samedi 24 novembre 2018

Noces d'écailles

Texte d'Anthelme Hauchecorne.
Illustrations de Loïc Canavaggia.
Publié aux éditions du Chat Noir.

Quatrième de couverture : 
Octobre 1345, 
Comté de Bourgogne 
Fuyant la colère du baron,Aymeric Jodelet, peintre et coureur de jupons, doit s’exiler de son village.
L’artiste trouve refuge dans la forêt voisine, au mépris des superstitions.
Selon les paysans, un monstre y rôderait : la Vouivre, dont les griffes déchireraient les intrus. Une fable, rien de plus ?
À l’automne, les sentiers sylvestres mènent n’importe où. Parfois jusqu’à l’inconnu.
Comme j’ai déjà pu m’en rendre compte lors de précédentes lectures, Anthelme Hauchecorne excelle dans l’art de revisiter les légendes. Il les régénère en quelque sorte, leur offrant une poésie nouvelle et surtout le relief qui parfois manque à des récits qui, s’ils restent magnifiquement symboliques, sont souvent trop manichéens ou superficiels.
Avec Noces d’écailles, il s’attaque à la Vouivre. Figure mystérieuse, féminine et reptilienne, tendre et cruelle à la fois, qui hante notre imaginaire collectif. D’autres avant lui, dont Marcel Aymé, l’ont tenté, mais ce personnage légendaire reste en retrait des textes modernes. Il a gardé son mystère et n’en est donc que plus passionnant car toujours sauvage.
Noces d’écailles est à la fois novella et artbook. Dans ses magnifiques illustrations, Loïc Canavaggia donne vie comme personne aux créatures de toutes écailles. Que celles-ci soient issues de rêves ou de cauchemars, elles semblent réelles tant le soin du détail qui leur est apporté est acéré. Ce bel ouvrage se feuillette et s’admire autant qu’il se lit.
Aymeric, le personnage principal et narrateur, nous conte à travers des lettres et un journal intime une mésaventure qui lui est arrivée alors qu’il se cachait au cœur de la Sylve serpentine.
Cartésien et acariâtre, Aymeric n’en est pas moins sympathique. On s’attache à ce peintre solitaire, on tremble en le voyant commettre ses pires erreurs. Le fait que le récit nous parvienne par le biais d’écrits intimes renforce l’immersion et la connivence avec le personnage principal, d’autant que la richesse du style permet de s’imprégner de l’ambiance sombre et forestière du récit. Toutes les illustrations sont, de même, censées avoir été brossées par le personnage et n’en paraissent que plus vivantes.
Le texte est superbe et flotte encore longtemps après lecture à la lisière de l’esprit et des songes. Anthelme Hauchecorne a une manière bien à lui de nous faire réfléchir sur le concept de monstruosité et ce questionnement fait partie de ce qui m’a le plus marquée à la lecture de cet ouvrage.
C’est une belle lecture qui ravira tous les amateurs de contes, d’esprit chthoniens et de beaux ouvrages.

dimanche 18 novembre 2018

Les Mondes-Miroirs

Un roman de Vincent Mondiot et Raphaël Lafarge, publié chez Mnémos.


D’un côté nous avons Elsy, mercenaire ambitieuse, intelligente mais pas aussi douée qu’elle le croit. De l’autre Elodianne, elle aussi issue de la plèbe, mais qui, par son talent magique, s’est élevée et travaille dans une branche assez peu usuelle de la magie. Les deux sont amies d’enfance et s’adorent autant qu’elles s’opposent. Si la vie les a éloignées, un complot va les rapprocher.
Ce roman de Fantasy, assez classique dans l’ensemble, m’a laissé une impression mitigée. Par moments j’étais à fond dans l’histoire, à d’autres je décrochais complètement. Il faut bien dire que les personnages n’aident pas. Ils sont assez caricaturaux et ne respirent pas la sympathie. Elsy en particulier est insupportable et sa relation avec Elodianne franchement cheloue par moments.
C’est dans la création de son monde que l’auteur a montré le plus d’originalité et il y a à ce sujet encore beaucoup de choses à dévoiler dans une suite potentielle. Cependant, je ne sais pas si j’ai envie de la lire. Entendons-nous bien, c’est un bon roman, mais j’ai lu beaucoup de fantasy et je n’ai plus beaucoup de patience avec ce genre quand l’intrigue ne parvient pas à capter ma totale attention. Il y a de très bonnes choses dans celui-ci, notamment le monde et la magie, cependant j’ai besoin de m’intéresser aux personnages, pas de les aimer, mais d’avoir envie de les suivre. Ici, ça n’a pas été le cas.
Ce fut une lecture en pointillés, entre enthousiasme et désintérêt. Je n’étais probablement pas le bon public pour cette histoire. Si vous aimez la high fantasy, donnez-lui sa chance.


