mercredi 3 mars 2021

L'Odyssée du Marsouin

Un roman de Mark Haddon, publié chez Nil.


Présentation de l'éditeur :
Il était une fois, dans l’Angleterre du XXIe siècle, un homme qui, rendu fou de douleur par la mort de son épouse, tomba éperdument amoureux de leur fille.
Il était une fois une jeune fille qui rêvait du prince charmant qui viendrait l’arracher à l’emprise délétère de son père.
Il était une fois un jeune homme obligé de fuir pour échapper à la fureur meurtrière du père incestueux.
C’est alors que les époques se télescopent, que le présent bascule dans le passé, que l’Angleterre actuelle s’efface devant la Grèce antique et que la réalité rejoint le mythe.
En s’inspirant très librement de la pièce Périclès, prince de Tyr de Shakespeare, Mark Haddon nous offre un roman d’aventures ambitieux porté par des personnages inoubliables et déchirants.

Quand j’ai lu le résumé de l’éditeur, j’ai été intéressée par la mention de Périclès, Prince de Tyr, pièce de Shakespeare que j’ai lue durant mes années universitaires quand je préparais un exposé sur le roman médiéval Apollonius de Tyr. J’avais apprécié ce roman, davantage que la pièce, et je vous encourage vivement à le lire, ne serait-ce que pour découvrir un peu de littérature médiévale si vous n’en avez jamais eu l’occasion. Riche de motifs, largement héritière de l’antiquité mais néanmoins porteuse de sa propre originalité, cette œuvre gagne à être connue.
Enfin bref, revenons à L’Odyssée du Marsouin, cet étrange roman tissé de plusieurs brins de fils qui ne semblent pas voués à se rejoindre mais à coexister et qui, je dois l’avouer, m’a laissée perplexe.
Une première partie se déroule à notre époque. Elle nous conte l’histoire de Maja, actrice Suédoise, et de son accident d’avion, puis de sa fille Angelica, grandissant sous la coupe d’un père incestueux. Je ne vous dévoile rien que ne raconte le résumé de l’éditeur, bien qu’il présente cette histoire comme un conte, une sorte de Peau d’Âne moderne, alors qu’elle en est bien loin.
Rassurez-vous, si vous craignez les détails glauques que peut receler ce genre de récit, l’auteur n’insiste pas au sujet de l’inceste. Il est plus prolixe sur l’accident d’avion, qui est très pénible à lire dans ses détails et la froideur avec laquelle il décrit le sort des passagers, dont un enfant. Pour être honnête, la mort de Maja m’a laissée froide. La jeune femme est aussi profonde qu’un verre à liqueur, le pilote présente aussi peu d’intérêt. Le seul méritant ma compassion est Rudy, l’enfant qui se trouve à bord et qui est bien loin des bassesses et autres mesquineries des adultes. Sinon, ce passage était surtout horrible dans ses descriptions et cela augurait du reste du roman. On en oublierait presque le sort de la pauvre Angelica, toute entière à la merci de son horrible père qui n’a vraiment rien d’un être humain et qui, ça me semble clair, n’aurait pas été moins immoral si sa femme avait vécu.
L’écriture est froide et chirurgicale. L’auteur découpe des morceaux de narration et les étale devant le lecteur comme autant de pièces de chair morte. Je pense qu’il l’a fait sciemment, mais cela a freiné mon intérêt pour son récit. J’avais l’impression de lire un rapport et cela a rendu d’autant plus pénible ma progression.
La première partie s’efface vite, à la suite d’un événement traumatisant, et l’histoire d’Angelica n’apparaît plus qu’en pointillés. Elle nous entraîne dans une fantasmagorie antique et l’auteur nous offre alors une écriture plus élégante mais toujours désincarnée, descriptive, coupée des sentiments de ses protagonistes. Le fait que la grande majorité des personnages soient détestables, ou à tout le moins pas attachants du tout (même Angelica), n’aide pas. Ce sont des figures sans relief, pas des humains, pas même des archétypes.
Ce n’est pas une lecture agréable et la plupart du temps j’avais juste envie que ça se termine, même si certains passages, plus dans l’action, parviennent à réveiller l’intérêt. Je pense notamment à ceux réservés à Chloé ou aux pointillés d’Angelica.
