conduit, mais il était taché, thé, café, ou un truc du genre… Je n’ai jamais été particulièrement soigneuse, surtout depuis que je bosse ici. Et ils n’ont rien voulu savoir.
En glanant par-ci par-là quelques infos, j’ai appris que le touriste, qui avait certainement dû agacer Gabriel, avait été puni plus sévèrement que prévu, mais qu’il s’était enfui. On se demande comment un gars si con a pu réussir ce coup de maître. Enfin moi je me le demande, parce que ceux de la sécurité eux ne se posent pas la question, ils pensent juste que je l’ai aidé, comme si je n’avais que ça à faire… En plus moi je suis allergique aux beaufs, c’est bien connu. Pourquoi l’aurais-je aidé à s’enfuir ?
Et si c’était tout… Mais non ma bonne dame, car là-bas j’ai retrouvé Rumple et ce crétin a gueulé en me voyant :
— Ah, Saveria, il était temps que vous arriviez, ces abrutis ne veulent rien comprendre !
Visiblement lui non plus n’avait pas trop compris l’affaire. Je n’ai rien contre le port de menottes en certaines occasions, mais franchement si j’étais venue pour le délivrer, je me serais abstenue d’en porter, surtout vu la tronche de ceux qui m’escortaient…
Du coup ils ont décidé que nous étions complices et nous ont accusés de terrorisme et de crime contre la chrétienté, rien que ça…
De toute façon c’est bien connu que les chrétiens ne peuvent pas blairer ceux qui bossent aux enfers grecs. Bon je n’aurais peut-être pas dû le leur dire, mais j’étais énervée… Et puis ils ne nous laissaient rien expliquer aussi… C’est pas parce qu’ils sous-louent une partie de nos enfers qu’ils vont commander ! Et ça non plus ils n’ont pas aimé se l’entendre dire… Jamais je n’apprendrai à la fermer…
Non mais franchement, si notre intention avait été de porter un coup fatal à l’organisation chrétienne en commençant par les enfers, est-ce que je me serais contentée de libérer une âme et Rumple de…
Ouais, bon, laissez-moi vous raconter ça autrement.
Après avoir profité du spectacle et s’être plus ou moins fait jeter de l’arène pour diverses raisons (une insignifiante histoire de fauche de nourriture, d’après ce qu’on m’a dit plus tard. Rumple a pour principe de ne jamais payer ce qu’il mange et vu comme il est gras, il s’en sort bien en général…), Rumple a pensé qu’il était temps de déjeuner… Et il n’a rien trouvé de mieux que de s’installer devant un des brasiers infernaux et d’en faire baisser le feu pour y faire griller son repas…
Il s’est fait alpaguer par les gardes et les a traités de racistes… Il prétendait faire griller du ficatellu (m’est avis qu’il n’en a jamais vu de sa vie, de toutes façons il ne sait même pas prononcer le mot. On pourrait même parier qu’il s’agissait plutôt de merguez… La fameuse nourriture volée ? Sans aucun doute…). Il l’a d’ailleurs redit durant notre interrogatoire en précisant d’un ton véhément :
— C’est ethnique ! Vous n’avez aucun respect !
Si je n’étais pas dans une situation si fichtrement embêtante, ça me ferait presque rire… Cela dit, j’ai intérêt de m’abstenir cette fois, parce qu’ils seraient bien capables de m’envoyer nettoyer la grotte de l’Hydre et quand on sait ce qu’elle bouffe…
— Vous vous foutez de nous ? A répondu un des anges.
Ils étaient deux, un petit nerveux qui n’arrêtait pas de gigoter et un grand endormi.
Moi je n’ai rien dit, mais je n’étais pas loin de penser la même chose… Cela étant, je n’allais pas apporter de l’eau à leur moulin en disant que peu importait ce qu’il avait voulu griller… Après tout si le coup du racisme pouvait marcher et ne serait-ce que les déstabiliser un peu…
Pendant un moment ça a semblé être le cas, puis le petit s’est énervé.
Je lui ai alors demandé où étaient les gardiens de brasiers quand Rumple avait fait baisser le feu, parce qu’après tout les surveiller c’est leur boulot et ils ont dû être absents un sacré moment… Il a commencé à balbutier une histoire de pause syndicale imprévue et de partie de pétanque, puis il s’est repris et a sautillé en nous pointant du doigt et en nous traitant de débauchés… C’est peut-être un cousin de Glorfindel… Dommage que j’oublie toujours son vrai prénom, pour cette fois il aurait peut-être pu servir…
Et l’ange a continué de déblatérer sur le fait qu’il n’avait jamais vu pareils anarchistes… J’ai alors appris qu’il avait pris ses petits renseignements sur nous… Ils n’ont vraiment que ça à foutre…
Il a raconté que Rumple avait jeté son string à la foule et couru à poil dans l’arène (mais ça n’est pas pour ça qu’il s’en est fait jeter, car comme je l’ai fait remarquer à l’ange, il ne serait pas le premier…)
— Y a allusion a gueulé le petit en sautillant toujours et en me montrant du doigt, y a allusion, on ne se moque pas de nos dirigeants !
Franchement j’aurais dû me taire, parce qu’il a décidé de passer à mon cas…
Paraît qu’on m’aurait vu dealer près du fleuve… Me suis contentée de filer des clopes à Diony, pas vraiment en échange du petit flacon qu’il m’a donné, mais ça peut prêter à confusion… Paraît aussi que je dois avoir une âme terriblement dévoyée pour ne même pas avoir un ange-gardien à mes côtés… Le connaissant ce n’est peut-être pas faux, parce que ceux qui me l’ont refilé ont vraiment dû vouloir me punir… Paraît aussi que je n’avais rien à faire en dehors des bureaux pendant mes heures de travail et que mon alibi ne valait rien…
En bref, il avait décidé que j’étais coupable.
Et ce salaud d’ange semblait sérieusement jubiler. Il était tout excité. Au bout d’un moment il a fini par balancer ses notes et demander à l’autre qui était de garde.
L’autre a répondu que c’était Gabriel et le petit a commencé à ricaner et à nous expliquer avec emphase qui est l’archange Gabriel…
