dimanche 11 novembre 2012

Paris en 2040

Un roman d'Arthur Bernard, publié chez Parigramme.


Présentation de l'éditeur : 
En 2040, Paris s'est dédoublé : le Paris-capitale, le Paris du pouvoir (Paris I) s'est retranché derrière un mur invisible enserrant une vaste zone courant de La Défense à Saint-Denis, tandis que le Paris que nous connaissons (Paris II) demeure la ville des monuments, des jardins, des cimetières. Tout autour, également séparée par un mur invisible, s'étend une Zone Inquiète aux contours mal définis.
Paris II baigne dans une pénombre imposée par les nécessités de la nuit écologique. C'est une ville hyper-mémorielle, célébrant et commémorant à tour de bras, la mairesse étant assistée dans cette tâche par une adjointe à la mémoire positive et un adjoint à la mémoire négative. De grands miroirs disposés aux angles des places offrent un reflet permanent de la ville à elle-même et se transforment, à l'occasion, en écrans faisant revivre les événements qui s'y sont produits dans le passé.
C'est dans ce cadre qu'évolue une petite troupe emmenée par Gaby, vénérable centenaire qui préfère se dire séculaire. Les amis forment une société des lecteurs nocturnes qui se retrouve dans la BN de la rue de Richelieu, définitivement abandonnée et qu'ils entreprennent dérisoirement de repeupler de livres. On les suit encore à la célébration de la fêt' nat' place de la Bastille, sur les quais pour une parade nautique mouvementée, sur la tombe de Blanqui au Père-Lachaise, dans le vieux métro désaffecté... Partout se croisent des 'ironistes' multipliant les manifestations-surprises, des 'branchés' circulant d'arbre en arbre, d'énigmatiques capuchonnés ou des agents double du pouvoir fomentant attentats et actions d'éclat.

Plus qu'une œuvre d'anticipation et encore moins de prospective, ce roman est une fable qui met en scène des représentations ou des fantasmes attachés de longue date à Paris ; la prédiction est ici autant celle du passé que celle de l'avenir ! Rien ne change mais tout change. Servi par une écriture musicale et poétique, ce tableau est celui d'un rêve éveillé, animant un paysage qui nous semble aussi familier qu'onirique.

Je ne lis quasiment jamais les résumés de quatrième de couverture et avais donc à peine survolé celui-ci, c'était mon dernier choix, celui du coup de tête et du hasard lors d'une opération masse-critique de Babelio. Je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre et je ne regrette pas cette découverte, qui s'est révélée vraiment étonnante, mais je ne vous cache pas qu'elle m'a laissée perplexe.

Paris en 2040 est un ouvrage aussi difficile à résumer qu’à expliquer, entre le roman, l’exercice de style et l’essai, à la fois fugue temporelle (et intemporelle, car l’auteur semble aimer les paradoxes), guide touristique imaginaire d’un Paris futur, voire fable philosophique. On peut dire qu’il s’agit d’anticipation, mais je me verrais mal le qualifier de science-fiction. C’est également une réflexion philosophique sur notre société, actuelle et potentielle, nous offrant un bond le temps qui nous propulse vers un Paris à la fois étranger et très crédible.
Les personnages principaux de ce roman sont Paris, bien entendu, et Gaby Lavoipierre, centenaire, non pardon « séculaire » amateur de livres, autour duquel se masse une troupe d’amis hétéroclite. Et Gaby en a vu des Paris, tous différents, tous semblables… Il se confond avec la ville, avec l’air du temps, mais apporte avec lui la mémoire, le goût du passé qu’il transmet au présent.
Il n’y a pas vraiment d’histoire, juste l’Histoire, vraie comme fausse, et des histoires, importantes ou pas. C’est typiquement le genre de livre que l’on adore ou que l’on déteste, pourtant je suis restée entre les deux. J’aurais pu, j’aurais dû, adorer cet ouvrage, mais ça n’a pas été le cas. Je ne suis pas sûre de parvenir réellement à vous en faire partager les raisons, mais si la première partie fut très agréable à lire, la seconde est beaucoup moins bien passée. Les effets de style, agréables au début, sont devenus par la suite très lourds et trop d’ironie, trop d’absurde, même pour moi, un récit trop intellectualisé ont eu raison de ma patience. J’ai lu, mais me suis ennuyée, mon intérêt n’étant avivé que par touches, de plus en plus ténues à mesure que j’avançais, péniblement, dans ma lecture.
Le style m’a séduite d’emblée, cela est certain, et je l’ai apprécié presque d’un bout à l’autre du roman. C’est tout à fait le genre d’écriture que j’aime, un style riche, poétique, mélodique et un peu joueur. L’écriture d’Arthur Bernard est enlevée, ciselée, précise, mais aussi joyeuse et taquine ; l’auteur ne perd jamais une occasion d’extrapoler ou de partir en vrilles. Il digresse, laisse les mots s’envoler et virevolter au rythme de Paris, des événements comme des personnages que nous accompagnons et des rues par lesquelles nous passons. C’est beau, c’est intelligent et étonnant, mais ça devient vite un puits sans fond dans lequel résonnent toujours les mêmes échos, épuisant le lecteur à mesure qu’ils se répètent.
L’histoire elle-même se répète, s’entortille, s’embrouille, se torpille même, secondée efficacement par l’écriture donnant dans l’art de perdre le lecteur. Je l’ai dit on aime ou on n’aime pas, c’est une lecture qui demande des efforts, en plus d’un esprit pleinement alerte et disponible, qui a envie de battre la campagne (ou plutôt les pavés) dans l’absurdité et la bonne humeur, mais sans jamais cesser de réfléchir.
Je comprends la démarche intellectuelle, enfin en grande partie, mais n’y trouve pas tant d’intérêt que cela, or l’histoire n’a sans elle pas beaucoup d’épaisseur. L’esprit de Gaby, libre penseur qui aura cent ans en 2040, se laisse glisser vers ce Paris potentiel, peut-être même probable et en tout cas crédible, comme dans un univers parallèle.
Et Gaby, ou son sosie, avec sa bande de copains de 2040 fait ou refait le monde selon les occasions et nous balade à sa suite dans Paris bis. Les personnages et les jours filent, six mois du Paris de 2040, si différent et si héritier de notre Paris actuel. Car on ne s’y trompe pas, c’est bien Paris le personnage principal, avec l’histoire de Gaby qui se mêle à la sienne, pas l’inverse.
J’en retiendrai des choses intéressantes et si la fin du monde n’arrive pas en décembre 2012, ne serai pas pressée de voir venir l’année 2040, même pour une réunion des lecteurs nocturnes car je suis persuadée que dans l’immensité de tous les possibles, celui que ce livre nous décrit reste en grande partie très plausible, aussi dérangeant puisse-t-il être…
Paris en 2040 est une bizarrerie, une lecture déroutante et inclassable, un rien trop « branchée » pour moi faut-il croire, même si je dois reconnaître que le tout est savamment pensé, parfaitement construit et très bien écrit.