Au début, je pensais que l’auteur, en transposant ces deux histoires, souhaitait nous démontrer quelque chose ou je ne sais, je croyais qu’il y avait une autre finalité que de simplement les mettre en regard. Mais non, ou alors je n’ai rien compris. J’y ai juste vu des fils tressés ensemble, les dernières pensées d’une fille en grande souffrance qui a supporté plus qu’elle ne pouvait, et un auteur qui s’écoute parler sans avoir rien à dire de substantiel.
Il y avait tant à faire et à montrer, pourtant, en puisant dans ce récit si riche de symboles. Il a juste emprunté ce petit côté empesé, très classique, pour des descriptions imagées vides de tout autre chose que du souci de l’esthétique. D’Angelica on passe à Périclès, dans le récit duquel elle se laisse absorber. Puis l’histoire de Périclès elle-même se scinde, on fait un détour par Londres, on laisse Chloé dériver, Angelica n’apparaît qu’en échos de plus en plus sourds… Les liens se distendent et chaque histoire existe par elle-même. De mon point de vue, Mark Haddon avait juste envie de raconter le blanc d’entre les lignes de ces illustres versions d’un périple qui a su traverser les époques. Il le fait bien, je dois le reconnaître, c’est cohérent, cependant il manque quelque chose d’essentiel. Il n’y a pas d’âme dans son roman.
Les personnages se laissent ballotter par la vie, même quand ils semblent tisser leur destin, ils sont en fait à la merci de celui-ci, ou peut-être de celle qui se cache derrière. Peu importe, on ne les aime pas. On les regarde juste s’agiter en vain et c’est un peu déprimant.
Souvent le récit prend la consistance d’un songe sans logique dont les symboles seraient muets car coupés de leur correspondant. Un symbole, à l’origine, est un signe de reconnaissance, une poterie brisée en deux dont les morceaux sont séparés pour mieux se retrouver plus tard et attester de l’identité de leur porteur ou des droits de celui-ci relatifs à un contrat passé. Ici c’est comme si le symbole correspondant n’existait pas, n’avait jamais existé, ne sert à donc à rien. Pourtant les mythes et histoires antiques sont composés de symboles. On en a souvent oublié le sens, néanmoins ils racontent une histoire dans l’histoire, l’autre morceau du symbole que l’on devine en reflet, c’est là tout leur intérêt. Périclès, aussi divertissante que soit la pièce, est symboliquement plus pauvre qu’Apollonius, qui peut-être était plus pauvre — ou pas, car nous n‘en savons rien — que des récits précédents. Compléter les blancs de l’histoire est une bonne idée, mais encore faut-il y apporter quelque chose de consistant et Mark Haddon avait la possibilité d’étoffer un personnage qui y aurait gagné. Il a choisi de ne pas le faire.
À la fin de L’Odyssée du Marsouin, l’auteur évoque dans une note la personne oubliée de cette histoire : la fille du roi, celle qui subit l’inceste et qui n’est au final qu’un personnage très secondaire dans toutes ces versions. Dans Périclès elle n’a même pas de nom et si elle en a un dans Apollonius, je dois avouer que je ne m’en souviens pas. Elle n’est qu’une ombre, éternelle oubliée, parfois même diabolisée car considérée coupable. Sachant cela, le constatant même dans ses notes, je me serais attendue à ce qu’il lui offre plus d’espace au lieu de l’effacer derrière des chimères. Je n’ai vraiment pas compris l’idée… Et j’ai du mal à lui pardonner ce énième manque de respect au personnage. Cela est, je crois, ma plus grande déception. J’aurais pu pardonner tout le reste s’il avait laissé à Angelica la possibilité d’être, tout simplement.
S’il y avait un sens caché à tout cela, il m’a échappé, et je me suis surtout beaucoup ennuyée au cours de cette lecture. Si je n’avais pas reçu ce roman via Masse Critique, je ne l’aurais sans doute pas terminé et je n’aurais rien perdu. Lisez plutôt Périclès si vous avez deux heures ou, mieux encore, Le Roman d’Apollonius de Tyr.