Parce qu’avec lui on allait moins rigoler, nous a-t-il dit. Hérétiques que nous étions…
Il ne doit pas le connaître comme je le connais, faut croire…
Sûr qu’il devait être content que ce soit Gabriel, parce que, voyez-vous, la plupart des archanges sont des… bon, allez, soyons francs, les archanges sont des branleurs. Faut pas se faire d’illusions, contrairement à ce que raconte la légende populaire, archange c’est de la gnognote dans la hiérarchie divine, un peu comme être ministre de l’écologie, voyez ? Faut pas oublier qu’il y a neuf chœurs angéliques et sept qui sont supérieurs aux archanges… Bon, après faut aussi relativiser parce que les autres n’en foutent pas lourd non plus, du travail de bureau pour les cinq chœurs suivants et acte de présence au paradis pour les deux autres, et vas-y que je ronfle sur un nuage, vas-y que je me gratte la lyre en écoutant des psaumes, chantés la plupart du temps par le chœur bénévole des Vertus…
Les seuls à bosser, même s’ils le font souvent assez mal, ce sont les anges. On ne leur a pas expliqué qu’aider les mortels ne signifiait pas non plus ne jamais leur lâcher les basques. Au moins faut le reconnaître, y a de l’effort et puis il n’y a pas que des anges-gardiens… Enfin, on leur refile toutes les basses-besognes et on les casse consciencieusement, c’est vrai qu’il y a de quoi devenir frustré à force… Ces deux-là nous le prouvent. L’un aimerait être ailleurs, l’autre doit souvent regretter de ne pas avoir chuté avec Lucifer et ses copains, avant de se flageller pour avoir eu de si mauvaises pensées… Et je ne parle même pas du cas Glorfindel qui à lui tout seul ferait la fortune d’un nombre honorable de psys… Et le bonheur d’un certain nombre de théologiens peut-être.
Mais les archanges dans tout ça ? Ben ils supervisent les anges… Métier passionnant au demeurant. Ils s’occupent aussi du purgatoire et un peu des enfers, en partenariat avec les ducs infernaux…
Maintenant, de vous à moi, faut aussi savoir une chose, la plupart des archanges sont des pistonnés dont on n’a pas voulu au paradis avec ces empaffés de chérubins et de séraphins pour des raisons propres à chacun d’entre eux. Raphaël, par exemple, c’est l’excité de service, je l’ai rencontré dans une soirée, c’est le genre à porter la toge officielle, mais à mettre des colliers de chien couverts de strass comme bracelets, voyez ? Dilettante, anarchiste et tout ce qui s’ensuit… Pensez donc que Dieu ne voulait pas voir sa gueule au Paradis, neveux de Saint Pierre ou pas…
Et je ne vous parle même pas d’Uriel qui passe son temps à méditer à poil sur la plage pour ouvrir ses chakras et qui essaie de vous faire croire que ce qu’il cultive dans sa serre c’est de la verveine…
Évidemment à côté de tout ce ramassis de dilettantes, Gabriel passe pour l’archétype même du juge austère, une main de fer dans un gant de fer… J’aurais des choses à dire à ce sujet et sur ce que ça peut cacher d’ailleurs…
J’en étais là de mes considérations quand l’autre ange, le grand, sans doute fatigué d’écouter piailler son collègue est entré avec Gabriel. Je ne l’avais même pas vu partir…
L’exalté non plus d’ailleurs, parce qu’en les entendant entrer il a fait un tel bond qu’il s’est cogné la tête au plafond et pourtant il partait de bas… Il a commencé sa petite séance de léchage de bottes, entrecoupée d’explications sur nos soi-disant crimes, tandis que le regard naturellement noir de Gabriel, qui était passé quelques secondes par la phase consternée en nous apercevant, redevenait parfaitement noir.
— Vous m’avez dérangé pour… ça.
L’excité de service aurait pu se faire mal en tombant de cul par terre, s’il ne tombait pas déjà de si bas. (Sa petite taille deviendrait-elle une obsession ? Je crois qu’il me rappelle un président, c’est peut-être ça…)
Il a bien essayé de balbutier quelques explications supplémentaires sur notre terrible crime contre la chrétienté, mais Gabriel a secoué la tête et est parti. Rumple et moi n’avons pas demandé notre reste. Enfin… Rumple a quand même demandé à l’ange endormi s’il pouvait garder les menottes en souvenir…
J’ai croisé le regard, toujours aussi noir, de Gabriel dans le couloir, et il semblait me dire « toi t’as pas intérêt de me refaire un coup de ce genre. » C’est que ça prend du temps de se construire une réputation comme la sienne… Si on devait passer l’éponge sur chaque incartade des nanas par qui on se fait fouetter de temps en temps…
Enfin, pendant tout le trajet de retour j’ai dû écouter Rumple se vanter de nous avoir sortis de là avec son histoire de racisme et ses nombreuses relations dans les sphères angéliques…
Comme il était déjà tard j’ai récupéré mes affaires au bureau et attendu la navette pour rentrer.
En fumant ma clope sur le quai je songeais à appeler Gabriel en rentrant, pas pour le remercier mais plutôt pour lui rappeler qu’il a oublié son fouet chez-moi… Je pourrais peut-être lui suggérer de venir le récupérer… La journée a été longue…
J’allais poser le pied dans la barque quand j’ai entendu hurler mon nom d’une voix aiguë.
— Saraaaa, Saaaaaraaaaaaaaaaaa !!!
Je ne me suis pas retournée, je suis montée dans la barque pour qu’elle démarre et seulement ensuite j’ai jeté un coup d’œil à Glorfindel qui courait vers moi, cheveux en pétard et toge déchirée laissant voir des marques de griffures qui à mon avis ne résultaient pas d’une bagarre avec Médusine, elle tient trop à ses ongles…
J’ai haussé les épaules, du style « désolée, je ne peux rien faire, la navette part automatiquement. » Je l’ai regardé devenir une minuscule petite tache blonde et furieuse dans l’obscurité du quai, puis j’ai cherché mon portable.
Pfou, c’est vrai qu’elle a été longue cette journée…