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vendredi 9 novembre 2012

A quel point suis-je accro aux livres ?

Questionnaire originellement publié sur A blog ouvert.

1) La première chose que vous regardez en arrivant chez quelqu’un, c’est sa bibliothèque.
Effectivement. Je vais m'approcher, me tordre le cou pour lire les titres sur les tranches, mais je ne toucherai pas aux livres car je n'aimerais pas qu'on le fasse sans invitation chez moi.
On peut apprendre beaucoup de choses sur les gens en regardant leur bibliothèque, mais je ne les juge pas vraiment là-dessus. La mienne n'est pas forcément très représentative car je garde tout, y compris les cadeaux bizarres et les livres que je n'ai pas aimés. De même, je ne jugerais pas mal une personne qui "n'expose" pas ses bouquins dans son salon, les miens étant bien à l'abri loin des regards indiscrets du commun des visiteurs.

2) Vous êtes déjà tombée amoureuse d’un personnage imaginaire.
Trop souvent pour me considérer saine d'esprit.

3) Vous tenez un blog littéraire / faites partie d’un club de lecture / êtes inscrit sur un site de critiques littéraires.
Oui aux trois.

4) Vous aimez sentir l’odeur d’un livre.

Oui, c'est une part non négligeable de ma livropathie, même si les vieux livres me provoquent des allergies.

5) Lorsque vous voyez quelqu’un lire votre livre préféré, vous êtes certain qu’il existe un lien invisible entre vous.
Je n'irais pas jusque-là, mais disons que ça peut encourager une certaine sympathie de prime abord.

6) Après avoir vu un film, vous avez déjà prononcé une phrase commençant par « oui, mais dans le livre… »
Trop souvent. Je pense que je préfèrerai toujours le livre à l'adaptation, même si je la vois avant de le lire.

7) Vos livres préférés ont une place de choix sur vos étagères.
Oui, mes livres préférés sont normalement ensemble, dans une zone bien définie de la bibliothèque qui échappe à toute logique, à tout désir d'esthétisme et de gain de place. Et je dirai même que tout s'articule autour de cette zone, un peu comme si elle était en fait le centre d'un système solaire qui serait lui-même organisé en strates, un peu à la manière de l'atmosphère.
De là à dire que ma bibliothèque est peut-être l'estomac d'un dragon, il n'y a qu'un pas.

8) Vous avez déjà manqué votre arrêt de métro/bus/tramway… tellement vous étiez plongé dans votre livre.
Je ne prends quasiment jamais les transports en commun. Mais j'ai oublié l'heure et des trucs que je devais faire, laissé des plats presque brûler dans le four et du thé infuser si longtemps qu'il en est devenu imbuvable même pour moi. Ça compte ?

9) Vous avez déjà pleuré ou ri en public à cause d’un livre.

Oui.

10) En librairie, vous avez déjà conseillé un client un livre et pourtant, vous n’êtes pas libraire.
Oui aussi, mais uniquement parce qu'on me l'a demandé. Il est même arrivé que ce soit le ou la libraire qui dise au client de me poser la question ou qui me demande personnellement un conseil...

11) Après avoir eu un coup de cœur pour un livre, vous vous renseignez sur l’auteur et achetez ses autres livres.
Oui, bien que de manière sans doute moins radicale la plupart du temps, plus progressive.

12) Vous achetez des livres alors que votre pile à lire atteint des sommets.
J'en ai honte, mais oui, il y a des fois où j'ai du mal à suivre...
Je ne faisais pas ça avant, mais les livres que je veux ayant souvent tendance à disparaître du marché du jour au lendemain, je préfère passer pour une compulsive qu'avoir des regrets.

13) Vous avez déjà attendu plusieurs heures pour vous faire dédicacer un livre.
Non. J'ai fait des choses assez dingues pour me procurer certains livres et je pourrais probablement attendre des heures pour une dédicace de certains auteurs, mais il n'y en a pas tant que ça au final.

14) Il vous arrive de lire pendant votre pause déjeuner.
A moins d'être vraiment très fatiguée ou d'avoir de la compagnie, je lis toujours à ce moment-là.

15) On vous offre régulièrement des livres pour vos anniversaires et ça vous fait plaisir.
Oui ! Et j'encourage cordialement mes proches à ne m'offrir que des livres. A la rigueur j'accepte le thé. :P
Mais il y a des personnes qui pensent que les livres sont une punition et persistent à m'offrir des trucs hideux que je ne porterai jamais ou des produits de beauté blindés de substances chimiques douteuses... C'est trop injuste...

16) Vous vous êtes déjà promis « à la fin de ce chapitre, j’éteins la lumière », et vous ne l’avez pas fait.

Tellement souvent...

