mercredi 17 novembre 2021

La disparition d'Agatha Christie

 Un feuilleton audio de Giuseppe Paternò di Raddusa, uniquement disponible chez Audible.


Il ne s’agit pas d’une adaptation de roman, mais d’un feuilleton original produit par Audible, avec un casting de différents interprètes. L’histoire est tirée de faits réels et l’auteur semble s’être attaché à les romancer le moins possible.
J’ai choisi ce feuilleton un peu par hasard. L’extrait m’avait plu et je ne demandais pas mieux que de m’immerger dans un récit un peu sombre et bien narré, assez typique des vicissitudes humaines ainsi que de l’hypocrisie de la bonne société. Cependant, cela n’a pas pris au-delà du premier chapitre.
Cet épisode de la vie d’Agatha Christie est bien connu, il a fait les choux gras de la presse en son temps et il n’y a guère de suspense le concernant. Je m’attendais cependant à un récit dont la profondeur ferait oublier qu’on en connaît l’issue. Ce n’est pas le cas et on s’ennuie vite.
Le détective Kenward est dépeint de manière très antipathique malgré l’excellent jeu de son interprète. Le personnage donne surtout l’impression de s’écouter parler, ce qui devient pénible à la longue tant il est blasé et méprisant. On en oublie de compatir, ce qui est assez triste quand on sait combien cette affaire a affecté l’homme derrière le personnage. Il aurait mérité d’être mieux traité et qu’on lui rende davantage justice.
Agatha, quant à elle, paraît encore plus inconséquente, capricieuse et décérébrée que son mari, ce qui n’est pas peu dire. Elle ne mérite pas cela et si le chapitre consacré à ses sentiments et pensées équilibre un peu la donne — en cela qu’il rappelle que les gens qui ont vécu cette histoire sont réels et que leur souffrance l’est aussi — il échoue néanmoins à combler les lacunes de ce feuilleton.
Le vrai problème de cette histoire est qu’il n’y a pas grand-chose à raconter. Je comprends bien qu’il faille coller aux faits mais du coup quel est l’intérêt de ce type de récit s’il est aussi aride ?
Je me suis donc ennuyée et ne vous conseille pas cette écoute, malgré le travail remarquable qu’ont fourni les interprètes pour le peu de matière qu’on leur a donné.

lundi 1 novembre 2021

The Great Witches Baking Show

Un roman de Nancy Warren, publié chez Ambleside Publishing.

Présentation de l'éditeur :

Poppy Wilkinson is thrilled to be chosen as a contestant on The Great British Baking Contest. As an American with English roots, winning the crown as Britain’s Best Baker would open doors she’s dreamed of. In more ways than one. Appearing on the reality show is her chance to get into Broomewode Hall and uncover the secrets of her past.

But strange things are happening on the show’s set: accusations of sabotage, a black cat that shadows Poppy, suspiciously unsociable residents at Broomewode Hall—and the judges can be real witches.There are murmurs that Broomewode is an energy vortex. It certainly makes Poppy see and do things that aren’t exactly normal, and seems to draw interesting characters to the neighborhood.

When a fellow contestant dies in mysterious circumstances, Poppy has more to worry about than burned pies and cakes that won’t rise. There’s a murderer on the loose and it’s up to Poppy and her new friends to solve the crime before it becomes a real show-stopper.