mercredi 2 juillet 2014

PAL de vacances

J'ai l'impression de ne jamais avoir aussi peu lu que durant ce premier semestre 2014. J'ai pourtant des livres très prometteurs dans ma PAL, mais la fatigue et le manque de temps ne me facilitent pas les choses.
Heureusement, mes vacances se profilent à l'horizon et, même si je n'aurai certainement pas la possibilité de lire tout ce que je veux (faut bien garder un semblant de vie sociale) je compte bien en profiter si mes yeux acceptent de suivre. L'été est toujours un moment un peu délicat pour eux.
Mais je suis optimiste et me suis donc concocté une petite liste.


Les livres que je vais lire en priorité :


Morwenna de Jo Walton.
Celui-ci il me le fallait. J’ai très hâte de pouvoir m'y plonger.


Les Rêveurs de l’Irgendwo, intégrale du cycle de Lanmeur t3 de Christian Léourier
Dans ma PAL depuis sa sortie… Je devais profiter de mes vacances estivales de 2013 pour le lire et il est encore là, à me tendre les pages. J’attendais un moment de tranquillité d’esprit et de disponibilité pour en profiter au maximum.
J’espère que cette année ça ira mieux.


Le goût des cendres de Maëlig Duval
J’ai eu un grand coup de cœur pour L’après-dieux, j’espère qu’il en sera de même pour ce roman-ci.


Ceux qui traînent dans la PAL depuis trop longtemps alors que j’ai très envie de les lire :
- The ocean at the end of the lane de Neil Gaiman
- Porcelaine d’Estelle Faye
- Les outrepasseurs t1 de Cindy Van Wilder
- L’anthologie Ghost stories


Quelques derniers arrivés qui font envie :
- Bel Ange, Le baron noir t2 d’Olivier Gechter
- Fées, weed et guillotines de Karim Berrouka
- Folies, anthologie des artistes fous


Un peu de numérique pour les jours où mes yeux feront des caprices :
- Sainte Marie des ombres t1 de Sophie Dabat
- Les marcheurs de brume de Sophie Fischer
- Le cahier d'histoires de Cécile G. Cortes
- Initiation, Chroniques de Bonfire t1 d'Imogen Rose

mardi 1 juillet 2014

La ballade de Bobby Long

Un roman de Ronald Everett Capps, publié aux Éditions Rue Fromentin.


*


la ballade de bobby long




Bobby Long et Byron Burns se connaissent depuis toujours. Ils ont partagé les fêtes insouciantes de la jeunesse et les coups durs de l'âge adulte. Installés avec leur amie Lorraine à la Nouvelle-Orléans, ils laissent filer les journées , en parlant de livres, de femmes et en vidant des verres de vodka orange dès le petit déjeuner.
Quand Lorraine meurt subitement, Hanna, sa fille âgée de 17 ans, débarque chez les deux hommes. Elle bouleverse leur quotidien par sa franchise, sa jeunesse mais aussi par la résignation et le cynisme de sa génération. La cohabitation est houleuse mais Bobby et Byron décident de lui prouver qu'aucune vie n'est jouée à 17 ans.



Comment trouver les mots justes pour parler de cet étrange roman ?
Mon avis n’a cessé d’osciller au rythme de cette histoire, elle-même toute en circonvolutions. Et au final je crois que si je ne l’ai ni aimée ni détestée, il est clair qu’elle ne m’a pas laissée indifférente pour autant.
Tout commence avec trois paumés qui décident de vivre ensemble dans une chambre d’hôtel miteuse à la Nouvelle-Orléans. Ils semblent de prime abord aussi louches que sympathiques, puis, petit à petit, ils font pitié et agacent.
Lorraine est une gentille fille, mais totalement déconnectée de la réalité. Tant qu’elle peut s’empiffrer toute la journée et s’évader dans son petit monde quand la vie la déconcerte un peu trop, tout va bien. Les deux hommes sont par contre nettement plus horripilants.
Byron, le plus modéré du trio, est Issu d’un milieu aisé, ancien professeur de littérature, c’est à se demander comment il a atterri là… Se jugeant trop intelligent, comme son pote Bobby d’ailleurs, il pense que son amour pour les femmes, l’alcool et la littérature est responsable de sa déchéance. Au fond on ne peut pas lui donner tout à fait tort à ce sujet.
Le dernier membre de ce petit groupe n’est autre que le très bavard (et aussi très lourd) Bobby Long. Le plus taré de tous. Il parle sans arrêt, aime raconter des saloperies aux gamins qui croisent son chemin… Mais de temps en temps, il y a comme des éclats de poésie qui émanent d’un coup de sa personne, pour mieux s’évanouir ensuite dans le graveleux.
J’avoue avoir particulièrement détesté Bobby qu’on nous présente comme un homme extrêmement intelligent, mais justement très immature émotionnellement en contrepartie. Il est assez déstabilisant, égoïste, narcissique au dernier degré, franchement crade, et rien dans son comportement ne tend à le rendre sympathique, du moins à mon sens.
La vie d’alcolos de tout ce petit monde va être bouleversée par la disparition de Lorraine et par l’arrivée de sa fille Hanna, tout aussi paumée, mais pour la bonne raison qu’elle n’a pas eu toutes ses chances dans la vie, contrairement aux deux hommes. Alors, dans un moment de grand égarement (à moitié pour la sauter, à moitié par affection pour Lorraine), ils lui proposent de la prendre en charge, décidant qu’elle a encore toute la vie devant elle et qu’elle ne doit pas la gâcher. Ils sont persuadés de pouvoir l’aider à reprendre ses études.
C’est en gros le premier tiers du roman, celui que la quatrième de couverture nous dévoile, ce n’est donc pas vraiment un spoiler. L’idée, dans cette première partie, est de comprendre qui sont ces marginaux et de voir comment ils vivent. Leur quotidien est, de fait, assez hallucinant.
Ce récit est glauque, poisseux, crade, assez absurde, mais aussi étrangement poétique et émouvant parfois. J’avoue avoir été plus séduite par la partie dans laquelle apparaît Hanna et plus spécifiquement par le dernier tiers de l’histoire. La jeune fille, une vraie ado, très réaliste, apporte au roman une certaine fraîcheur par sa jeunesse, mais aussi une vision plus aiguisée du monde dans lequel elle évolue, en comparaison de ses compagnons toujours saouls comme des barriques. Elle est légère et capricieuse, mais aussi intelligente, drôle, attachante. Elle peut faire ressortir le meilleur comme le pire de Bobby et Byron.
Et l’histoire oscille donc ainsi, entre exaspération et émotion au fil des aventures de cet improbable trio. Hanna et son éducation deviennent la priorité des deux hommes, mais s’extirperont-ils vraiment du bourbier dans lequel ils se complaisent ?
J’ai ressenti très peu d’empathie envers ces personnages, censés être trop intelligents pour supporter ce monde, mais extrêmement lourds le plus souvent. L’auteur essaie sans doute de nous démontrer que la poésie contraste magnifiquement avec le sordide et qu’elle peut même s’y épanouir comme une fleur vénéneuse, cependant cela n’a pas bien marché avec moi. Ces types-là ont choisi leur vie de paumés, ils l’aiment ainsi, tant mieux pour eux. Je ne suis parvenue la plupart du temps qu’à voir deux gros dégueulasses obsédés, malgré toute leur culture et la gentillesse dont ils arrivent à faire preuve de temps en temps… Malheureusement, je crois que cette mauvaise image persistera plus dans mon souvenir que leurs bons côtés.
Au final, j’ai trouvé ce roman assez plat, que ce soit dans l’écriture, assez linéaire, ou dans le récit. J’ai bien conscience qu’il y avait quelque chose à voir et que je ne l’ai pas vu avec le bon regard. Tout embryon de poésie ou d’émotion, au lieu de se développer et de prendre forme dans mon esprit de lectrice s’est vite flétri face à la « glauquitude » de cette histoire et de ses personnages. Hanna et Byron, dans leurs meilleurs moments, rattrapent un peu l’ensemble, mais pas suffisamment pour me rendre cette lecture inoubliable.
Il existe un film, Love Song, adapté de ce roman. Je le regarderai peut-être, si l’occasion se présente.