17) Vous connaissez ce sentiment de tristesse lorsque vous venez de terminer une saga.
De tristesse, oui, mais aussi parfois de soulagement quand je suis arrivée sans encombre à la fin. Je crains plus la déception qu'autre chose. De bons écrits resteront dans mon imaginaire longtemps après le point final, ce qui n'est pas une fin en soi.

18) Vous avez déjà relu un livre.

Bien sûr et certains même plusieurs fois.

19) Quand vous êtes dans une librairie, il vous arrive de toucher les livres que vous possédez ou que vous aimez, en signe de reconnaissance.
Maintenant que j'y songe... Oui, je le fais, je passe mes doigts sur la tranche, mais c'est probablement plus une pensée affectueuse inconsciente qu'un "signe de reconnaissance". Et ça me confirme que je suis vraiment cinglée...

20) Vous avez déjà repoussé un rendez-vous pour finir un livre.
C'est peut-être arrivé, faut jamais dire jamais, mais ça m'étonnerait de moi.

21) Parfois, vous citez des passages de vos livres préférés dans votre vie quotidienne.
Peut-être bien. Là tout de suite je n'ai pas d'exemple. Mais je sais que je fais souvent référence à des ouvrages que je sais que mon interlocuteur a lus.

22) Vous lisez en VO car vous êtes incapable d’attendre la sortie en français d’un livre attendu.
Ça m'est arrivé, mais le plus souvent parce que la suite n'allait jamais sortir en VF. Quand je commence une série dans une langue, je la continue dans cette langue.
Et puis bon ça dépend aussi de la langue d'origine, je n'aime pas particulièrement lire en anglais, alors que si le bouquin est en espagnol je vais me diriger dès le départ vers la VO.

23) Vous avez déjà passé plusieurs heures dans une librairie, et ce volontairement.
Oui.

24) Vous avez déjà continué à lire votre livre en déjeunant/vous brossant les dents/promenant le chien/vous séchant les cheveux…, incapable de vous arrêter.
Oui et je me suis même planquée au boulot pour continuer à lire, mais chut, faut pas le répéter...

25) Vous avez déjà lu un livre d’une traite.
Oui. Je me souviens notamment d'un livre que je n'étais pas censée commencer. Je l'ai ouvert, mon regard a accroché les premiers mots et je ne l'ai plus refermé avant d'en avoir lu les derniers. J'ai envoyé paître toutes les personnes qui m'ont dérangée entre temps et de la fin d'après-midi je suis arrivée au milieu de la nuit sans m'en rendre compte.

26) Vous ne comprenez pas comment certaines personnes n’aiment pas un livre alors qu’elles ne l’ont pas lu.
Ce que je ne comprends pas, c'est surtout qu'on puisse se permettre de critiquer ce que l'on n'a pas lu. Il est humain, bien que pas forcément très intelligent, d'avoir des a priori et normal d'éviter ce que l'on sait ou devine être une perte de temps pour soi, mais dire d'un livre que c'est de la merde sans même l'avoir ouvert, non.

27) Vous avez tendance à conseiller des lectures à votre entourage, voire même à prêter des livres à vos proches.
Je conseille, mais uniquement si on me demande ou que la conversation s'oriente sur les livres que l'on a aimés ou non, mais je ne prête plus mes livres.

28) Vous avez déjà eu des débats sur des livres (Team Peeta vs Team Gale, l’épilogue d’Harry Potter, …)

Oui, c'est là tout le plaisir de partager des lectures avec des amis.

29) Vous plaignez les gens qui n’aiment pas lire.
Sans doute. Les livres m'ont apporté tellement de choses, qu'il s'agisse de réflexion, de prises de conscience, d'émotions ou tout simplement de bons moments que je n'imagine pas m'en passer. Mais je vois les choses avec mon regard de lectrice...

30) Vous vous êtes reconnue dans plusieurs de ces affirmations.
Dans la plupart. Cela veut sûrement dire que je suis accro aux livres, mais ça je le savais déjà. Je mesure juste un peu plus à quel point je peux paraître étrange aux yeux de quelqu'un qui ne lit pas.

lundi 5 novembre 2012

Métaphysique du vampire

Un roman de fantasy urbaine écrit par Jeanne-A Debats et publié aux éditions Ad Astra.

*
Raphaël est un drôle de vampire. Non seulement il est vieux et immortel, mais il entretient un rapport ambigu avec le Vatican. Pour tout dire, il travaille en sous-main pour lui… comme espion assassin. Normal, avec ses dons de vision, ses capacités surnaturelles, il ne peut être qu’un agent hors normes ! Or, voici qu’il se rend au Brésil, mis sur la trace d’une autre créature de la nuit dangereuse, qu’il doit capturer… ou éliminer. Accompagné d’un prêtre, Ignacio, et d’une vampire, Dana, le voici embarqué dans une sombre aventure où la moindre erreur de jugement peut se révéler fatale. Mais Raphaël pense. Lui.

Avec Métaphysique du Vampire, Jeanne-A Debats nous livre un roman d’aventures fantastique efficace, roublard, au langage… mordant. Ou comment Audiard rencontre Joss Whedon. Pour le meilleur, bien sûr !