Après de nombreux mois d’efforts et de préparation, Poppy a enfin réussi à intégrer le casting du Great British Baking Contest. Pâtissière émérite, ce n’est pourtant pas pour cela — et encore moins pour grappiller un peu de notoriété — qu’elle a tant tenu à rejoindre le concours. Poppy a un secret. En fait, elle en a même plusieurs et elle est là pour résoudre le mystère de ses origines. Abandonnée dans une boîte en carton quand elle était bébé, elle ne sait rien de ses parents biologiques, mais elle pourrait avoir hérité d’eux certains talents pour le moins inhabituels.
Dès le premier jour, elle se lie d’amitié avec un autre concurrent, Gerry le charmeur. Mais très vite celui-ci commence à proférer des accusations de sabotage. Est-il un mauvais perdant ou a-t-il mis le doigt sur un réel complot contre lui ?
Ce tome est le premier d’une série de cozy mysteries qui me semble très prometteuse. C’est sans prétention et néanmoins très agréable à lire (ou écouter dans mon cas). Je me suis vite laissé entraîner dans l’histoire. Poppy est un personnage très attachant et sympathique. L’ambiance du concours est parfaitement rendue et j’ai hâte de mieux connaître les autres candidats dans les prochains tomes. Ils sont nombreux et on n’a pu seulement entrevoir certains de leurs traits de caractère pour l’instant. Je suis certaine qu’il y aura beaucoup à en dire.
C’est un tome d’exposition et l’enquête n’est pas transcendante, on s’attache davantage à la mise en place du décor et à faire connaissance avec les personnages principaux. Cependant, j’ose espérer que l’autrice approfondira le tout dans la suite. Je lis également son autre série : The Vampire Knitting Club. J’ai donc pu constater que pour celle-ci aussi le premier tome constitue surtout une mise en place et que la suite se révèle bien meilleure.
Quoi qu’il en soit, Nancy Warren sait comment créer de belles ambiances et des décors qu’on a envie d’arpenter aux côtés de ses personnages. Même s’il y a une touche de romance dans ses histoires, elle ne se focalise pas là-dessus. D’ailleurs, il n’en est pas encore question dans ce premier tome, même si on devine que cela risque de changer par la suite. Elle est plus attachée à donner de la personnalité et du relief à ses personnages. Ses enquêtes sont typiques du genre et elles fonctionnent plutôt bien en général.
Je pense que je vais préférer cette série, avec ses sorcières et ces fantômes (je me lasse très vite des vampires même si j’aime beaucoup Lucy, la sorcière du Vampire Knitting Club). Et je suis vraiment intriguée par les mystères entourant la naissance et l’abandon de Poppy.
J’ai choisi de découvrir ce roman dans sa version audio et j’ai profité d’une offre regroupant les trois premiers tomes sur Audible. Je n’étais pas emballée par la narratrice dans les premiers chapitres et je suis revenue sur cette opinion de manière plutôt drastique. Hollis McCarthy fait vraiment un excellent travail. J’ai pris plaisir à l’écouter et je serai ravie de la retrouver dans la suite.
À noter aussi que ce roman contient une recette de tarte au citron (celle que Poppy est censée avoir présentée au concours). C'est le genre d'ajout que j'adore et la recette fait vraiment envie, même si je n'échangerais celle de mon père pour rien au monde. ;)

lundi 18 octobre 2021

Le Serment de Jaufré

Un roman d'Anaël Train, publié aux éditions du 123.

Présentation de l'éditeur :

Il deviendra l'un des troubadours les plus prisés de la cour de l'inoubliable Aliénor d'Aquitaine, mais à 7 ans, Jaufré Rudel peine encore à comprendre l'injustice qui frappe sa famille, privée de ses terres par le puissant duc d'Aquitaine.

Alors qu'il vient de perdre sa mère, le petit garçon se découvre une passion pour le chant et la musique. Et si, face aux nombreuses épreuves qui l'attendent, cet art se révélait sa meilleure arme ?

Un roman passionnant où magie et chevalerie s'entrelacent en un tableau somptueux.