*



dimanche 29 juin 2014

Le stage infernal, Ep4

L’enfer c’est les autres.
Ça, j’en ai la certitude vu qui m’accompagne…
Ce n’est pas tant le chien… Si on excepte sa manie de s’arrêter tous les trois pas pour pisser, Cerbère est plutôt un chouette clébard. Enfin, quand toutes ses têtes sont du même avis… Peu de gens savent qu’il peut, dans une certaine mesure, changer d’apparence, du moment qu’il reste canidé à trois têtes. Aujourd’hui, c’est un triple colley, mais parfois il se permet quelques petites fantaisies comme une tête de labrador, une autre de york et la dernière de beagle, avec un corps de saint-bernard… Perturbant…
Mais ici on apprend vite à cultiver flegme et désintérêt, c’est une question de survie… Alors un chien à trois têtes, on est bien forcé de s’y faire… Et puis comparé au reste, notamment aux autres bestioles à plusieurs têtes, ce n’est pas si terrible…
L’enfer n’est donc ni une question de créatures bizarres ni de lieu, non, c’est définitivement les autres : les collègues inhumains qui me forcent à aller nourrir l’Hydre et les deux spécimens qui m’accompagnent…
Pour me consoler, je me dis qu’avec de la chance l’ange ne fera pas long feu… Rumple, par contre, se sent déjà chez lui. Il regarde tout avec intérêt, il doit même regretter de ne pas avoir d’appareil photo… Pourtant on n’a rien vu de grandiose pour l’instant, on se contente de suivre la route qui mène au Tartare et qui longe la section qu’on loue aux chrétiens.
L’ange, lui, me colle plus que de raison, il est si effrayé qu’il va finir par mouiller sa toge. C’est vrai que sorti des bureaux, quand on passe à côté de la section chrétienne, même de loin, on entend des cris à vous glacer le sang. D’un certain côté, vu la chaleur qui y règne, c’est rafraîchissant…
Oh la vilaine moi, je m’étais promis d’arrêter les jeux de mots débiles…
Enfin, il est hors de question qu’on aille voir de plus près les chrétiens, je n’ai aucune envie de me roussir le poil devant les fourneaux pour distraire ces deux pervers. Par contre je me demande, aller chez l’Hydre tout de suite ou faire traîner ? Elle est de mauvaise humeur quand on l’a fait attendre, mais d’un autre côté je pourrais peut-être refiler la corvée à quelqu’un en chemin… Mouais, on va faire traîner…
— Saveria, vous pourriez commenter un peu plus cette visite. Vraiment, vous n’avez aucun sens du spectacle.
Soupir… Mon vieux, si tu savais…
— Et si nous allions plutôt voir la prairie aux asphodèles et les champs élysées ?
Il n’y a pas grand-chose à voir dans la prairie, à part de temps en temps quelques âmes qui flânent. Les champs élysées sont plus intéressants. Mais ce qui me motive à aller par là-bas c’est surtout qu’avec un peu de chance je pourrais les traîner aux abords du palais, croiser Hadès et me plaindre… Cependant l’ange ne semble pas ravi, il préfère croire qu’aucun paradis n’existe en dehors du sien, quand à Rumple, il ne trouve d’intérêt qu’aux tortures, évidemment… Après tout, c’est pour ça qu’il est devenu prof.
Je soupire encore, bon, je vais les emmener boire un verre chez Sisyphe…


***


— Et là c’est le Léthé.
— Tout comme dans l’Eneas ?
Réfléchis Sara, tu l’as lu, mais oui tu l’as lu… Enfin…
— Oui, oui, exactement comme dans l’Eneas.
— On peut goûter l’eau ?
— Ma foi, si vous avez envie d’oublier jusqu’à votre nom.
— A dire vrai j’adorerais oublier mes ex-femmes…
— On ne choisit pas, c’est tout ou rien.
En fait, ça n’est pas tout à fait vrai, on peut le diluer et je connais même quelqu’un qui en fait commerce… Si je n’avais pas peur de lui causer des ennuis, je dénoncerais volontiers celui qui lui sert de revendeur pour le coup de pute qu’il m’a fait tout à l’heure…
Ou alors je pourrais en faire boire une bouteille à Glorfindel, histoire qu’il oublie sa fonction d’ange-gardien…
Zurflute, je n’aurais pas dû le penser si fort.
L’ange persiste à désapprouver chacune de mes phrases ou pensées par de petits « humpf » agacés. J’arrive de mieux en mieux à l’ignorer, mais lui n’a pas dû louper mon idée… Subtilité, ma fille, subtilité…
Avant de passer chez Sisyphe, je leur montre le tonneau des Danaïdes, qui se sont fait la malle depuis déjà longtemps. Elles ont monté un spectacle de danse orientale. Mais ici, à part regarder ce mécréant de Cerbère pisser sur le tonneau, il n’y a plus grand-chose à voir. Disons que c’est pour le principe et parce que c’est sur notre route…
Je commente d’une voix monocorde, espérant les endormir ou les décourager en chemin avant d’arriver à la partie intéressante du Tartare, celle qui est pleine de vie et d’âmes perfides toujours prêtes à vous pousser dans une arène à leur place ou au minimum à vous tirer votre sac…
Là-bas, c’est les jeux du cirque à toute heure… Et l’autre qui me parlait de sens du spectacle… C’est qu’ici on est notablement plus imaginatif que les chrétiens au niveau supplices. A leur décharge, faut reconnaître qu’ils ont tellement de monde que faire cramer tout le cheptel est bien plus rentable et facile…
Le bar que tient Sisyphe se trouve au bas d’une colline tout près du cabinet des monstruosités, de la maison des supplices et de la plus grande des arènes. Autant dire que ce salaud a eu de la chance. Tous les chemins mènent à son bar, qu’on sorte du sentier classique pour touristes frileux épris d’antiquité (et c’est de là que nous venons), de la section chrétienne ou du cœur même du Tartare, c’est toujours là qu’on arrive…
Et croyez bien que les prix sont à la tête du client… Sisyphe a le sens des affaires.
Moyennant finances, on peut même tenter de faire rouler le rocher jusqu’en haut de la pente, histoire de voir comment il a passé le temps ces derniers siècles. C’est le genre de couleur locale qui peut plaire à Rumple, mais il est trop radin. Je pourrais bien payer pour lui, rien que pour le voir se faire écraser par le rocher, mais j’ai peur qu’il ne parvienne même pas à le pousser…
On se contentera d’un petit verre à l’ombre de parasols sponsorisés par gervais… Et ce ne sera pas faute d’avoir répété au patron que franchement ça enlève à l’établissement tout son cachet infernal.