« Pour vivre heureux et immortels, vivons stupides. »
C’est la devise de Raphaël, vampire à la fois enquêteur et assassin à la solde du Vatican, sauf qu’il n’est pas vraiment stupide, il essaie simplement de ne pas gamberger, ce qui n’est pas évident après cinq cents ans d’existence. En cela, il est un vampire très crédible qui tranche avec les actuels représentants de son espèce qui, de roman en roman, se ressemblent tous. Je suis persuadée qu’on ne pourrait pas survivre tant de temps, avec un cerveau humain malgré tout, sans une certaine dose de dinguerie et qu’il n’y a pas d’autre moyen que d’apprendre à la gérer avec des manies, des troubles de l’attention ou une superficialité exagérée. C’est ce qui peut paradoxalement permettre de supporter toutes les informations qu’on engrange, ces nouvelles choses que l’on doit apprendre. Même le sommeil fait défaut à Raphaël, son esprit ne se repose jamais, il y a là de quoi définitivement lâcher la rampe à la première occasion.
J’ai beaucoup aimé cette façon d’envisager le vampire et j’ai trouvé un certain intérêt à la manière dont l’auteur intègre les différents panthéons à sa mythologie personnelle, à la construction de son background et aux différentes magies présentes. Métaphysique du vampire est un roman d’urban fantasy sortant résolument de l’ordinaire, tenant un peu du polar à l’ancienne. Il faut dire que l’époque à laquelle se passe l’histoire se prête particulièrement à ce métissage des genres. Ce roman rappelle un peu James Bond, mais en prenant à contre-pied presque tout ce qui fait les aventures du personnage.
Comme Raphaël est le narrateur, qu’il est relativement égocentrique et qu’en plus le roman est fort court, les personnages secondaires sont peu développés, mais pas laissés de côté. Ils sont présents juste ce qu’il faut. Bien évidemment notre vampire est au centre de l’histoire et se révèle être un personnage attachant malgré son détestable caractère. Arrogant, un brin capricieux et puéril, égoïste et solitaire, il cache son humanité derrière ces défauts pour mieux survivre au temps qui passe. Il a une tendance prononcée à la digression et aux bavardages futiles qui nous font sentir qu’il se promène sur un fil ténu, pouvant basculer à tout moment, prisonnier de son propre esprit et parfois même de celui des autres, car Raphaël a un don très spécial qui lui vaut autant d’ennuis que de facilités dans son travail.
Il est en outre très lucide, peu complaisant envers lui-même comme envers autrui, ses défauts sont parfaitement assumés. Aussi cynique que sarcastique, son humour et sa gouaille le rendent très plaisant à suivre.
L’histoire en elle-même est excellente et bourrée d’action, même si elle se révèle un peu prévisible cela n’a guère d’importance car on se laisse très vite emporter et le tout est extrêmement bien construit. C’est un récit qui sous des dehors de littérature de divertissement donne à réfléchir, notamment sur les notions d’humanité et de monstruosité.
Du point de vue de la forme, la narration selon Raphaël est aussi très intéressante et originale car l’histoire n’est pas découpée en chapitres et ne connaît que très peu d’interruptions. On la suit d’un bout à l’autre, comme ce vampire qui ne dort jamais réellement. Ça colle parfaitement avec le personnage, pour lui cette aventure dans son ensemble n’est qu’un court chapitre de plus dans sa très longue vie. En théorie, l’idée est vraiment très séduisante et je l’ai appréciée car elle renforce la crédibilité du récit, mais en pratique ce procédé peut se révéler étonnamment troublant à la lecture. J’ai peut-être ressenti les choses ainsi parce que j’étais fatiguée quand j’ai lu ce texte et donc sujette aux troubles de l’attention. Dans ces cas-là, les chapitres courts me donnent l’impression de me reposer, même si je lis autant et sans réelle interruption que je l’ai fait avec Métaphysique du vampire. Le fait que le roman soit court a donc été un avantage dans ce cas précis. Comme quoi, on s’attache parfois beaucoup aux détails… En tout cas ça m’a permis de mieux comprendre la façon dont Raphaël vivait cette fatigue mentale qui s’accumule.
Enfin, si vous cherchez un roman d’urban fantasy qui se lit très vite sans être creux ou banal, foncez chez votre libraire vous procurer Métaphysique du vampire qui, j’en suis certaine, vous offrira un très bon moment de lecture et vous donnera envie d’en savoir beaucoup plus sur son énigmatique narrateur.

À noter qu’il y a, à la fin de l’ouvrage, une très intéressante interview de l’auteur.

dimanche 4 novembre 2012

Brume

Un recueil de nouvelles d'Estelle Valls de Gomis.



"Au fil des jours, pourtant, il continua de rétrécir, de devenir transparent, de fondre, en somme, tel un glaçon dans un verre d’eau.
J’étais catastrophé, ne sachant que faire, changeant son eau de plus belle ou ne la changeant plus, afin de voir ce qui lui convenait mieux, achetant des fortifiants pour plantes que je mêlais au bain, rajoutant ou enlevant certaines de celles qui lui servaient de compagnie, laissant entrer plus ou moins de soleil ou d’air : rien n’y fit. Il fondit bel et bien et finit par se dissoudre dans le bain, ne laissant derrière lui qu’une bague d’or blanc ciselé, ornée d’une émeraude au teint glauque, et que je ne lui avais jamais vue."


Sommaire :
- Brume (inédit)
- Trépassez devant, je vous suie... (in Charlotte Bousquet éd. Plumes de Chats, éditions Rivière Blanche, 2009)
- Le Manoir dans le cimetière (in Lucie Chenu éd., (Pro)créations, éditions Glyphe, 2007)
- Les derniers mots de Poe (inédit)
- Le Baiser de la Fée Verte (in Alain Pozzuoli éd., Tatouages : une histoire et des histoires, éditions Les Belles Lettres, 2005)
- Turquoise (in Léa Silhol éd., Emblèmes hors-série #2 : Les Fées, éditions Oxymore, 2004)
- Cuisse de nymphe (in revue Monk n°2 : Ils se déshabillèrent parmi les tombes, 2007)
- Double, rouge, impair et passe (in revue Monk n°1 : Rouge, 2007)
- La Disgrâce de Lord St Reeve (in revue Univers VI, Outremonde.fr, 2008)
- L’Oiseau-Tonnerre (in magazine Elegy n°45, 2007)
- En attendant Louis (in Charlotte Bousquet éd., Le Crépuscule des loups, Le Calepin Jaune Editions, 2008)