mercredi 31 octobre 2018

La Porte des Sorcières

Une novella de Sylwen Norden, publiée en numérique chez Realities Inc.


La Porte des Sorcières est une novella mêlant habilement les genres. Les références traditionnelles à la figure de la sorcière y côtoient la modernité de la Science Fiction. Le Fantastique du futur pourrait ressembler à cela, moitié science empirique, moitié rêve halluciné. Ces deux genres, l’un très personnel, l’autre très humaniste, se rencontrent rarement malgré leur complémentarité. Dans ce texte, le mariage est aussi réussi qu’il est audacieux.
On y croise une femme étrange, ou plutôt étrangère aux siens, un savant, un dandy, un robot déglingué et la fille d’un notable, tous décalés dans une société décadente. L’humanité a colonisé l’espace, mais est en perdition. Sur cette planète isolée, qui ne peut plus communiquer avec le reste de l’univers, les machines tombent en panne et le savoir qui aurait permis de les réparer s’est perdu. Ce petit monde s’est replié sur lui-même, effrayé par l’extérieur autant que par les ombres qui hantent les canaux de cette nouvelle Venise.
J’ai beaucoup apprécié ce mélange entre futur déliquescent et Renaissance italienne. Et, surtout, j’ai aimé cette sorcière 2.0 dont les pouvoirs psychiques s’éveillent, comme ses sœurs antiques, grâce à l’absorption d’une substance illicite. Femme libre, intelligente et solitaire, Ygraine est une sorcière moderne très convaincante. La narration à la première personne nous la rend très proche et la lecture prend vite l’apparence d’un long songe fiévreux mâtiné de cauchemar ou des éléments du passé se mêlent à un hypothétique futur. L’histoire est-elle un éternel recommencement, comme le suggère notre sorcière ?
Tout est réuni pour offrir une excellente histoire de sorcière, avec ce qu’il faut d’originalité et d’élégance. C’est le genre de SF que j’aime, divertissante et néanmoins porteuse d’une réflexion intéressante sur l’humanité, ses travers et son devenir.

jeudi 18 octobre 2018

Plusieurs manières de danser

Un roman de Juliette Allais publié chez Eyrolles.