***


L’ange n’a rien voulu prendre, même pas une goutte d’eau. Il nous a traités d’hérétiques sans foi ni lois d’une petite voix aiguë et il boude depuis qu’à la fin de sa tirade Sisyphe lui a demandé d’un ton placide :
— Alors un petit verre de chartreuse peut-être ?
Au moins ça l’a fait taire.
Rumple, lui, a volontiers pris une bière étant donné que c’est moi qui paie… Et il semble beaucoup apprécier la conversation de ce cher Sisyphe. Le plus avantageux étant que je n’ai pas à écouter… Je pourrais lui payer une place à l’arène, à la fin de la journée j’oublierai de retourner le chercher et de toute façon il ne verra pas le temps passer… Oui, je pourrais…
— Bon, on y va nourrir cette Hydre ?
— Ton museau Cerbère.
Je l’avais presque oublié celui-là…
Et Sisyphe avisant le sac en papier se fout cordialement de ma gueule.
Mouais, bon, autant y aller. Non, non, vous pouvez rester, allez donc visiter, je vais vous payer un carnet de tickets, faites donc la tournée des grands ducs et…
Peine perdue, j’ai beau insister, il veut voir l’Hydre. Quant à l’ange, je n’ai même pas essayé. Avec un peu de chance, elle voudra le garder pour le dessert.
Autant y aller tout de suite…


***


Pour se rendre chez l’Hydre, il faut trouver l’entrée d’un tunnel glacé à flanc de montagne, autant dire qu’il faut faire une sacrée trotte en arrière… Je grommelle, me plains intérieurement et tant pis s’ils n’apprécient guère ma détestable compagnie, ils ne savent pas à quoi s’attendre…
À mesure que l’on s’approche, on peut entendre des grognements qui ressemblent à ceux du sanglier, mais en plus forts, et quelque chose qui semble taper sur le sol. Il y a beaucoup d’écho dans cette grotte… Le lutin n’est pas déstabilisé pour deux sous, mais l’ange me colle aux basques d’une très détestable façon.
L’Hydre a trois têtes et c’est heureux parce que j’ai vu un jour une de ses cousines mieux pourvue qui en avait sept et toutes avec un fichu caractère…
— Préparez-vous, leur dis-je avant d’arriver, une fois qu’elle aura son paquet, il va falloir détaler à toute berzingue.
— Et pourquoi ça ? Demande d’un air suffisant ce petit con de Rumple qui ne peut évidemment pas me croire sur parole.
— Vous verrez. Après tout c’est à vos risques et périls, je vous l’ai dit en chemin.
Sur-ce nous entrons dans une cavité plus grande dans laquelle une bestiole de trois mètres de haut tape sur une sorte de table en pierre avec fracas en grognant et en gesticulant autant qu’elle le peut.
— Quoi, c’est ça l’Hydre ?
Je fais oui de la tête, en ne quittant pas des yeux la bestiole qui pourrait avoir l’air résolument punk si elle n’avait teint les écailles pointues de ses têtes en rose fluo. Quel gâchis…
Je lui lance le paquet marqué d’un grand M et je m’en vais en courant, les mains plaquées sur mes oreilles.
Je n’ai pas besoin d’attendre, et je ne vais certainement pas perdre de temps à vérifier que les autres me suivent, je sais déjà ce qui va se passer et je ne veux pas être là quand ça arrivera.
L’Hydre va se jeter sur le paquet, le fouiller frénétiquement et en retirer trois petites boîtes qui semblent tout à fait inoffensives et sont pourtant pires que toutes les tortures du Tartare réunies… Malgré mes mains plaquées sur mes pauvres oreilles, j’entends son rugissement de joie. Oh non, elle a dû au moins en avoir une nouvelle…
Je cours plus vite, rattrapée malgré toute ma volonté par les premières notes de le "la musiiiiiiique" qui résonnent et résonnent contre les parois.
Sortir, sortir d’ici au plus vite…
Je m’écroule à l’entrée de la grotte aux dernières notes de "paris latino". J’ai battu mon record. Cerbère, qui attendait dehors, m’aboie avec conviction. Je ne sais pas trop s’il m’encourage ou se fout de ma gueule et ça n’a pas grand intérêt, je me traîne le plus loin possible de la grotte.


***


Je me suis assise à l’écart un moment, le temps de reprendre mes esprits en me massant les tempes, mais ça leur a suffi pour sortir de la grotte.
L’ange fredonne en souriant, je vais le buter.
Rumple, lui, semble aussi avoir goûté le spectacle. Il tient à la main l’appareil jetable que lui a vendu Sisyphe., après une négociation intense digne de ces deux marchands de tapis. Ce qu’il ne sait pas c’est que la pellicule est sûrement cuite… Enfin… Au moins j’ai achevé ma corvée pour cette fois, c’est un indicible soulagement. À côté de ça, ces deux péquenauds seraient presque distrayants.
— Enfin Saveria, vous êtes partie trop vite, c’était un fabuleux spectacle !
Je grogne :
— Déjà vu…
— Et elle fait ça souvent ?
— Au moins une fois par semaine en tout cas, quand on lui amène ses happy meals.
En plus de n’avoir aucun goût en matière de nourriture, l’Hydre est aussi affligeante question musique. Elle collection les boîtes à musique de la starac et avant son repas elle les fait toutes jouer dans un ordre précis, de la plus ancienne à la dernière petite nouvelle et, comme si ça ne suffisait pas, elle grogne en cadence. L’acoustique étant ce qu’elle est dans cette grotte, la torture en est décuplée. Mais visiblement les deux zozos ont aimé le concert privé, l’un parce qu’il doit avoir des goûts tout aussi affligeants en matière musicale que vestimentaire et l’autre probablement par masochisme…
Je devrais profiter du fait qu’ils en parlent avec tant d’enthousiasme qu’ils ne font plus attention à moi pour ramper plus loin et me cacher.
Peine perdue, ils me remarquent aussitôt.
— Et si on retournait aux arènes maintenant ?
Et puis quoi encore ? Est-ce que j’ai l’air d’être le guide du routard ?
Cela dit, ça ou retourner au bureau… Après tout, maintenant que le plus dur est fait, ces deux abrutis ne sont qu’un inconvénient mineur…
C’est parti pour une petite promenade ! Et dire que l’après-midi n’est même pas entamée… Longue journée…


