mercredi 10 octobre 2012

Le cycle de Lanmeur, intégrale T2 : Les Enfants du Léthé

De Christian Léourier, publié chez Ad Astra.


Présentation de l'éditeur :
Lanmeur, planète-mère du Rassemblement, poursuit son grand dessein de colonisation…
Sur ces deux planètes que sont Borgœt et Ti-Grid, sa domination est totale. Borgœt, la planète bagne, et Ti-Grid, la pacifique, en sont les exemples frappants. Tandis que depuis sa prison à ciel ouvert, le Camp 23, Garth survit aux côtés de l’étrange Iwerno et tente d’échapper aux effets du Léthé, la drogue de l’oubli, Skiath part en quête de son nom véritable, celui qui lui dictera sa propre loi, sur son monde où le Lagad, l’épice rituelle, apporte perception et vérité… Mais la seule issue possible, pour ces deux hommes, n’est-elle pas dans la révolte ?

Voici réunis pour la première fois en intégrales les romans du cycle de Lanmeur, pièce maîtresse de l’œuvre de Christian Léourier. Les Enfants du Léthé, qui contient Les Racines de L’Oubli, La Loi du Monde et Le Secret (nouvelle inédite), nous plonge à nouveau dans cette fresque monumentale, véritable classique de la science-fiction française. Avec Christian Léourier, nous embarquons à la rencontre de l’Autre, dans des récits où se déploient avec bonheur le talent d’imagination d’un Jack Vance, l’élégance d’écriture d’une Ursula Le Guin et l’intelligence de récit d’un Asimov.


C’est avec un peu d’inquiétude que j’ai ouvert ce second tome de l’intégrale de Lanmeur. Je craignais de ne pas retrouver la magie qui a fait du précédent volume un véritable coup de cœur, tour de force d’autant plus grand que chacun des trois textes composant Les Contacteurs a su me séduire à sa manière. Cependant, mon inquiétude était tout à fait vaine, la lecture de Les Enfants du Léthé fut tout aussi passionnante et enrichissante.
Le style de Christian Léourier est toujours très évocateur, subtil et poétique, c’est un vrai plaisir de le lire et de se laisser emporter par ses mots. Je vous avais parlé dans mon billet concernant le premier tome de cette étrange qualité descriptive de l’écriture qui rend très vivants et palpables certains moments, mais laisse volontairement dans le flou certaines choses afin, à mon avis, d’accentuer le côté un peu onirique qui surgit parfois dans ces histoires. J’ai retrouvé cela dans ce volume, bien que de manière un peu moins marquée dans son contraste onirique.
Si les trois romans du premier volume m’avaient inspiré des sentiments et des réflexions complémentaires s’inscrivant dans une certaine cohérence de pensée qui m’a permis d’en parler de façon globale, ce n’est pas le cas des trois textes qui constituent Les Enfants du Léthé, aussi vais-je devoir les distinguer les uns des autres dans cette chronique.