*

Quand j’ouvre un des livres d’Estelle, j’ai toujours l’impression de rentrer à la maison après une longue balade automnale sous la bruine. Je m’installe près de la cheminée et étire mes membres engourdis par le froid, heureuse de retrouver la chaleur du foyer. C’est peut-être parce qu’elle écrit ce fantastique à l’ancienne que j’aime tant et qui se fait si rare de nos jours qu’il en vient à me manquer terriblement, mais aussi, sûrement, par la grâce délicate de son écriture qui est élégante tout en ne mettant pas le lecteur à distance et qui me fait me sentir chez moi.
J’aime la subtilité de son humour, de ses clins d’œil, et aussi son optimisme. Le fantastique est très souvent glauque, il montre le pire de l’humanité, et si je l’aime aussi pour ça, j’ai besoin de celui d’Estelle pour contrebalancer, pour me rappeler que même dans les situations les plus tristes et sombres, il reste un peu d’espoir. Elle nous montre que derrière ce qui angoisse parfois le plus l’être humain se cachent aussi de belles histoires.
Ce recueil, je l’ai longtemps attendu et il a été à la hauteur de mes espérances. Si je connaissais déjà certaines des nouvelles qui le composent, c’est avec plaisir que je les ai relues, notamment Trépassez devant, je vous suie (publiée précédemment dans l’excellente anthologie Plumes de chats que je vous conseille chaleureusement) et la magnifique En attendant Louis. Ce fut un plaisir de découvrir des textes inédits (Les derniers mots de Poe est un texte très prenant) et d’autres qui m’avaient échappé au moment de leur publication, surtout L'Oiseau-Tonnerre et La Disgrâce de Lord St Reeve. J’ai également eu un grand coup de cœur pour Brume, la nouvelle inédite qui ouvre le recueil et lui donne son titre.
J’ai savouré cette lecture à sa juste valeur et espère que vous en ferez tout autant car chacune de ces nouvelles mérite d’être découverte et appréciée.

Vous pouvez vous procurer cet ouvrage sur le site de TheBookEditions.

samedi 3 novembre 2012

Contes du monde

Une anthologie publiée aux éditions du Riez.

Ce recueil constitue une fresque -émaillée de maints récits, de légendes oubliées, de contes modernes- de toutes les croyances, de tous les pays, de tous les temps. Une lecture passionnante sur un sujet ancestral.

Sommaire :
- L’Oiseau Roi & le Lion Magicien de Cyril Carau
- Viva Amor de Céline Guillaume
- L’Echine du Monde d'Yves Crouzet
- Vie & mort du Soleil de Vincent Milhou
- La fille aux clous d'Ambre Dubois
- Coccinelle de Christophe Nicolas
- L’histoire du chanteur mélancolique & de Jacques le dresseur de Feux Follets de Nico Bally
- Nach dem Krieg de Charlotte Bousquet
- Les Cinq Génies de Gabriel Feraud
- L’aquarium de Jules de Maëlig Duval
- Miroir Lune d'Andoryss Mel
- Tsigana – la Ballade de Katerina de Sandrine Scardigli
- Le Long Puits de Pierre Brulhet
- Vassilissa & le cavalier de l’aube d'Olivier Boile
- Des vacances si excitantes d'Elisa Dalmasso

De Berlin à Bagdad, en passant par la France, la Sibérie ou encore la Grèce, Haïti et Bahia, que ce soit à notre époque, en des temps immémoriaux ou même dans le futur, les auteurs de cette anthologie nous entraînent à la découverte d’un monde aux multiples dimensions, tout en nuances. Ces contes modernes prennent quelquefois leurs racines dans les mythologies ou les légendes des pays qu’ils nous font visiter, d’autres s’en détachent, certains en créent de nouvelles… Ce sont des textes très variés. On passe ainsi de contes porteurs d’espoir et chaleureux à d’autres plus obscurs, parfois effrayants ou tout simplement tristes. Qu’ils soient emplis de magie, bonne ou mauvaise d’ailleurs, ou des plus terre-à-terre ces récits sont toujours passionnants et poétiques.
Certains m’ont bouleversée, comme ceux de Charlotte Bousquet et d’Elisa Dalmasso, d’autres m’ont laissé le goût doux-amer de la tristesse et de l’espoir mêlés comme Coccinelle, que j’ai vraiment beaucoup aimé, ou encore L’échine du monde. J’ai particulièrement apprécié la poésie du texte d’Andoryss ou la délicieuse absurdité de celui de Cyril Carau et la magnifique Ballade de Katerina de Sandrine Scardigli. Je sais aussi que je me souviendrai encore longtemps de L’aquarium de Jules de Maëlig Duval qui m’a particulièrement touchée.
Il serait long et délicat de parler de chaque histoire présente dans ce recueil, pourtant j’en ai apprécié chacune, même celles que je ne mentionne pas dans cette chronique. C’est très rare pour une anthologie car il y a toujours quelques textes qui laissent au moins indifférent, quand ils ne déplaisent pas carrément.
Avec ces contes-là, on expérimente la lumière et l’obscurité, d’un seuil à l’autre, en même temps que l’on explore notre planète et on se rend compte que l’une comme l’autre sont les conséquences des choix que l’on fait.

A noter que 3€ sur chaque exemplaire vendu sont reversés à l'association Bibliothèques sans frontières.

vendredi 19 octobre 2012

Les Îles Glorieuses T1 : Clairvoyante

Premier volume d'une trilogie de fantasy de Glenda Larke, disponible en format poche chez J'ai Lu.



Quatrième de couverture :
A peine débarquée sur la Pointe-de-Gorth, domicile des pires criminels de l'archipel des îles Glorieuses, Braise Sangmêlé se rend compte que quelque chose ne tourne pas rond : son enquête - mettre la main sur une drôlesse réfractaire au mariage - se heurte au mutisme des matelots, et une odeur inquiétante de magie carmine semble s'attacher au moindre de ses pas. Car, en plus d'être une combattante hors pair, Braise possède le don de Clairvoyance qui lui permet de voir la magie à l’œuvre. Quoique très utile, ce talent fait d'elle une cible de choix pour les sorciers de tout poil qui n'apprécient guère qu'on se mêle de leurs projets. Autrement dit, Braise s'est encore mise dans de sales draps...