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vendredi 19 février 2021

Diamants

Un roman de Vincent Tassy, publié chez Mnémos.

Présentation de l'éditeur :

D’un hiver sans fin naît l’espoir d’un printemps radieux
L’Or Ailé, de la cité immortelle, est descendu des cieux.
Seigneur ou roturier, lequel deviendra son suivant ?
Serviteur, conseiller, dévoué ou confident
Dans le labyrinthe d’Œtrange, il devra le guider
Du royaume de Ronces, aux Brumes emplies de danger.
De l’hiver au printemps, de l’obscurité à la lumière
Percerez-vous les secrets de L’Or Ailé venu sur Terre ?
Vincent Tassy portait en lui depuis longtemps ce roman de fantasy. Le résultat est à la hauteur du talent de cet écrivain singulier : sombre et lumineux, doux et violent, androgyne et sexué. Diamants est une œuvre gothique comme moderne, portée par l’une des voix les plus envoûtantes du genre.
Dans un royaume où tout ne semble être qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté… apparaît soudain un ange. De sa chevelure déferlent des diamants et sa présence seule suffit à bouleverser l’équilibre du monde. Les écrits les plus sacrés de tous les continents de ce monde disent qu’il apporte avec lui l’abondance et la douceur de vivre à sa terre d’accueil, mais sa venue ne va-t-elle pas déclencher les convoitises, ou attiser celles qui couvaient déjà ?
Dans ces cours élégantes et feutrées bruissent complots et jalousies. Et la présence de l’Or Ailé, cet ange inaccessible à la compréhension humaine ne fait qu’égarer davantage des esprits déjà perdus. Cette histoire nous présente une reine au bord de la rupture, qui navigue entre lucidité et folie sans que l’une soit plus identifiable que l’autre, deux princesses livrées à elles-mêmes dont une toujours profondément absente et l’autre sauvage comme un chat, un mancien à l’esprit acéré mais qui ne peut être partout, des amants qui feront tout pour ne pas se perdre et un jardinier qui oscille entre ambition et totale dissolution de lui-même. Et que dire de l’ange ? Que dire du royaume de Ronces, magique entre tous, presque mythique, et de son Endeuillé Soleil ?
C’est une histoire et mille autres à la fois, échos diffractés et reflets brisés qui se recomposent sans cesse comme en un kaléidoscope, un puzzle dont les mêmes pièces s’emboîtent pour former différents tableaux.
Étrange roman que celui-ci, entre une fantasy classique, tissage de magie, de complots et de guerres, et un conte mélancolique aux accents romantiques, dans le sens littéraire du terme. Oui, l’écriture de Vincent Tassy est indubitablement romantique. Il a ce don particulier d’enchanter la pourriture et de faire pousser des fleurs magnifiques dans des charniers. Il nous conte langueur des âmes et des corps, émerveillement et mal de vivre, amours vénéneuses ou inconditionnelles, toujours dévastatrices, avec une singulière poésie.
Dans Diamants, les personnages s’engourdissent, s’abandonnent, mais ils se révèlent aussi. L’auteur déplie lentement leurs histoires respectives pour nous rendre accessibles les facettes les plus cachées de ces êtres brisés ou brûlants d’espoir. Il nous emmène à la racine de la folie ou du désir avec indolence, nous dévoile tous les travers aussi bien que les miracles dont les humains sont capables.
Je me suis promenée dans ce récit avec une curiosité parfois morbide. J’ai appris à aimer certains protagonistes plus que d’autres et j’ai apprécié qu’aucun ne soit réellement bon ou mauvais. Ils sont humains et faillibles. Ils agissent mal par faiblesse ou par facilité, par égoïsme souvent, mais ils ont aussi des sursauts d’altruisme, de bonté et de loyauté. J’ai particulièrement aimé les deux princesses, si différentes, et Dolbreuse. J’ai pris grand plaisir à voir évoluer Mauront et à découvrir le fin mot de cette histoire.
Diamants est un très beau roman, un récit poétique à la saveur de mythe qui m’a rappelé ce qui m’a un jour attirée dans la fantasy.

dimanche 14 février 2021

Un reflet de lune

 Un roman d'Estelle Faye, publié chez ActuSF.