Le premier roman, Les Racines de l’Oubli, est aussi le plus long, il constitue la moitié de l’ouvrage à lui tout seul. C’est un texte fort en émotions et d’une profonde portée philosophique. Ma lecture fut intense, voire compulsive. Aussi effarante qu’elle est intelligente et bien construite, cette histoire m’a beaucoup apporté.
Les Racines de l’Oubli nous amène sur Borgoet, une planète de l’empire lanmeurien envahie par la jungle. Borgoet est une prison naturelle et pas seulement parce qu’on ne saurait s’échapper d’une planète sans astronef. La jungle, omniprésente, envahissante, est une véritable entité qui prolifère sans cesse. Lanmeur, qui veut s’emparer de ce monde, plus par fierté que par réel intérêt d’ailleurs, a besoin de le défricher et qui envoyer d’autre que des prisonniers sur cette planète hostile où même les plantes veulent votre mort, où cesser de travailler équivaut à être englouti par la jungle ?
Si j’avais été marquée par cette façon si vivante de décrire le froid qu’on peut le ressentir dans L’homme qui tua l’hiver, c’est l’enfermement, la sensation d’étouffer, qui m’a submergée en lisant Les Racines de l’Oubli. Au fur et à mesure de la lecture, on se sent piégé, comme les personnages, et on expérimente vraiment cette sensation de lutte permanente pour survire.
Rien que pour cela, ce texte serait impressionnant, mais il y a bien plus derrière les mots. J’ai été bouleversée, ce qui pour moi n’est pas un mot employé à la légère, par ce récit, par les questions qu’il pose comme par ses références subtiles à notre propre histoire mondiale, qu’il s’agisse de rébellions de nations plus ou moins jeunes, des dérives engendrées par ces révoltes ou encore de ces îles et colonies où l’on déportait bagnards et prostituées, orphelins et pauvres hères.
Ce roman nous parle de la construction de soi autant que de la construction du monde. Plutôt que de nous les décrire, Christian Léourier transpose les inégalités sociales de manière très intelligente et non sans une certaine ironie. Il nous fait nous interroger sur ce qui peut faire de nous quelqu’un de bien ou de mauvais, selon notre naissance ou les aléas de l’existence, mais aussi selon nos choix de vie, voire de survie.
Il est également question de notre rapport au passé car c’est souvent du passé que nous viennent les réponses, de l’expérience de nos ancêtres naît notre capacité à construire notre avenir. Quand on essaie de l’occulter, on n’a pas d’identité présente et donc pas d’avenir. Tout ce que Lanmeur a laissé aux bagnards de Borgoet est leur nom, mais c’est une coquille vide, la punition suprême pour certaines civilisations était d’être privé de nom et, par le fait même, d’identité. Ils vivent dans l’instant pour survivre, comme des animaux, mais en conquérant leur passé ils deviennent aptes à vivre et à avancer, ils redeviennent eux-mêmes.
D’une certaine façon, ce texte rappelle les mythes qui transparaissent dans les récits du volume précédent, mais d’une façon plus pragmatique, moins théorique et plus visuelle dirai-je, appliqués à des notions qui nous sont plus familières car reliées à notre propre histoire.
Au-delà de leur aspect religieux, les mythes répondent aux grandes questions que l’humanité s’est toujours posées : d’où venons-nous, qui sommes-nous et où allons-nous ?

Beaucoup de choses m’ont marquée dans ce texte et me donneront matière à réfléchir encore longtemps, de la condition des femmes aux affres de la révolte, en passant par la notion même d’humanité, mais ce que j’en retiendrai le plus c’est cette réflexion sur l’essence de la liberté. Est-ce que la liberté équivaut à pouvoir aller où l’on veut et faire ce que l’on souhaite ou est-ce simplement tout faire pour garder son libre-arbitre, choisir d’être soi dans chaque décision même si elle est mauvaise pour notre bien-être personnel ? Comment devenir, et de surcroît rester, un homme juste dans une société pourrie jusqu’à la moelle ?
Pour tout cela, Les Racines de l’Oubli est vraiment un magnifique roman.