C'était le livre du club de lecture de Vampires et Sorcières pour le mois de septembre. Et moi je suis plus qu'en retard dans la rédaction de mes chroniques car il a été lu dans les temps...

Clairvoyante fut une lecture relativement divertissante, mais loin d’être exceptionnelle.
Si l’univers dans lequel se déroule l’histoire est intéressant, je ne l’ai pas trouvé assez développé à mon goût. Il y avait du potentiel dans ces îles habitées de peuples ayant chacun leurs caractéristiques et leurs façons de vivre, mais en refermant ce premier tome on a appris beaucoup de choses inutiles, comme tout un tas d’expressions relatives à la faune locale qui, pour imagées qu’elles sont, n’ont pas grand intérêt, et peu de choses vraiment originales.
Le tout est extrêmement manichéen, à l’image de l’usage de la magie dans les îles. Il y a la bonne magie sylve de couleur bleue qui guérit, protège et produit des illusions et la mauvaise magie carmine qui blesse, entrave et… produit des illusions. Au milieu de tout ça nous avons les clairvoyants qui sont en quelque sorte neutres, ils peuvent voir la magie, mais ne sont pas affectés par elle. Et cela, métaphoriquement, vous donne une idée assez précise de ce qui fait tout le reste du roman…
Cela se répercute dans la religion, qui a un goût terriblement agaçant de chrétienté, mais aussi dans les personnages. On a des marginaux très gentils et des souverains tarés, pervers et incapables, des méchants ultra-méchants (je soupçonne le grand méchant de l’histoire d’avoir une bonne raison qui serait alors un cliché du plus mauvais goût), des faux-gentils qui sous couvert d’aider leurs semblables veulent prendre le pouvoir et des faux-méchants adorables… Ça devient très vite exaspérant et l’histoire en elle-même n’apporte pas de réel engouement au lecteur qui en a déjà tant lues de semblables.
L’originalité majeure de cette trilogie de fantasy réside dans la présentation du récit en lui-même. Des événements importants dans l’histoire des îles nous sont contés des années plus tard par des personnages qui les ont vécus de près et sont compilés par des ethnologues Kellois qui, ayant découvert les îles depuis peu, ont décidé d’en étudier les peuples.
Et l’originalité s’arrête là, car le filon n’est pas très bien exploité et manque cruellement de profondeur. Ces ethnologues de terrain qui se montrent pourtant si novateurs face à leurs collègues traditionnalistes en voulant recueillir le témoignage des îliens n’en sont pas moins très obtus et méprisants. Ça émousse évidemment le potentiel d’une telle histoire car, au-delà des réflexions scandalisées de l’ethnologue responsable de la mission et de ses collègues dans les lettres qu’ils s’échangent et de quelques interrogations qui n'amènent que des réponses peu développées, ils font surtout office d’excuse pour expliquer au lecteur certains partis pris de l’auteur et restent très en retrait.
Les lettres ne font donc que ponctuer le récit qui nous est fait, à la première personne, par Braise Sangmêlé, clairvoyante qui n’a survécu que grâce à son don et sa ténacité dans ce monde si injuste envers les métis.
Du coup, je vais me permettre une petite digression que m’inspire le côté bien-pensant de cet ouvrage.
J’ai tendance à croire qu’un auteur qui veut assortir son récit d’une leçon sur les valeurs morales ne devrait en aucun cas se montrer sentencieux. Ce roman-ci ne nous épargne aucun discours grandiloquent sur des choses que, si nous avons un minimum de cervelle, nous savons déjà. Quand les auteurs de fantasy comprendront-ils que le lecteur n’est pas idiot, que montrer suffit et qu’on peut se passer du cours magistral ? Je ne suis pas contre le fait que les personnages, en s’impliquant, fassent de véhéments discours, mais il y a des limites à ma patience.
Hum, reprenons, ça vaudra mieux…
Braise est un personnage plutôt sympathique et c’est ce qui fait qu’on se laisse aller à apprécier une partie de l’histoire, mais elle n’est pas toujours très crédible. Elle est plutôt incohérente dans ses choix et réactions. Elle est censée se méfier de tout le monde et collectionne les amis de fraîche date pour qui elle se ferait tuer, entre autres choses... Sa façon de raconter les événements après-coup manque aussi très souvent de logique.
J’avoue avoir été séduite par le début du roman qui promettait un divertissement sans prétention, mais m’être très vite lassée à cause de tous les points évoqués plus haut, le manichéisme en tête, ainsi qu'à cause de la surenchère permanente de l’auteur qui finit par rendre les événements tragiques de moins en moins crédibles. Au début je pensais qu’elle ne faisait pas dans la facilité, puis je me suis rendu compte que si, mais pas de la façon habituelle.
Globalement, ce récit manque d’envergure et c’est bien dommage. Cependant, j’ai peut-être aussi été un peu influencée par le livre que j’ai lu en parallèle et qui, par contraste, était beaucoup plus profond. Aussi, je donnerai sa chance au volume suivant, en espérant y retrouver de façon plus marquée ce qui m’avait plu au début de ma lecture de Clairvoyante.

mercredi 10 octobre 2012

Le cycle de Lanmeur, intégrale T2 : Les Enfants du Léthé

De Christian Léourier, publié chez Ad Astra.