Cette lecture a été très pénible. Disons-le sans ambages : j’ai oscillé entre ennui et exaspération. Je me réjouissais de lire un roman historique, ce qui ne m’était plus arrivé depuis trop longtemps, mais me suis trouvée embourbée dans un récit falot, tissé de clichés tous plus éculés les uns que les autres, et dont le moindre retournement de situation s’est révélé désespérément prévisible.
Je m’attendais à un récit contant la jeunesse et les années d’apprentissage de Jaufré Rudel, cependant la narration est divisée en deux. Nous avons d’une part, à la première personne, l’histoire que j’escomptais et, en parallèle, les aventures des jumelles de Grimwald au service de l’Angleterre ainsi que d’une mystérieuse prophétie… Les chapitres consacrés aux jumelles sont narrés à la troisième personne, contrecarrant ainsi l’aspect biographique qu’a voulu donner l’auteur a son roman. Cela fait sens quand on sait que les personnages seront amenés à se rencontrer mais reste construit de telle sorte qu’il est très difficile de se laisser emporter dans cette histoire.
La partie consacrée à Jaufré est de loin la plus agréable à lire, même si en fait il ne se passe pas grand-chose. Je m’attendais à ce qu’elle soit beaucoup plus développée. Celle qui concerne les jumelles est en comparaison plus riche en action, mais pleine de contradictions, de facilités et de poncifs. Les méchants sont très méchants, les puissants sont capricieux et l’amour fleurit au premier regard…
L’histoire aurait gagné, je crois, à se focaliser sur l’apprentissage des personnages — la musique et la poésie pour l’un, la magie pour les autres — afin de les montrer dans leur domaine d’expertise puis de laisser au lecteur le loisir de les voir grandir et évoluer. Au lieu de cela, ils sont simplement ballottés par les événements et on ne prend jamais vraiment le temps de les connaître ni de s’attacher à eux. Ce manque de profondeur, dans l’intrigue comme dans les caractères, les rend plutôt antipathiques. Ils ne sont pas aidés par les personnages secondaires, caricaturaux au possible. 
Cette histoire est en outre pleine de longueurs et de contradictions. Un exemple : Tu as abusé de ton pouvoir pour forcer une jeune fille qui est sous ma protection à partager ton lit ? Pour te réprimander, je t’en envoie une autre, on verra ce que tu en feras… Exaspérant, vous dis-je.
Ce roman se veut préquelle du Lit d’Aliénor, un roman de Mireille Calmel — mère de l’auteur — que j’ai lu et apprécié il y a… une bonne vingtaine d’années. Mais si Le Lit d’Aliénor, malgré sa trame magico-druidique, au demeurant fort plaisante, avait une assise historique intéressante, ce n’est pas le cas de sa préquelle. On sent que l’auteur a fait des recherches en amont, mais c’est sans doute son sujet qui pèche et peut-être un peu le style. C’est raconté de manière très plate alors qu’il y a déjà trop peu à dire et le brin d’intérêt que j’ai réussi à trouver à l’enfance de Jaufré et à la jeunesse des jumelles de Grimwald est dû à ma lecture du Lit d’Aliénor et de La Rivière des âmes.
Je n’avais jamais souhaité me pencher sur les suites que l’autrice a apporté à ce cycle et honnêtement cette préquelle ne me donne pas envie d’y remédier. Je ne crois pas non plus qu’elle se suffise à elle-même, mais si vous avez aimé ces romans et que vous voulez prolonger un peu l’histoire, peut-être y trouverez-vous plus d’agrément que moi.

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dimanche 10 octobre 2021

Binti T2

Un roman de Nnedi Okorafor, publié aux éditions ActuSF.

Mon avis sur le premier tome.

Présentation de l'éditeur :

De retour sur Terre après son année passée à l'université intergalactique d'Oomza, la jeune Binti n'en a pas fini avec les surprises. Elle vient d'apprendre qu'elle est la descendante des Enyi Zinariya, un peuple extraterrestre, et elle se retrouve désormais capable de communiquer sans technologie tierce à travers de grandes distances. Mais la découverte de ce nouveau don, qu'elle maîtrise encore difficilement, s'accompagne d'une douloureuse nouvelle : pendant sa retraite dans le désert, les Khoush ont attaqué son village et sa famille a péri dans l'incendie de leur maison. Mais le temps du deuil n'est pas encore venu : Binti doit d'abord parvenir à concilier ses natures humaine et extraterrestre pour ramener la paix au sein de son peuple... quel qu'en soit le prix.

Autrice de fantasy et de science-fiction, Nnedi Okorafor a été lauréate du World Fantasy Award et du Prix Imaginalespour Qui a peur de la mort ?. Abordant les thèmes de l'identité et des traditions, chers à l'autrice, Binti : La Mascarade nocturne vient clore le diptyque commencé par Binti, lauréat des prix Hugo et Nebula.