Présentation de l'éditeur :

Paris, un siècle après l’apocalypse. La capitale est plongée dans les pluies de printemps et Chet, dans une affaire qui le dépasse. Des sosies apparaissent pour lui faire porter le chapeau de crimes dont il est innocent. Du lagon du Trocadéro au repaire lacustre des pirates de la Villette, Chet arpente les bords de la Seine en crue à la recherche de ces mystérieux doubles, autant que de lui-même.

L’autrice multiprimée Estelle Faye (Les Seigneurs de Bohen, La Voie des oracles) retrouve son héros jazzy Chet pour une nouvelle aventure indépendante dans l’univers poétique et fantastique d’Un Éclat de givre.
Chet chante du jazz dans les bars d’un Paris post-apo. Il noie ses désillusions et ses traumatismes dans les conquêtes faciles et se dilue dans son alter ego artistique : Thaïs. Les affaires commencent à bien marcher pour lui depuis qu’il l’a créée, mais il n’arrive pas à se remettre de ses dernières mésaventures et la pluie qui s’abat sans discontinuer sur la ville semble s’accorder à son humeur.
Ce roman fait suite à Un éclat de givre, publié chez les Moutons électriques. Il est indépendant, mais pour mieux l’apprécier je vous encourage vivement à lire son prédécesseur. Vous comprendrez mieux comment est née cette enclave parisienne dans ce futur dévasté, qui est Chet et ce qui l’anime dans cette nouvelle histoire.
Je me rappelle avoir beaucoup aimé Un éclat de givre, malgré une fin un peu plate et j’étais ravie de retrouver Chet dans ce décor qui vaut le détour. Estelle Faye remodèle la ville de manière cohérente et imagée. La crasse y est sublimée par des éclats de lumière aussi factices qu’éblouissants, créant une esthétique fascinante. Arpenter cette cité décadente avec son personnage, découvrir comment elle s’est adaptée, comment fonctionnent ses guildes et ses gangs est un vrai plaisir. Ce futur délabré se fait écho du passé dans son fonctionnement et porte néanmoins les stigmates de progrès technologiques qui ont mal tourné. Il est passionnant de découvrir comment ce monde s’est construit. On ne peut parler de rétrofutur ici, mais il s’agit indubitablement d’un futur rétro. Cependant, l’histoire propre à ce tome semble un peu délayée en comparaison, alors qu’elle ne manque pas d’intérêt.
Plombée par la pluie incessante comme par les états d’âme de Chet, l’intrigue s’enlise parfois. Tout pourrit à cause de l’humidité autour de Chet et ses sentiments comme ses sensations semblent faire de même. Profondément blessé par les événements du roman précédent, il ne sait plus vraiment qui il est ni qui il veut être. Alors que penser de ces autres lui qui semblent subitement envahir la ville ? Est-ce un tour que lui joue son esprit ou un véritable complot ? Chet s’oublie en Thaïs et se noie en ses doubles, lentement dépossédé de sa propre existence. Reste à voir si cela provoquera un sursaut d’instinct de survie en lui ou si cela le fera définitivement sombrer.
Chet n’est pourtant pas le seul à pâtir des méfaits de ses doubles. Et si cette pluie incessante faisait partie du complot ? Si quelqu’un, une fois encore, s’ingéniait à détruire sa ville ?
L’autrice nous balade d’un bout à l’autre de la cité, à la recherche d’une secte complotiste qui prône la purification du monde par le déluge. Je vous avoue que j’ai préféré l’ambiance à l’enquête elle-même, surtout parce que Chet n’est pas toujours facile à supporter. Il est souvent englué dans sa propre sensualité qui s’invite à des moments assez inopportuns. Il se laisse gouverner par ses sens et ses pulsions sans réfléchir au mal qu’il peut faire aux autres ou aux ennuis qu’il va s’attirer. Bien qu’il ait des éclairs d’altruisme, il ne définit les autres que par les relations qu’il entretient avec eux et elles restent très superficielles. Cela m’a ennuyée. Je me souvenais de lui comme un personnage tolérant à l’esprit libre et je l’ai retrouvé très égocentré. Il ne voit sa relation avec Damien que par ce que celui-ci lui apporte. Il n’a même jamais cherché à savoir le vrai nom de son amant de la Bordure qu’il a persisté tout ce temps à appeler Galaad. Il est en somme plus intéressé par ses fantasmes que par la réalité de ses amants. Voire la réalité tout court... Ce n’est pas l’image que j’avais gardé de ce personnage et même si cela s’explique par son instabilité mentale, c’est un peu décevant.
Cela étant, j’ai quand même beaucoup apprécié cette lecture et, si Estelle Faye écrit d’autres aventures à Chet, je les lirai volontiers, rien que pour me promener de nouveau dans cette version de Paris.