Présentation de l'éditeur :
Lanmeur, planète-mère du Rassemblement, poursuit son grand dessein de colonisation…
Sur ces deux planètes que sont Borgœt et Ti-Grid, sa domination est totale. Borgœt, la planète bagne, et Ti-Grid, la pacifique, en sont les exemples frappants. Tandis que depuis sa prison à ciel ouvert, le Camp 23, Garth survit aux côtés de l’étrange Iwerno et tente d’échapper aux effets du Léthé, la drogue de l’oubli, Skiath part en quête de son nom véritable, celui qui lui dictera sa propre loi, sur son monde où le Lagad, l’épice rituelle, apporte perception et vérité… Mais la seule issue possible, pour ces deux hommes, n’est-elle pas dans la révolte ?

Voici réunis pour la première fois en intégrales les romans du cycle de Lanmeur, pièce maîtresse de l’œuvre de Christian Léourier. Les Enfants du Léthé, qui contient Les Racines de L’Oubli, La Loi du Monde et Le Secret (nouvelle inédite), nous plonge à nouveau dans cette fresque monumentale, véritable classique de la science-fiction française. Avec Christian Léourier, nous embarquons à la rencontre de l’Autre, dans des récits où se déploient avec bonheur le talent d’imagination d’un Jack Vance, l’élégance d’écriture d’une Ursula Le Guin et l’intelligence de récit d’un Asimov.

C’est avec un peu d’inquiétude que j’ai ouvert ce second tome de l’intégrale de Lanmeur. Je craignais de ne pas retrouver la magie qui a fait du précédent volume un véritable coup de cœur, tour de force d’autant plus grand que chacun des trois textes composant Les Contacteurs a su me séduire à sa manière. Cependant, mon inquiétude était tout à fait vaine, la lecture de Les Enfants du Léthé fut tout aussi passionnante et enrichissante.
Le style de Christian Léourier est toujours très évocateur, subtil et poétique, c’est un vrai plaisir de le lire et de se laisser emporter par ses mots. Je vous avais parlé dans mon billet concernant le premier tome de cette étrange qualité descriptive de l’écriture qui rend très vivants et palpables certains moments, mais laisse volontairement dans le flou certaines choses afin, à mon avis, d’accentuer le côté un peu onirique qui surgit parfois dans ces histoires. J’ai retrouvé cela dans ce volume, bien que de manière un peu moins marquée dans son contraste onirique.
Si les trois romans du premier volume m’avaient inspiré des sentiments et des réflexions complémentaires s’inscrivant dans une certaine cohérence de pensée qui m’a permis d’en parler de façon globale, ce n’est pas le cas des trois textes qui constituent Les Enfants du Léthé, aussi vais-je devoir les distinguer les uns des autres dans cette chronique.

Le premier roman, Les Racines de l’Oubli, est aussi le plus long, il constitue la moitié de l’ouvrage à lui tout seul. C’est un texte fort en émotions et d’une profonde portée philosophique. Ma lecture fut intense, voire compulsive. Aussi effarante qu’elle est intelligente et bien construite, cette histoire m’a beaucoup apporté.
Les Racines de l’Oubli nous amène sur Borgoet, une planète de l’empire lanmeurien envahie par la jungle. Borgoet est une prison naturelle et pas seulement parce qu’on ne saurait s’échapper d’une planète sans astronef. La jungle, omniprésente, envahissante, est une véritable entité qui prolifère sans cesse. Lanmeur, qui veut s’emparer de ce monde, plus par fierté que par réel intérêt d’ailleurs, a besoin de le défricher et qui envoyer d’autre que des prisonniers sur cette planète hostile où même les plantes veulent votre mort, où cesser de travailler équivaut à être englouti par la jungle ?
Si j’avais été marquée par cette façon si vivante de décrire le froid qu’on peut le ressentir dans L’homme qui tua l’hiver, c’est l’enfermement, la sensation d’étouffer, qui m’a submergée en lisant Les Racines de l’Oubli. Au fur et à mesure de la lecture, on se sent piégé, comme les personnages, et on expérimente vraiment cette sensation de lutte permanente pour survire.
Rien que pour cela, ce texte serait impressionnant, mais il y a bien plus derrière les mots. J’ai été bouleversée, ce qui pour moi n’est pas un mot employé à la légère, par ce récit, par les questions qu’il pose comme par ses références subtiles à notre propre histoire mondiale, qu’il s’agisse de rébellions de nations plus ou moins jeunes, des dérives engendrées par ces révoltes ou encore de ces îles et colonies où l’on déportait bagnards et prostituées, orphelins et pauvres hères.
Ce roman nous parle de la construction de soi autant que de la construction du monde. Plutôt que de nous les décrire, Christian Léourier transpose les inégalités sociales de manière très intelligente et non sans une certaine ironie. Il nous fait nous interroger sur ce qui peut faire de nous quelqu’un de bien ou de mauvais, selon notre naissance ou les aléas de l’existence, mais aussi selon nos choix de vie, voire de survie.
Il est également question de notre rapport au passé car c’est souvent du passé que nous viennent les réponses, de l’expérience de nos ancêtres naît notre capacité à construire notre avenir. Quand on essaie de l’occulter, on n’a pas d’identité présente et donc pas d’avenir. Tout ce que Lanmeur a laissé aux bagnards de Borgoet est leur nom, mais c’est une coquille vide, la punition suprême pour certaines civilisations était d’être privé de nom et, par le fait même, d’identité. Ils vivent dans l’instant pour survivre, comme des animaux, mais en conquérant leur passé ils deviennent aptes à vivre et à avancer, ils redeviennent eux-mêmes.
D’une certaine façon, ce texte rappelle les mythes qui transparaissent dans les récits du volume précédent, mais d’une façon plus pragmatique, moins théorique et plus visuelle dirai-je, appliqués à des notions qui nous sont plus familières car reliées à notre propre histoire.
Au-delà de leur aspect religieux, les mythes répondent aux grandes questions que l’humanité s’est toujours posées : d’où venons-nous, qui sommes-nous et où allons-nous ?