Présentation de l'éditeur : 
Lilly Bootz trouve le monde exaspérant. Elle est passionnée, entière, pleine de vie et d'envies, mais son tempérament rebelle, râleur et colérique lui a encore coûté cher : à Londres, elle vient de perdre son travail et son petit ami l'a quittée... Désabusée, alors qu'elle s'apprête à repartir pour Paris sans projet, elle fait "par hasard" la connaissance de l'inspirante et fantasque Katarina Wolf. C'est le coup de foudre réciproque. Katarina est justement à la recherche d'une assistante et propose à Lilly de la suivre à Paris, où elle anime avec son mari Walter, une école dédiée au "réenchantement". Lilly accepte, sur un coup de tête. Elle a l'intuition que quelque chose d'inédit se présente à elle : une rencontre qui pourrait enfin l'amener quelque part ! Plongée dans l'univers mystérieux des Wolf, entre planètes capricieuses, chevaux racés et inconnus masqués, Lilly ira de surprise en surprise, jusqu'à la révélation finale.
C’est la notion de réenchantement qui m’a attirée dans le résumé de ce roman. Je crois sincèrement que nous avons besoin de laisser un peu plus de place à l’imaginaire et à la magie dans nos vies, de nous reconnecter à un peu de notre enfance pour être plus heureux. Il n’est pas question de se voiler la face afin d’éviter la réalité ou d’aller contre la logique, mais plutôt de trouver un équilibre, d’oser un peu plus vivre nos rêves et surtout nous montrer plus créatifs. Dans notre société les artistes meurent littéralement de faim, mais ceux d’entre nous qui renoncent à toute activité créative meurent quant à eux figurativement à petit feu.
Le roman présente très bien ce qu’est le réenchantement et pourquoi nous en avons besoin. Cependant, il ne va pas plus loin que cette brève explication et se concentre davantage sur une forme de thérapie liée à l’astrologie qui me laisse nettement plus dubitative.
J’ai beaucoup étudié l’astrologie, son histoire, ses différentes utilisations à travers le temps, mais surtout son langage symbolique. Un langage, car on lit les astres et constellations (enfin leur voyage théorique et non réel en astrologie tropicale) comme on lit un texte, ce qui est sujet à interprétation et subjectivité, comme n’importe quel écrit. À mon sens, l’astrologie prévisionnelle (ou divinatoire si vous préférez) n’a aucun intérêt, en revanche l’utilisation de sa symbolique d’un point de vue psychologique est intéressante du moment que ce travail est personnel et l’interprétation laissée au sujet lui-même avec le thérapeute comme guide. C’est une façon comme une autre, en utilisant les symboles comme un support, de dénouer en douceur certains de nos blocages car l’on se sert ainsi à dessein de notre subjectivité et de notre inconscient. L’astrologie peut aider à cartographier sa propre psyché, pas comme une vérité ultime définissant notre être point par point, mais en tant qu’invite à la réflexion sur soi.
Je vois tout à fait l’usage que l’on peut en faire dans le cadre d’une thérapie quand le sujet étudie son propre thème. Pour autant, je n’ai pas du tout adhéré à la méthode de l’auteur, elle-même thérapeute, qui est décrite dans l’ouvrage. Le jeu de rôles, pourquoi pas ? Néanmoins, tout cela m’a semblé terriblement hasardeux, voire dangereux.
Et quand dans un travail de groupe une personne, qui n’est ni la thérapeute ni le sujet, se met à débiter des choses liées à la vie dudit sujet « instinctivement » juste parce qu’on lui a dit de jouer la lune en capricorne, moi j’appelle ça une coïncidence et n’y vois pas une inspiration venue tout droit des astres. On se croirait au spectacle la plupart du temps. Avec la meilleure volonté du monde, je ne pouvais pas croire à ça. Et que dire de toutes les contradictions présentes entre ces pages ? Vous êtes maître de votre destin, mais il est quand même écrit dans les astres et vous devrez faire avec. Ahem…
L’histoire elle-même ne rattrape rien. On fait la rencontre de Lilly, jeune femme paumée, dont les bons côtés sont bien cachés derrière des réactions toujours excessives et ce qui apparaît vite comme un caractère de merde de gamine capricieuse et égocentrique. Dès le départ, son phrasé m’a agacée. Je n’ai rien contre le langage familier utilisé dans des dialogues, mais dans ce qui semble être une sorte de confession adressée à sa thérapeute, comme un résumé de son histoire et de ses progrès, c’est lourd. Et cette narration… Lilly s’adresse à Katarina, ce qui exclut d’emblée le lecteur mais n’est pas un problème en soi, cependant elle voue une telle vénération à sa thérapeute que ça en devient dérangeant au fil des pages.
L’évolution de Lilly m’a laissée froide. Je n’ai pas cru à son histoire, je ne me suis pas attachée à elle ni aux autres personnages. Et que dire de « l’histoire d’amour »… Tout est trop facile, caricatural, prévisible. J’ai eu un mal fou à finir ce bouquin malgré des chapitres courts et tellement aérés… Même en rassemblant toute la bienveillance dont je suis capable, je n’ai rien trouvé qui puisse me permettre d’adoucir cette chronique.
Le récit et même les personnages sont accessoires. Contrairement aux apparences, ce n’est même pas un roman feel good bien qu’il soit empli de positivisme. Tout tourne autour de l’astrothérapie. Alors si vous n’aimez pas l’astrologie vous vous ennuierez et si vous la pratiquez ça ne vous passionnera pas pour autant… Ni vraiment un roman, car l’histoire manque de corps, ni guide de développement personnel, ce livre est une bizarrerie, mais pas dans le bon sens du terme. Aussitôt lu, aussitôt oublié.