À suivre…

dimanche 22 juin 2014

Le stage infernal, Ep3

— C’est ton tour.
Je lève les yeux, j’étais absorbée dans une partie de freecell particulièrement difficile. Essayez donc de vous concentrer quand vous entendez un ange à la voix particulièrement aiguë se plaindre de vous sans arrêt…
Glorfindel est indéniablement un boulet. Je crois que ce qui me dérange le plus chez lui, outre sa manie de vouloir me convertir, c’est qu’il me rappelle un ancien ami, un pique-assiette comme on en voit peu. Voilà une demi-heure qu’il déblatère à propos de ma sale mentalité de débauchée. Certes, on ne croule pas sous les appels, mais quand même il faut être sacrément sans-gêne pour monopoliser une ligne dans un bureau où on n’est pas vraiment le bienvenu… Et puis à quoi ça lui sert de traumatiser un ou une pauvre standardiste ? Car je doute sérieusement qu’on lui ait passé un de ses supérieurs… C’est simple, je pensais même à me mettre au travail tellement sa voix m’empêchait de me concentrer sur ma partie et…
— Hé toi la blondasse, je te parle.
Grognement…
Je vous présente Démonia, elle travaille à l’accueil et elle est… particulièrement accueillante, la sociabilité même. Bon, c’est vrai que j’ai tendance à me perdre dans mes pensées et à ignorer mon environnement immédiat… Mais est-ce une raison pour me parler comme si mon Q.I. ne dépassait pas celui d’une agrafeuse ?
Visiblement oui… Elle soupire, vraiment très bruyamment, et laisse tomber un sac en papier sur mon bureau. J’envisage de continuer à jouer les débiles, mais… Elle pourrait partir sans que j’aie le temps d’argumenter et je serais malgré moi bonne pour la corvée. Autant le lui dire tout de suite…
— Y a pas moyen.
Néanmoins elle est bien décidée à ignorer mon manque d’enthousiasme…
— Dépêche-toi, tu sais qu’elle est de très mauvaise humeur quand elle attend.
— Toujours pas moyen.
Je montre Chimère.
— T’auras peut-être plus de chance avec elle.
— C’est ton tour, insistent deux voix particulièrement mélodieuses.
Sarcasme, quand tu nous tiens…
Ah ouais, on le prend comme ça… Je me tourne vers Hermès, très occupé à lire le journal du turfiste.
— Et toi tu ne dis rien ?
— Mmmh, tu pourrais emmener le chien, il a besoin de se dégourdir les pattes.
J’espérais un autre genre de soutien.
— Le chien n’a pas besoin de moi pour aller se promener.
— Oh moi tu sais je le disais pour toi…
C’est ça, rajoutes-en… Essayons autre chose. En tâchant de ne pas montrer ma répugnance, je me tourne de nouveau vers Chimère.
— Et si on le jouait au black jack ?
Tiens, le flambeur lève le nez de son journal… Mais elle ne semble pas décidée. Elle lime avec application les crochets d’un de ses serpents.
— Tu triches.
Je hausse les épaules, c’est l’évidence même.
— Et alors ? Toi aussi…
— Débrouille-toi comme tu veux, c’est ton tour.
— On en reparlera la semaine prochaine !
M’énerver ne va pas me servir à grand-chose, autant essayer mon dernier argument, celui que je n’utilise qu’en cas de survie, ou pour qu’on se décide enfin à nous ramener des post it…
— Je vais le dire à Hadès.
Ricanements. Je n’avais pas prévu ça, même si ça marche pour les post it, l’encre ou les ramettes de papier… Je réajuste le tir.
— Je vais le dire à Perséphone !
Regards noirs, c’est un bon début. Démonia tente sa chance.
— Elle n’est pas là de toute façon, tu as le temps avant l’automne, et c’est maintenant que tu dois t’acquitter de ta corvée.
J’agite sous son nez un téléphone portable assez lourd pour servir de projectile dans l’épreuve du poids. On fait ce qu’on peut, au moins il est assorti à mon caractère, il est noir.
— Qu’à cela ne tienne, je peux l’appeler tout de suite, tu sais. Il passe trèèèèès bien ici.
Ce n’est pas pour rien que SFR rime avec des trucs en ère, trop cher, quelle galère… Il ne passe que sous-terre, forfait parfait pour les Enfers… Je devrais me reconvertir dans la publicité. Un slogan débile pour illustrer une publicité non moins débile ? Mais pas de problème… Me fait penser que j’ai un ex qui fait ce boulot, comme quoi…
— Si tu refuses d’aller nourrir l’Hydre, tu vas devoir faire visiter le Tartare à notre nouvelle recrue.
Warning, elle a dit ça d’un ton trop calme. Je fronce le nez.
— Et… C’est qui ?
J’essaie d’empêcher ma voix de siffler, mais en vain, tant pis, ça ne doit pas trop les choquer, après tout ce sont des créatures infernales à temps plein… De vraies vipères, elles déteignent peut-être un peu sur moi à force.
Le ton se fait doucereux, ma méfiance redouble.
— Pour que tu ne dises pas que j’essaie de te piéger, je vais aller te chercher notre nouveau collègue.