Beaucoup de choses m’ont marquée dans ce texte et me donneront matière à réfléchir encore longtemps, de la condition des femmes aux affres de la révolte, en passant par la notion même d’humanité, mais ce que j’en retiendrai le plus c’est cette réflexion sur l’essence de la liberté. Est-ce que la liberté équivaut à pouvoir aller où l’on veut et faire ce que l’on souhaite ou est-ce simplement tout faire pour garder son libre-arbitre, choisir d’être soi dans chaque décision même si elle est mauvaise pour notre bien-être personnel ? Comment devenir, et de surcroît rester, un homme juste dans une société pourrie jusqu’à la moelle ?
Pour tout cela, Les Racines de l’Oubli est vraiment un magnifique roman.

La Loi du Monde est le deuxième texte de cette intégrale. L’histoire générale d’un monde y rejoint de nouveau la légende, bien que de manière beaucoup moins marquée que dans Les Contacteurs. Plus que la légende d’un peuple, il s’agit d’une légende personnelle, un mythe fondateur à l‘échelle humaine ou comment certains êtres sont voués à infléchir la destinée de leur peuple. C’est la quête identitaire d’un homme qu’on a voulu héros malgré lui.
Et moi je suis restée sur le bord du chemin, malgré tous mes efforts pour entrer dans cette histoire. J’ai su dès le départ que ça ne marcherait pas, sans pourvoir m’expliquer pourquoi. J’aime les quêtes identitaires en général, c’est un thème qui me parle et celle-ci est parfaitement structurée, très bien écrite et ne manque pas non plus d’intérêt. Elle avait vraiment tout pour me séduire, mais il n’y a pas eu d’étincelle. J’ai peiné à la terminer, même si elle n’est pas excessivement longue et que j’ai malgré tout beaucoup apprécié certains passages.
Je crois qu’au-delà de ma légère antipathie envers les personnages, ce qui m’a gênée le plus est que je ne parviens pas à trouver une logique à leur mode de vie, même une logique qui me serait incompréhensible et étrangère vaudrait mieux que l’impression que j’en ai gardé. Autant j’ai appréhendé d’une façon instinctive les Harnogéens et leur vérité, autant les Gridéens et leur loi me laissent dubitative. Les seconds me paraissent presque être un reflet perverti des premiers.
Comment peut-on appeler liberté le fait d’être prisonnier de sa propre nature ? Je veux dire par là une nature partiellement révélée et dont la muabilité n’est pas admise. Qui peut dire avec certitude quels choix entrent ou non dans sa vraie nature ? C’était sans doute trop subtil pour moi et du coup l’histoire m’a semblé un peu creuse, bien que je sache qu’il s’agit plus d’une impression provoquée par mon incompréhension que d’une réalité.
J’ai du mal à saisir quel peut être l’intérêt de s’enchaîner soi-même à une soi-disant loi personnelle qui ne serait pas sujette à l’adaptation ou de fondre son individualité dans le collectif si ça ne semble pas apporter autre chose qu’une extase fugace ou quelques sensations étrangères attrapées au vol qui nourrissent à peine l’expérience de ceux qui les partagent. Qu’y a-t-il de constructif là-dedans ? Pourquoi ce peuple qui expérimente une si forte cohésion sociale, une si grande conscience de son unité, ne semble rien en faire de constructif ? Pourquoi posséder la capacité d’une telle communion si au final une individualité bridée par sa loi vient empêcher la création de grands projets communs ? C’est trop contradictoire pour moi. Et quand je vois qu’ils se perdent à la moindre erreur de jugement, je ne donne pas cher de leur personnalité. S’ils sont peu prédisposés à la folie, leur identité semble néanmoins bien fragile.
Je me rends compte en écrivant cette chronique que c’est peut-être d’avoir lu La Loi du Monde après Les Racines de l’Oubli qui m’a perturbée car les deux parlent de liberté, mais d’une façon qui me semble si contradictoire qu’elle m’a peut-être choquée en fin de compte et empêchée de comprendre les Gridéens. Pourtant, c’est dans cette incompréhension que j’ai trouvé le plus d’intérêt à ce récit.

Le troisième texte, Le Secret, est une petite merveille de subtilité, de finesse et de sensibilité.
Je l’ai trouvé particulièrement plaisant et d’un style délicatement ouvragé. Il m’a rappelé la beauté si particulière de Mille fois mille fleuves.
J’aime beaucoup les multiples comparaisons que fait Léourier avec la nature, c’est particulièrement visible dans ce texte-là, mais la faune et la flore font partie intégrante de tous les romans qui composent le cycle de Lanmeur et ont toujours quelque chose d’intéressant à nous apprendre. C’est un thème riche de possibilités, qu’on suive la piste de la légende, de la métaphore, de l’animisme ou tout simplement de la biologie et on peut retrouver chacun de ces aspects dans Le cycle de Lanmeur.
Le Secret est une belle histoire de complicité, mais aussi, paradoxalement, l’illustration de la confrontation entre deux visions très éloignées du même monde. Un homme essaie de guider sa petite-fille, moitié Barth comme lui et moitié Lanmeurienne, de lui donner la clé d’un secret dont dépendra sa vie future, sans toutefois trahir son peuple.
Ce récit est magnifique et émouvant. On pourrait croire Ewith tiraillée entre ses deux cultures, mais au fond elle ne l’est pas tant que ça. Elle essaie juste de les fondre l’une en l’autre, d’être elle-même, en harmonie. Et j’ai adoré son grand-père, sa façon de dire les choses en en racontant d’autres, de vouloir transmettre à Ewith le savoir de son peuple tout en la laissant faire ses propres choix. Au final c’est peut-être lui le plus tiraillé des deux, entre un ordre ancien et un ordre nouveau.
Ce texte est fort court, un vrai condensé de perfection et de délicatesse après les tumultes présents dans les textes précédents et il est aussi, dans sa simplicité et les mystères qu’il ne dévoile pas, mon texte préféré dans Les Enfants du Léthé.

Encore une fois et de tout cœur, je vous conseille chaleureusement cet ouvrage.