vendredi 12 octobre 2018

Hilda ♥


Hilda est une série d’animation, adaptée d’une BD de Luke Pearson (que je n’ai pas lue), à laquelle je ne prêtais guère attention malgré l’envahissante pub de Netflix. Cela jusqu’à ce que des détails finissent par s’insinuer dans mon esprit et que je réalise qu’elle faisait la part belle aux créatures magiques telles que les trolls, lutins et autres esprits de la nature. J’ai donc lancé le premier épisode. Dès lors, j’étais fichue. Cette série est adorable, onirique et magique à souhait, et son univers se développe tout en finesse. Si beaucoup d’éléments sont d’inspiration nordique, d’autres légendes s’y mêlent et elle crée sa propre mythologie avec brio. 
C’est tout à fait le genre de dessin animé qui peut être apprécié à tout âge du moment qu’on est un minimum rêveur. J’ai adoré cet univers à la fois pour son originalité et les souvenirs d’enfance qu’il a réveillés.
Hilda est une fillette qui vit seule avec sa mère, très loin de la ville. Elle a un renard-cerf comme animal de compagnie et passe ses journées à courir la nature à la recherche de créatures magiques à dessiner. Mais sa tranquillité va bientôt être mise à mal par les lutins des environs, bien décidés à virer ces deux géantes qui les enquiquinent.
J’ai adoré entrer dans le monde de cette enfant fantasque, généreuse et enthousiaste, un peu trop fonceuse pour son propre bien, qui n’imagine pas vivre ailleurs qu’en pleine nature. Evidemment Hilda va tenter de négocier avec les lutins, mais si le début de la série est très plaisant, ce n’est rien comparé à la suite. D’épisode en épisode, l’histoire va en s’améliorant, elle gagne en consistance et cohérence. Des personnages deviennent récurrents et c’est un vrai bonheur de voir tout ce petit monde évoluer.
Ils sont tous très originaux et attachants, qu’il s’agisse des humains ou des créatures légendaires. Le corbeau, Alfur le lutin et le bonhomme de bois sont tout simplement géniaux. J’ai aussi particulièrement aimé la relation entre Hilda et sa mère qui sonne très juste et me rappelle un peu celle que j’entretiens avec ma propre mère.
J’ai eu un immense coup de cœur pour cette délicieuse série, que j’ai regardée en un weekend, et j’en étais déjà nostalgique au générique de fin du dernier épisode. Vivement la suite !

mardi 9 octobre 2018

Il était Temps


Tim a vingt-et-un ans quand il apprend que les hommes de sa famille peuvent voyager dans le temps. Il lui suffit de s’enfermer dans le noir, de repenser à un moment du passé et hop, le voilà prêt à rectifier une erreur et, peut-être, améliorer sa vie. Sur le papier ça a l’air chouette. Qui n’a jamais perdu son temps à refaire dans sa tête le scénario d’une mésaventure, sans pour autant avoir l’espoir de l’effacer ? Les « et si » nous empoisonnent souvent. 
Délesté de ce fardeau, Tim va peu à peu réécrire sa vie, se rendant petit à petit compte des limites de son pouvoir. Cela commence comme une bluette qu’on regarde sans trop s’investir, mais au fil du film les relations entre les personnages prennent du relief, s’éloignent de la simple comédie romantique et sonnent plus vrai. Il est assez émouvant, en fin de compte, de voir Tim évoluer et prendre confiance en lui, apprécier plus encore ce temps qui lui est pourtant moins compté qu’au commun des mortels. 
Les personnages secondaires sont tout aussi attachants, en particulier la sœur et le père de Tim. Ce sont vraiment les très forts liens qu’ils entretiennent tous les trois qui m’ont le plus touchée et m’ont fait pardonner quelques facilités scénaristiques. 
C’est le hasard, sous la forme d’une confusion concernant le titre, qui m’a fait enclencher la lecture et je ne le regrette absolument pas. Ce film qui ne paie pas de mine se révèle une très belle histoire sur l’amour, au sens large du terme, et le bonheur.

lundi 3 septembre 2018

Nous qui n'existons pas

Un témoignage de Mélanie Fazi, publié chez Dystopia.