Elle disparaît, juste le temps pour moi de voir Glorfindel, plumes ébouriffées et mine déconfite raccrocher le téléphone avec fracas. Et elle revient avec… Cet être est indéfinissable, on pourrait dire lutin, mais ce serait une insulte à ce peuple. De petite taille, tout de vert vêtu, exception faite des chaussures noires, pointues et lustrées, il pourrait paraître inoffensif, mais je sais qu’il n’en est rien. Son regard brille de filouterie et son sourire aux dents légèrement pointues, dont une en or, présage de gros ennuis. Il m’a reconnue…
— C’est un plaisir de vous revoir Saveria.
En fait il n’a jamais été fichu de retenir mon prénom…
Je grommelle :
— De même, de même…
Et c’est vrai, je le suis au moins autant que lui. A savoir que je préfèrerais regarder tf1 que de discuter avec cet être visqueux, c’est dire…
Je pense à la fausse joie que j’aurais eue si je l’avais vu débarquer ici sans savoir qu’il est censé y travailler… Je me serais déjà vue lui rendre visite durant ma pause déjeuner, m’installer sur la terre rouge du Tartare pour manger en le regardant souffrir…
Un soupir, je chasse ces images idylliques, Démonia est de nouveau en train de jacter…
— … et je n’aurais jamais pensé que vous puissiez être de vieux amis.
N’exagères pas, harpie…
— Cela tombe à merveille, Sara vous fera visiter la maison pendant qu’on vous cherche un emploi à votre mesure.
Fier de lui, Rumplestilskin réajuste sur son léger embonpoint la veste verte de son costume sans âge et lisse sa barbichette grisonnante qui se termine en pointe, comme les chaussures…
Mes ongles crissent sur le bureau. Hermès a posé son journal et Chimère sa lime.
— Un travail à sa mesure ? Demande Glorfindel, curieux.
La curiosité… Péché véniel, non ? Pourvu que non…
Le nabot se rengorge.
— Je vais donner des cours de littérature aux âmes damnées, mais il n’y a pas encore d’âme assez maudite pour moi à ce qu’on m’a dit, on m’a conseillé d’attendre le prochain arrivage de politicards.
Je devrais tout faire pour qu’on m’oublie, glisser discrètement au sol, ramper vers une cachette… Mais je n’y peux rien, mon plus grand défaut, ma faiblesse, c’est que je n’ai jamais été fichue de me taire…
— Comme si l’année scolaire ne suffisait pas déjà…
Il a dû se méprendre sur mon commentaire car il me rétorque :
— Mais non enfin, vous savez ce que c’est Saveria que d’avoir trois ex-femmes, des pensions alimentaires, plus une nouvelle femme qui a tout juste vingt ans et des goûts de luxe ? En attendant septembre, il me faut un job d’appoint, j’ai été engagé au Tartare pour donner des cours de littérature et c’est ce que je compte faire !
— Au moins ça vous dépaysera.
— Oui, j’ai hâte de visiter les lieux.
Là non plus il n’a pas compris, je faisais référence à son absence flagrante de travail. En quatre ans de cours, je ne l’ai jamais vraiment vu enseigner… Piquer des stylos, se faire payer des cafés, tenter de se pendre avec le cordon du rideau, oui, mais donner des cours ? Jamais…
J’essaie d’analyser la situation, l’Hydre ou le boulet, le boulet ou l’Hydre ? De toute façon, les connaissant, ils me forceraient à me le coltiner. Oh, tu as choisi l’Hydre ? Ok, comme c’est sur ton chemin tu peux emmener ton ami voir le Tartare… Je m’y vois déjà…
Je me tourne vers Démonia, lucide et frustrée, je soupire.
— Bon, va pour la visite guidée alors.
Je me lève avant qu’elle ne change d’avis, Chimère et elle se regardent comme deux serpents prêts à se massacrer. Personne ne veut de cette corvée… À moins que ce ne soient des regards de connivence, elles sont bien assez retorses pour ça, elles pourraient tenter de refiler le bébé à Hermès…
Ce dernier a repris son journal, pauvre innocent. Je remets mon manteau et Glorfindel s’avance.
— Ah, non, toi tu…
— Je suis ton ange-gardien jeune fille. Partout où tu iras, j’irai !
Aux toilettes aussi tant qu’on y est…
Je m’apprête à répliquer, j’ai presque répliqué… Mais Hermès me parle, me demande sur qui je parierais pour la cinquième… Brise d’été ou Bel animal né cheval ?
— En fait ce serait plutôt Prince des plaines né un jour de pluie avec un facteur vent dépassant les normes de sécurités, alerte orange sur toutes les plages…
Et alors là je n’ai pas compris tout de suite, on m’a poussée dehors, fourré un sac en papier dans les bras et dit que c’était sur mon chemin.
J’entends la voix d’Hermès qui ajoute :
— Et n’oublies pas de sortir le chien.
Je n’ai pas le temps de répliquer qu’on m’a déjà claqué la porte au nez. Essayer de l’ouvrir ou frapper pendant une heure ne servirait à rien. Nos bureaux sont insonorisés et protégés par des sortilèges anti-réclamations… Quand je pense que c’était mon idée, expérience personnelle oblige… Me voilà coincée, le repas de l’hydre dans les bras, avec pour toute compagnie un ange efféminé insupportable et un lutin perfide qui me fixent avec satisfaction.
Merde, ils m’ont eue. C’était bien des regards de connivence, mais j’en étais la cible… Les salauds.
Longue journée que je disais…