lundi 1 février 2021

Les ballons dirigeables rêvent-ils de poupées gonflables ?

Un recueil de nouvelles de Karim Berrouka, publié chez ActuSF.

Sommaire :

- L'Histoire commence à Falloujah
- Concerto pour une résurrection
- Elle
- Éclairage sur un mythe urbain : la Dame Blanche dans toute sa confondante réalité
- Dans la terre
- Jack et l'homme au chapeau
- Le Siècle des Lumières
- De l'art de l'investigation
- Le Cirque des ombres
- Charbon
- Naufrage
- Les Sombres
- D'or et de diamants
- Théâtre d'ombres
- L'Enfant rouge
- ... Comme un ange gardien.
- Le Piano
- Conjonction
- Clothilde court dans la forêt
- Ils sont cinq

Dans ce recueil, Karim Berrouka nous montre toute l’étendue de sa palette d’écriture. La poésie, l’absurde, l’humour et la philosophie se mêlent (et se filent parfois des gifles en passant). Une chose est sûre : on ne s’ennuie pas un seul instant.
J’ai une grande affection pour les nouvelles. Elles requièrent une grande finesse et de l’esprit pour être percutantes. En cela, ce recueil est une réussite et nous offre, outre la qualité des textes, une belle diversité.
Certaines nouvelles sont profondément mélancoliques, d’autres des visions hallucinatoires, drôles ou perturbantes. L’auteur explore aussi tous les genres de l’imaginaire sans distinction et peut vous entraîner aussi bien dans un récit moderne, voire futuriste, que sans âge, dans du polar, de la SF, de la fantasy ou même du fantastique. Parfois léger, parfois sombre, voire poisseux… On ne sait jamais vraiment ce sur quoi on va tomber et cela fait tout le charme de ce recueil. Un messie déjanté ? Des fées ? Une réécriture de conte ou de mythe ? Un Dieu en formation ? Une malédiction personnifiée ? Vous trouverez tout cela, et bien plus encore, dans ces nouvelles.

mardi 26 janvier 2021

Anergique

 Un roman de Célia Flaux, publié chez ActuSF dans la collection Naos.

Présentation de l'éditeur :

Angleterre XIXe siècle. Lady Liliana Mayfair est une garde royale, mais aussi une lyne capable de manipuler la magie. Elle et son compagnon Clement partent en Inde sur les traces d’une violeuse d’énergie. Leur unique piste : Amiya, la seule victime à avoir survécu à la tueuse.

De Surat à Londres, la traque commence. Mais qui sont véritablement les proies ?

Remarquée avec Le Cirque Interdit (Scrineo), Celia Flaux nous plonge cette fois dans une palpitante aventure victorienne, entre steampunk et magie.