Présentation de l'éditeur :
NON-FICTION
« Est arrivé un jour où la fiction n'a pas suffi. »
Aussi curieux que cela puisse paraître, il me semble qu'une des forces de l'œuvre de Mélanie Fazi est que précisément la fiction n'a jamais suffi. Qu'elle a toujours su trouver d'autres biais pour exprimer cette tension personnelle, intime, dont elle nous fait part dans ce livre, et qui est matière de toute sa création.
Extrait de la postface de Léo Henry

Mélanie Fazi est une autrice rare, que ce soit par la rareté de ses publications ou par la singularité de son écriture, de sa voix devrais-je dire, dans le paysage éditorial actuel. Je ne manque aucun de ses écrits, même s’ils me perturbent souvent. Il y a un souffle particulier dans ses textes et je crois ne m’être jamais remise de Trois Pépins du fruit des morts.
Comme elle, j'ai découvert le fantastique à l'adolescence et comme elle me suis trouvée désarçonnée en constatant le désamour pour ce genre si riche qui me parle tant. Elle a persisté à en écrire et moi à en lire. Il demeure encore à ce jour mon genre préféré, malgré le défilé incessant des nouvelles vogues, et si les publications qui parviennent à se glisser entre les mailles sont rares, nous avons au moins la chance qu’elles soient toujours de qualité.
Pour en revenir à l’ouvrage qui nous occupe aujourd’hui, il ne s’agit pas cette fois de fantastique, mais d’un témoignage : récit intimiste, précis et longuement mûri, d’une singularité qui cherche son écho. Dans ce petit livre, Mélanie Fazi se confie sans fard ni bouclier. Elle expose le cheminement et les errances qui l’ont menée à accepter chaque jour un peu plus d’être elle-même.
Face à cette femme sensible, pleine d’empathie et à sa façon de décrire sa vision du monde, je comprends d'autant plus pourquoi ses textes m'ont toujours touchée. Ils sont écrits dans une langue de symboles que je connais instinctivement et, grâce à ce témoignage, j’en ai davantage conscience aujourd’hui. Je vois la tournure d’esprit identique, la sorcière, le corbeau, le vide estival. Je vois que ce qui est laid et/ou effrayant pour l’autre, mais que j’ai toujours trouvé rassurant ou désirable l’est également pour elle. Nous nous retrouvons toutes les deux autour de la figure de la sorcière et je suis bien d'accord : pourquoi vouloir être une princesse quand on peut être une sorcière ? Même si nos raisons ne sont pas tout à fait les mêmes. 
Les affinités se reconnaissent. « Les mauvais genres parlent aux mauvais genres » écrit-elle et je crois en cela. 
Comme elle, je comprends le ressenti, le non-dit, la métaphore et l’allégorie. Ils me parlent mieux et plus profondément que les faits disséqués de façon clinique. C’est par l’intériorité que j’appréhende le mieux ce qui m’est extérieur. Je ne devrais pas parler de moi, ce n’est vraiment pas le propos, mais ce que j’essaie très maladroitement d’expliquer est pourquoi ce texte m’a chamboulée et émue. Il parle à ma propre différence. Néanmoins, il m’a fait réfléchir et m’a montré la vie d’un point de vue différent, débarrassant ainsi mon champ visuel d’une tache aveugle. Mélanie Fazi a cela de particulier qu’elle sait faire résonner quelque chose chez son lecteur, qu’elle choisisse pour cela de décrire les faits ou d’user de symbolique. Quelle que soit votre façon de comprendre ce qui vous entoure, quels que soient vos points communs et vos divergences, vous verrez par ses yeux.
Dans ce récit, elle se met à nu, arrachant voile après voile, telle Inanna descendant aux enfers. Elle abolit la distance, permettant en douceur à l’autre de se mettre à sa place, comme elle a si souvent tenté elle-même de changer d’angle de vue pour mieux comprendre sa propre différence. 
Nous nous construisons par rapport à autrui, dans nos ressemblances et dans nos différences. Ce sont deux façons, ou peut-être une seule en fait, d’appréhender à la fois l’autre et notre propre individualité. Ce n’est pas forcément une comparaison permanente, mais quand on le réalise cela permet aussi de comprendre les nuances, de se mettre plus facilement à la place de l’autre pour tout ce qui est lui et n’est pas nous. Ainsi se développe l’empathie. Pour autant, ce qui nous entoure n’est pas si binaire et je l’ai ressenti en lisant cet ouvrage.