À suivre…

vendredi 20 juin 2014

L'échiquier des dieux, l'ère des miracles t1

Un roman de Richelle Mead paru chez Bragelonne (il va sortir en poche fin août).


*


l'échiquier des dieux - l'ère des miracles t1 - Richelle Mead




Suite à l'échec de sa dernière mission quelques années auparavant, Justin March, enquêteur du Bureau de surveillance des sectes et cultes, s'est exilé au Panama où il a sombré dans les addictions qui l'ont toujours tourmenté. Mais à présent la République le rappelle à son service pour enquêter sur une série de meurtres rituels. Aidé dans sa tâche par une Prétorienne, Mae Koskinen, combattante invincible à la beauté surnaturelle, Justin va devoir affronter des forces bien plus redoutables qu'il ne l'imaginait. Car dans l'ombre, des puissances se regroupent, prêtes à reprendre le contrôle de ceux qu'ils ne considèrent que comme des pions sur leur échiquier.



Ce roman, assez consistant en ce qui concerne le background, m’a donné un peu de mal dans les premiers chapitres. Certains auteurs, quand ils créent un univers qui sort un peu de l’ordinaire, préfèrent marteler qu’expliquer. Je ne suis pas contre l’absence d’explications immédiates, je suis une lectrice patiente et j’aime découvrir petit à petit l’univers dans lequel m’emmène l’auteur. Par contre, je déteste qu’on me rabâche plusieurs fois une chose qui reste incompréhensible. C’est un peu ce que fait Richelle Mead dans ce début de roman, alors que je n’ai pas constaté cela dans ses autres séries. J’ai donc quelque peu peiné, au départ, à assimiler certains aspects de ce monde-là. Il m’a fallu alors stopper ma lecture pour me taper tout le glossaire, ce qui m’a profondément ennuyée, mais néanmoins éclairée.
J’ai conscience d’avoir un peu manqué de patience. Les premiers chapitres n’en sont pas moins longuets et hésitants, mais la suite mérite qu’on fasse un petit effort. L’auteur a su construire une très bonne intrigue sur plusieurs niveaux, qui se révèle prenante.
La trame est assez classique, mais mise en place dans un univers plutôt original. Je fais rarement cela, mais cette fois je vais me permettre de résumer un peu le contexte, sans spoiler l’intrigue elle-même, bien entendu. Cela aura au moins le mérite de vous aider à entrer un peu plus facilement dans l’histoire si celle-ci vous tente.
L’échiquier des dieux nous entraîne dans un monde futuriste qui a mis du temps à se relever d’un virus particulièrement dangereux pour l’humanité. Les pays les plus prospères, dont la RUNA qui occupe l’Amérique du Nord et l’AEO en Asie, sont gavés de technologie, contrairement aux autres, plus ou moins précaires que ce soit en ce qui concerne leur contexte politique et social ou leurs ressources. Ces pays moins développés sont appelés Provinces par les deux grandes puissances. Il y a là une pointe de mépris, d’autant que la RUNA montre des tendances à se prendre pour l’empire romain…
C’est grâce à une rigueur toute martiale et à des gouvernements particulièrement autoritaires que l’AEO et la RUNA ont tiré leur épingle du jeu lors du Déclin (la crise due au virus). La mainmise sur leurs populations respectives a gagné en subtilité avec le temps, mais le contrôle exercé sur les masses n’en est pas moins exacerbé. Il y a un fort contraste entre ces empires et les Provinces.
Pour résister au virus, la RUNA et l’AEO, qui refusent toujours les manipulations génétiques de peur de créer une nouvelle catastrophe sanitaire, ont privilégié le brassage des populations. Ces nations pensent également que les religions sont néfastes pour le peuple et que seul l’amour du pays doit prévaloir. Les religions sont admises, mais très strictement encadrées et, il faut le dire, plutôt malmenées par l’état. Tout est fait pour favoriser la cohésion nationale, comme par exemple le choix des prénoms des enfants (tous d’inspiration latine ou grecque).
Les patriciens, en opposition aux plébéiens qui se sont pliés aux nécessités du mélange ethnique, ont grâce à leur fortune contribué à la formation de la RUNA et ainsi gagné le droit de demeurer citoyens tout en gardant la possibilité de vivre dans des territoires leur appartenant et de se marier entre membres d’une même communauté ethnique. On trouve donc des concessions nordiques, celtes, ibériques, etc. dont les habitants tiennent à garder leurs particularités culturelles, mais surtout leur profil génétique malgré le virus qui cause des ravages dans leurs rangs.
Or, dans ce roman, nous suivons un plébéien, une patricienne et une jeune provinciale, ce qui apporte une grande diversité de points de vue.
Au début de cette histoire Mae, une prétorienne (un soldat d’élite aux capacités physiques renforcées par un implant) est envoyée en Province pour y retrouver le docteur Justin March, un ancien serviteur (ceux qui contrôlent les sectes religieuses en RUNA ; délivrant des autorisations pour les églises les moins dangereuses, traquant les autres).
Mae est la « sur-femme » de base, typique de cet auteur. Cependant ça marche toujours bien avec moi car Richelle Mead offre à ses super-héroïnes une dimension affective réelle, des sentiments, une certaine fragilité, et en fait souvent des protectrices acharnées de ceux qu’elles aiment. De glaciale, Mae devient irrémédiablement sympathique et très humaine au fil de la lecture.
Justin est quant à lui aussi agaçant qu’il peut se révéler charmant. C’est un personnage complexe, au moins autant que Mae, et j’ai apprécié son intelligence ainsi que sa vivacité d’esprit. Il y a une belle alchimie entre eux deux.
De même que pour son modèle d’héroïne, Mead a choisi un ressort courant dans ses séries : l’amour impossible. Comme c’est en général la seule alternative qu’on propose face au triangle amoureux, on va dire que ça me va, d’autant que j’aime bien ces deux-là. La relation trouble et en dents de scie qu’ils entretiennent apporte beaucoup au récit et ne manque pas de subtilité. Elle sonne vraie, contrairement à beaucoup de romans que j’ai pu lire récemment. On pourrait reprocher à l’auteur cette constance dans ses choix narratifs, mais il est indéniable qu’elle s’en sort admirablement.
Les personnages secondaires qui gravitent autour de Justin et Mae sont tout aussi attachants. Mead a créé une cohésion de groupe intéressante au niveau familial comme dans celui du travail et des amitiés.
Le récit est narré à la troisième personne, mais se focalise à chaque chapitre sur un personnage en particulier, que ce soit Mae, Justin ou Tessa, la jeune fille que celui-ci a pris sous son aile. L’auteur se libère ainsi de la contrainte qu’aurait posé une histoire à la première personne, qui mettrait de côté les sentiments et certains actes des autres personnages, tout en permettant à ceux-ci de s’exprimer quand même tour à tour, malgré un peu de distance.
Chacun a quelque chose de particulier à apporter au récit. Justin est très intelligent, il remarque ce que d’autres ne voient pas, il offre son point de vue de plébéien de basse extraction qui a réussi dans la vie. Mae est une patricienne et un soldat, elle est plus dans l’instinct et le ressenti. Elle montre l’autre face de la RUNA, celle d’une quasi-noblesse sur le déclin. Quant à Tessa, elle est tout aussi essentielle malgré les apparences. Elle apporte une vision extérieure de la RUNA et on peut s’identifier à elle au regard de ce que nous trouverons aberrant dans la façon de vivre de ces gens. Cependant on la trouvera aussi parfois très naïve. Tessa apporte une vraie fraîcheur et de l’équilibre au récit.
J’ai beaucoup apprécié de voir évoluer ces personnages ainsi que toutes leurs interactions. L’enquête est très intéressante et bien construite. Certains trouveront peut-être cet imbroglio religieux un peu lourd, surtout au début, mais il m’a plu. L’auteur connaît bien la mythologie et en joue. Les férus de mythes apprécieront l’usage de ceux-ci et les références, mais si vous ne chopez pas les clins d’œil au vol, ça n’est pas non plus trop grave.
Il y a bien quelques cafouillages qui laissent un peu perplexe. On nous dit par exemple à un moment qu’on ne trouve pas de drogues vraiment efficaces en RUNA et pourtant Justin (et même Mae dont l’implant assimile drogue et alcool pour en purger son organisme) arrive à se mettre la tête à l’envers. Vous me direz qu’interdire est une chose, empêcher en est une autre, mais en RUNA ou tout le monde est ultra-surveillé, je me demande comment cela peut être un problème, à moins bien sûr que ce ne soit voulu… Ceci dit, ce ne sont au final que des détails.
Après des débuts un peu laborieux, L’échiquier des dieux s’est révélé être une excellente surprise, un très bon bouquin pour se distraire. L’auteur dose savamment tous les aspects du récit, l’enquête, les révélations concernant le passé des personnages, leurs relations présentes, l’adaptation de Tessa. Cela donne corps à l’histoire, ça renforce sa cohérence en n’omettant aucun aspect de la vie des personnages. Ils n’en paraissent que plus réels et attachants.
J’ai déjà envie de lire la suite.


*


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