Anergique est un savant mélange de polar et de gaslamp fantasy, un roman prenant dont on tourne les pages avec frénésie, happé par les aventures des personnages et une traque dont on ne sait jamais vraiment qui est le chasseur et qui est la proie. Toutefois, l’enquête, aussi intéressante soit-elle, ne prend pas l’ascendant sur les réflexions sociétales qui sous-tendent l’intrigue et qui sont ce que j’ai préféré dans cette lecture.
Deux castes, si l’on peut les définir ainsi, se côtoient dans cet univers et dépendent l’une de l’autre. Les lynes sont la caste dominante. Ils boivent l’énergie des denas car ils ne sont pas capables d’en produire par eux-mêmes, en revanche ils peuvent user de magie. Toute technologie dans ce monde semble dépendre des lynes. Les denas, quant à eux, ne font pas de magie, mais produisent de l’énergie qui doit être régulée par les lynes pour leur éviter la surcharge. Sur le papier, cela pourrait être une relation équilibrée. Bien sûr, cela n’est pas si simple.
On pourrait alors imaginer que les denas, qui sont producteurs d’énergie, de force vive pourrait-on dire, auraient pris l’ascendant. Non, pas du tout. Les lynes sont taraudés par leur soif qu’ils maîtrisent plus ou moins. La peur du manque les pousse à traiter les denas en inférieurs, à les rendre dépendants pour s’assurer une source d’énergie inépuisable. En d’autres termes : ils dirigent la classe qui produit.
La façon dont les lynes conditionnent les denas, les tiennent à l’écart des postes importants ou les privent de leur héritage au profit des frères et sœurs lynes ne manque pas d’interpeler. On ne choisit pas d’être lyne ou dena. Il s’agit d’une condition génétique et, si elle évoque les différences de classes, elle n’est pas non plus sans rappeler les théories de genres. 
Ce point de départ est en soi intéressant et l’autrice pousse assez loin la réflexion sur les disparités sociales. Celles-ci ne s’arrêtent pas au fait d’être lyne ou dena. Il faut y ajouter le genre et la classe sociale. Dans ce monde si codifié, ce rapport à l’énergie ne fait que mettre en relief l’injustice dont certains sont victimes.
L’autrice multiplie les parallèles avec notre monde. Cette co-dépendance a de nombreux effets pernicieux sur la société. Si les lynes jouissent d’une grande liberté et font de leur énergie ce qu’ils veulent, les denas sont cantonnés à des métiers ou des arts qu’on a longtemps jetés comme des miettes aux femmes. Et surtout, qu’il ne leur vienne pas l’idée de refuser de partager leur énergie…
Certains lynes déviants n’hésitent pas à agresser les denas et à les boire jusqu’à la mort. On les appelle des violeurs d’énergie et le terme n’est pas exagéré car on peut tout au long du roman vérifier combien l’horrible comparaison sonne juste.
Liliana et Clement sont des gardes royaux. Elle est lyne et noble, il est dena et bourgeois. Ensemble ils suivent la piste d’une violeuse en série qui pourrait bien être celle qui a agressé l’ami d’enfance de Clement. C’est la partie polar du récit et elle est plutôt bien menée, même si j’ai déploré une coïncidence vraiment facile qu’on voit en outre arriver de très loin.
Anergique est un roman choral dans lequel les personnages principaux s’expriment tour à tour. L’autrice multiplie ainsi les points de vue et nous permet de mieux comprendre la subtilité des rapports entre denas et lynes, mais aussi entre les classes.
Les affections dont souffrent certains personnages rappellent l’anorexie mais aussi les traumatismes sexuels. Le roman peut même en devenir perturbant tellement cela est bien décrit et évocateur.
Le parallèle entre un dena traumatisé, qui ne parvient plus à donner librement son énergie, et une lyne habituée à se priver par crainte de blesser ses proches et qui ne parvient plus à ressentir la soif est également saisissant. Cependant, j’ai été dubitative quant à la relation qui se noue entre les deux, de manière trop rapide à mon goût. Je salue néanmoins les choix audacieux qu’a fait l’autrice.
J’ai pris grand plaisir à lire ce roman prenant et bien écrit, à suivre cette enquête et à découvrir cet univers si intelligemment construit.

lundi 18 janvier 2021

C'est du flan !