Quand Binti a quitté son foyer pour se rendre à l’université, allant ainsi contre la culture de son peuple, elle ne pensait pas que cela aurait un tel impact sur sa personne. Elle était pleine d’espoir en l’avenir, elle voulait apprendre, mais elle n’envisageait pas que cela la changerait, elle était Himba et le resterait. Elle croyait fermement qu’elle rentrerait chez elle, forte de tout ce savoir acquis, pour devenir l’harmonisatrice de sa communauté comme cela avait été décidé longtemps auparavant. Pourtant, ce voyage l’a transformée à jamais, de bien des manières. 
Tout nous change, c’est un fait, seule la mort nous fige. Cependant, les changements dans la vie de Binti se font souvent dans la douleur, dans le traumatisme. Elle fait preuve d’une grande résilience, mais elle est bien jeune et cela lui coûte toujours.
Si elle sait qui elle est, tout le monde autour d’elle semble avoir une opinion à ce sujet et ne se gêne pas pour la lui donner. Même quand elle revient chez elle, elle est comme une plante déracinée qui peine à retrouver une place dans ce qui était pourtant son milieu naturel. Elle pensait renouer avec les siens, mais elle a découvert tout un pan inconnu de son histoire familiale qui l’impacte de plein fouet.
Cette dernière partie de l’histoire de Binti est celle de l’acceptation. Binti doit embrasser sa nature, qui est multiple, et apprendre comment être Himba, car elle le sera toujours, tout en étant autre. De fait, elle explore encore davantage sa propre culture. Ce qu’elle croyait connaître depuis toujours sur le bout des doigts. Binti en explore toutes les nuances, mais elle se découvre aussi autre, se rejette, tente de s’accepter, de concilier des traits pas toujours compatibles.
Pendant une bonne partie de la novella, elle est dans le déni, elle se replie sur elle-même. Outre les traumatismes qu’elle vit, et ceux qu’elle revit, cela fait aussi partie de son éducation, comme l’autrice nous le fait subtilement comprendre. Binti se raccroche à ce qu’elle connaît le mieux. Cela la rend touchante mais, si l’on compatit à ses malheurs, on ne peut nier qu’elle est aussi un peu naïve. Son âge l’excuse cependant. Ce que je pardonne moins facilement, c’est son côté Mary Sue. Binti est ballottée par sa propre histoire, bien qu’elle tente de lutter contre le courant parfois. Elle est irritable, souvent immature, et un peu trop parfaite pour être réaliste. Toutefois, je suppose qu’on a besoin de ce genre de personnage dans un récit YA et initiatique. J’aurais cependant aimé plus de nuances, d’autant que l’autrice fait des choix parfois un peu faciles. Je n’ai rien contre l’optimisme, surtout dans une histoire destinée à de jeunes lecteurs, mais pourquoi faire des choix difficiles, aussi douloureux qu’audacieux, pour en annuler ensuite toute la portée dramatique et ce plusieurs fois de suite ? Cela m’a semblé quelque peu puéril… Je trouve cela dommage et je ne pense pas que cela grandisse le personnage.
L’histoire de Binti nous parle d’identité et de découverte de soi aussi bien que d’altérité. C’est une quête initiatique, mais aussi un récit sur l’horreur de la guerre. Dans Binti, le conflit est si ancien que les deux parties ne savent même plus avec certitude ce qui l’a déclenché et se moquent des victimes collatérales. Rien ne semble apte à leur fait cesser les hostilités tant le conflit est enraciné en eux. Bien que cette guerre soit fictive, elle rappelle malheureusement des situations réelles et donne à réfléchir.

lundi 13 septembre 2021

Les Héritiers

 Un roman de Fabien Clavel, publié chez ActuSF.

Mon avis sur Feuillets de cuivre.

Présentation de l'éditeur :

Paris, 1899
Les fées sont parmi nous. Cachées. 
On les appelle des Faux-Semblants. 