La Loi du Monde est le deuxième texte de cette intégrale. L’histoire générale d’un monde y rejoint de nouveau la légende, bien que de manière beaucoup moins marquée que dans Les Contacteurs. Plus que la légende d’un peuple, il s’agit d’une légende personnelle, un mythe fondateur à l‘échelle humaine ou comment certains êtres sont voués à infléchir la destinée de leur peuple. C’est la quête identitaire d’un homme qu’on a voulu héros malgré lui.
Et moi je suis restée sur le bord du chemin, malgré tous mes efforts pour entrer dans cette histoire. J’ai su dès le départ que ça ne marcherait pas, sans pourvoir m’expliquer pourquoi. J’aime les quêtes identitaires en général, c’est un thème qui me parle et celle-ci est parfaitement structurée, très bien écrite et ne manque pas non plus d’intérêt. Elle avait vraiment tout pour me séduire, mais il n’y a pas eu d’étincelle. J’ai peiné à la terminer, même si elle n’est pas excessivement longue et que j’ai malgré tout beaucoup apprécié certains passages.
Je crois qu’au-delà de ma légère antipathie envers les personnages, ce qui m’a gênée le plus est que je ne parviens pas à trouver une logique à leur mode de vie, même une logique qui me serait incompréhensible et étrangère vaudrait mieux que l’impression que j’en ai gardé. Autant j’ai appréhendé d’une façon instinctive les Harnogéens et leur vérité, autant les Gridéens et leur loi me laissent dubitative. Les seconds me paraissent presque être un reflet perverti des premiers.
Comment peut-on appeler liberté le fait d’être prisonnier de sa propre nature ? Je veux dire par là une nature partiellement révélée et dont la muabilité n’est pas admise. Qui peut dire avec certitude quels choix entrent ou non dans sa vraie nature ? C’était sans doute trop subtil pour moi et du coup l’histoire m’a semblé un peu creuse, bien que je sache qu’il s’agit plus d’une impression provoquée par mon incompréhension que d’une réalité.
J’ai du mal à saisir quel peut être l’intérêt de s’enchaîner soi-même à une soi-disant loi personnelle qui ne serait pas sujette à l’adaptation ou de fondre son individualité dans le collectif si ça ne semble pas apporter autre chose qu’une extase fugace ou quelques sensations étrangères attrapées au vol qui nourrissent à peine l’expérience de ceux qui les partagent. Qu’y a-t-il de constructif là-dedans ? Pourquoi ce peuple qui expérimente une si forte cohésion sociale, une si grande conscience de son unité, ne semble rien en faire de constructif ? Pourquoi posséder la capacité d’une telle communion si au final une individualité bridée par sa loi vient empêcher la création de grands projets communs ? C’est trop contradictoire pour moi. Et quand je vois qu’ils se perdent à la moindre erreur de jugement, je ne donne pas cher de leur personnalité. S’ils sont peu prédisposés à la folie, leur identité semble néanmoins bien fragile.
Je me rends compte en écrivant cette chronique que c’est peut-être d’avoir lu La Loi du Monde après Les Racines de l’Oubli qui m’a perturbée car les deux parlent de liberté, mais d’une façon qui me semble si contradictoire qu’elle m’a peut-être choquée en fin de compte et empêchée de comprendre les Gridéens. Pourtant, c’est dans cette incompréhension que j’ai trouvé le plus d’intérêt à ce récit.

Le troisième texte, Le Secret, est une petite merveille de subtilité, de finesse et de sensibilité.
Je l’ai trouvé particulièrement plaisant et d’un style délicatement ouvragé. Il m’a rappelé la beauté si particulière de Mille fois mille fleuves.
J’aime beaucoup les multiples comparaisons que fait Léourier avec la nature, c’est particulièrement visible dans ce texte-là, mais la faune et la flore font partie intégrante de tous les romans qui composent le cycle de Lanmeur et ont toujours quelque chose d’intéressant à nous apprendre. C’est un thème riche de possibilités, qu’on suive la piste de la légende, de la métaphore, de l’animisme ou tout simplement de la biologie et on peut retrouver chacun de ces aspects dans Le cycle de Lanmeur.
Le Secret est une belle histoire de complicité, mais aussi, paradoxalement, l’illustration de la confrontation entre deux visions très éloignées du même monde. Un homme essaie de guider sa petite-fille, moitié Barth comme lui et moitié Lanmeurienne, de lui donner la clé d’un secret dont dépendra sa vie future, sans toutefois trahir son peuple.
Ce récit est magnifique et émouvant. On pourrait croire Ewith tiraillée entre ses deux cultures, mais au fond elle ne l’est pas tant que ça. Elle essaie juste de les fondre l’une en l’autre, d’être elle-même, en harmonie. Et j’ai adoré son grand-père, sa façon de dire les choses en en racontant d’autres, de vouloir transmettre à Ewith le savoir de son peuple tout en la laissant faire ses propres choix. Au final c’est peut-être lui le plus tiraillé des deux, entre un ordre ancien et un ordre nouveau.
Ce texte est fort court, un vrai condensé de perfection et de délicatesse après les tumultes présents dans les textes précédents et il est aussi, dans sa simplicité et les mystères qu’il ne dévoile pas, mon texte préféré dans Les Enfants du Léthé.

Encore une fois et de tout cœur, je vous conseille chaleureusement cet ouvrage.

2 commentaires:

  1. superbe papier ; je ne le dis pas (assez) souvent, mais un GRAND MERCI. Xavier, éditions Ad Astra

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  2. Honnêtement, c'est moi qui vous remercie pour toutes les publications d'Ad Astra en général et pour Le cycle de Lanmeur en particulier. Ti-Harnog est presque aussi vieux que moi et je ne l'aurais pas découvert, ni les autres d'ailleurs, sans cette réédition.

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