Je ne peux pas faire le challenge madeleine de Proust sans publier de recette. Alors ce sera du flan, parce que j'en ai fait un avec le lait de chèvre et les œufs frais qu'un ami m'a apportés, que ça me rappelle ma grand-mère et que c'est comme ça. 
Tu peux utiliser du lait de vache si tu préfères.
Je ne peux pas te dire si ça marche avec du lait de soja, je n'ai jamais essayé, mais si tu es allergique au lactose, j'ai une autre recette avec du soja un peu dans le style du flan pâtissier, suffit de demander.
En revanche, je n'ai rien sans œufs, désolée.

Bref, c'est un flan de fainéante et de fauchée, il faut juste trois ingrédients :
- 1l de lait
- 150g de sucre (si tu as le bec sucré, tu peux aller jusqu'à 200, moi je sucre assez peu mes desserts)
- 6 œufs 

Bon, tu peux mettre une cuillérée de miel ou un peu de vanille et faire du caramel liquide pour le fond de plat, mais ce n'est pas une obligation.


La préparation est très simple. Tu commences par préchauffer ton four à 180°c.
Tu bats tes œufs avec le sucre jusqu'à ce qu'ils blanchissent (ou roussissent si ton sucre est brun), tu ajoutes le lait et tu mélanges bien.
Tu verses le tout dans un grand plat ou des ramequins que tu mets à cuire au bain-marie et... c'est tout.
Le temps de cuisson peut varier selon la taille de ton plat, dis-toi que quand tu vois les taches brunes comme sur ma photo, c'est cuit.
Laisse-le reposer au frais quelques heures et dégustes.
Et la prochaine fois peut-être que je te parlerai du flan à la farine de châtaigne, parce que c'est bon aussi.

vendredi 15 janvier 2021

Double morale

Un roman de Gaëlle Magnier, publié chez Séma éditions.

Présentation de l'éditeur :
Londres, 1895
Alors que le procès d'Oscar Wilde occupe les colonnes de la presse londonienne, la jeune Betty découvre une aristocratie hypocrite qui met à mal sa bonne éducation.
En entrant au service des Trengove en tant que gouvernante, elle se rend rapidement compte qu'un secret pesant, lié à la présence de William Goodfeather – étudiant en arts à la Royal Academy – vient perturber l'équilibre de cette famille de bonne réputation.
Lors d'une des célèbres soirées de Lady Trengove, Betty fait la connaissance du capitaine Ashby, qui partage son sentiment quant à la double morale de la noblesse anglaise...
 
Double morale est une romance historique située en grande partie dans le Londres victorien. Bien que l’intrigue principale soit une bluette, l’autrice a su donner du corps à son récit et l’ancrer dans l’époque qu’elle a choisie. Cela est assez rare dans le genre, qui privilégie en général le décor plus que la réalité historique, pour être noté et apprécié à sa juste valeur. Références littéraires et réflexions sociétales sous-tendent l’intrigue principale qui, en revanche, est mignonne mais sans plus. Même les personnages secondaires, touchants dans leurs amours contrariées, ne m’ont pas passionnée bien que j’aie compati à leurs malheurs.
Betty, qui est le personnage central, n’a pas eu une vie facile, cependant elle a su saisir toutes les opportunités que celle-ci lui a apportées. Grâce à l’ancienne patronne de sa mère, elle a pu recevoir une instruction malgré son origine sociale et trouver un emploi de gouvernante dans une famille de l’aristocratie anglaise. 
Je me suis vite attachée à cette jeune femme intelligente et ouverte d’esprit qui porte sur le monde un regard à la fois naïf et pragmatique. Grande lectrice, volontaire et observatrice, Betty cherche à apprendre dans toutes les situations que lui offre le quotidien. Son statut à part dans la famille, domestique mais tenue à l’écart de la domesticité, la met dans une situation à la fois inconfortable et plus à même d’observer les contradictions et petits arrangements des nobles avec la morale. L’hypocrisie est la norme et ce sur quoi on accepte de fermer les yeux peut changer au moindre coup de vent si l’on veut détruire une personne. Les pensées de Betty sur cette société étouffante ont été pour moi la partie la plus intéressante du roman.