J’ai surligné un nombre important de passages tant ils me paraissaient limpides et nécessaires à relire à tête reposée. J’ai notamment été très intéressée par le besoin de l’autrice de mettre des mots et des étiquettes sur les choses car ce besoin m’est totalement étranger. Dans l’usage d’étiquettes, je vois un clivage entre les différences et des bornes imposées, comme s’il fallait remplir toute la case pour y être vraiment à son aise. Mélanie Fazi, elle, y voit la reconnaissance dont elle a besoin. Mon sujet de mémoire de maîtrise concernait l’identité, avec tout un chapitre portant sur la définition de soi par rapport à l’altérité, à la nécessité de se définir à la fois par la différence et par la ressemblance ; je suis donc très désappointée de n’avoir pas vu cela dans l’usage d’étiquettes. Malgré mes propres « anomalies » je ne ressens pas le besoin d’une communauté de gens qui me ressemblent, mais d’être acceptée, que l’on me ressemble ou non, juste telle que je suis. Les étiquettes ne me sont pas nécessaires pour définir l’autre ou me définir moi, mais maintenant je comprends mieux leur utilité et l’insécurité que l’on peut ressentir à ne pas savoir comment s’expliquer soi-même.
Je savais déjà que la vie est difficile quand tout autour de nous est formaté pour la majorité et qu’on en est exclu d’office sans espoir d’intégration, cependant j’ai été particulièrement touchée quand l’autrice évoque l’art, les chansons et les romans dans lesquels elle ne peut pas se reconnaître. Et soudain, sa nécessité de se reconnaître dans une communauté m’est devenu claire.
J’admire Mélanie pour avoir eu le courage d’écrire ce texte et s’être battue si longtemps avec elle-même avant de réussir à en accoucher. En libérant sa parole et se montrant telle qu’elle est après s’être cachée si longtemps, elle dit aussi à d’autres, celles et ceux qui peuvent se reconnaître un peu dans son parcours et qui se cachent comme elle l’a fait, les paroles qu’elle aurait aimé entendre quand elle en avait besoin. Je ne me rendais pas compte à quel point cela peut être essentiel. Libérer sa parole, c’est aussi se libérer soi-même des attentes de l’autre, mais également des fausses idées, ancrées par l’éducation et la société, que l’on croit parfois être siennes et qui nous poussent vers une norme qui n’est pas faite pour nous. Moi-même j’ai une façon très personnelle d’envisager les relations amoureuses et elle ne passe pas par la vie à deux, ce que j’ai une certaine difficulté à faire comprendre à autrui. Ce texte m’a fait beaucoup de bien.
Ces confidences ont nourri ma réflexion sur l'altérité, sur la norme, mais aussi sur l'écriture et, peut-être, sur des schémas à déconstruire. Même si mon vécu est différent, je me reconnais dans certains aspects qu’elle décrit et elle m’a aidée à intégrer ceux qui me sont étrangers, à les voir à sa manière. C’est une grande richesse que de pouvoir s’abandonner à l’expérience d’autrui et voir, même de façon fugace, par ses yeux. 
En nous montrant tout cela, elle permet au lecteur de se rendre compte qu’on peut être maladroit avec les meilleures intentions du monde, qu’on peut juger sans s’en rendre compte. La parole est importante, dans l’expression de ce que l’on est, mais aussi dans la construction de l’autre, être soi, mais ne pas blesser. Je trouve Mélanie Fazi extrêmement touchante dans sa façon de toujours tenter de se mettre à la place de ses lecteurs et sa volonté de mesurer chacun de ses mots pour ne surtout heurter personne.
Avec une grande délicatesse et sous le prisme de son expérience personnelle, Mélanie Fazi, qui ne demande qu’à être acceptée telle qu’elle est, amorce chez l’autre une réflexion qui ne peut que tendre vers une plus grande ouverture d’esprit. Chez moi, elle s’accompagne d’une empathie plus profonde et plus complète, je crois, une compréhension différente, et c’est une bonne chose.
« Chaque lectrice, chaque lecteur de ce livre, même non concerné-e directement par les problématiques soulevées, en bénéficiera » écrit Léo Henry dans sa postface et je ne peux qu’acquiescer. J’espère que ce texte trouvera une résonance et pourra aider des gens à s’accepter ou à accepter la différence d’autrui.