En pleine Belle Époque, Raphaël Acanthe, jeune séducteur, découvre à la faveur d’un duel qu’il est l’un de ces Faux-Semblants : un sylve.
De Paris au Sahara en passant par Budapest, cette découverte l’emmène dans un engrenage infernal, entre les diverses factions de fées et les complots contre la Monarchie féerique.
Entraîné malgré lui dans cette intrigue tentaculaire, Raphaël en compagnie d’un groupe hétéroclite de Faux-Semblants, dont Béla, un pitoyable mais si attachant vampyr, et Una, une dangereuse fleur de métal, va mettre à jour une terrifiante machination qui pourrait dévoiler au monde l’existence des fées. 

Auteur d’une cinquantaine de romans et lauréat d’une vingtaine de prix littéraires, Fabien Clavel aime à arpenter tous les genres de l’Imaginaire avec un égal plaisir. Cette fois, son roman mêle la fantasy au steampunk pour emmener le lecteur dans une aventure trépidante où le suspense se teinte de magie.
 
Feuillets de cuivre m’a durablement marquée et fait partie de mes livres préférés, aussi j’étais enthousiaste à l’idée de découvrir un autre roman dans le même univers, avec en prime la présence de Ragon. L’ambiance, cependant, est différente. L’auteur a pris une direction qui n’est pas pour me déplaire, dans laquelle mythologies, prophétie, complots et coteries se mêlent allègrement.
La lecture est exigeante et demandera toute votre attention ; il ne faut pas avoir peur des intrigues à tiroirs ni de suivre de nombreux personnages. Cela m’a ravie. J’aime les récits qui ne prennent pas leurs lecteurs pour des imbéciles.
On découvre dans ce roman une société complexe, cachée dans les replis de la nôtre et des factions qui s’opposent dont les buts ne nous sont pas toujours entièrement dévoilés. Si vous aimez les complots, vous serez ravis.
L’auteur a su créer des personnages imparfaits et complexes qu’il est plaisant de suivre, de découvrir et voir évoluer. Ne vous attendez pas cependant à les aimer inconditionnellement. Cela fait aussi partie de leur charme.
C’est un bien long roman, que je n’ai pourtant pas vu passer et qui m’a laissée dans l’attente d’une suite que j’espère tout aussi prenante. Les personnages comme l’intrigue recèlent encore de nombreux secrets que je suis impatiente de découvrir.

mardi 7 septembre 2021

Biotanistes

Un roman d'Anne-Sophie Devriese, publié aux éditions ActuSF.


Présentation de l'éditeur :
Quelque part dans le futur.

La terre est sèche. Des grappes d’humains survivent dans les dernières oasis. Terminé les ruisseaux, terminé les animaux, terminé… la domination masculine. Parce qu’elles semblent être les seules à survivre à une maladie qui décime l’humanité, les femmes ont pris le pouvoir et les hommes sont relégués au rang de reproducteurs.

Rim, jeune sorcière élevée au convent, voit son premier saut dans le passé approcher avec impatience et fébrilité : et si elle n’atterrissait pas en zone utile et devait renoncer pour toujours à voyager dans le temps ? Et puis, qui est Alex, cette nouvelle venue qui la déroute tant, la pousse à reconsidérer ses certitudes ? Et si… Et si les hommes, en vérité, pouvaient survivre au fléau ?

Encore une pépite de l’excellente collection Naos !
Futur, date indéterminée, une maladie a décimé la population et continue de faire rage sans que son mode de contagion ne soit identifié. Les désastres environnementaux engendrés par l’humanité ont ravagé la terre. Les abeilles ne sont plus et peu de flore leur a survécu. Sans parler de la faune... Après avoir envahi et détruit l’écosystème, le plastique est devenu une denrée aussi précieuse qu’elle est rare. De l’humanité, il ne subsiste que quelques communautés éparses qui survivent tant bien que mal dans un immense désert. Leurs déplacements sont limités par l’effondrement technologique et l’accès aux ressources aussi bien qu’au savoir est problématique. 
Le salut de ces gens tient surtout au bon vouloir de celles que l’on nomme les Sorcières. Touchées par la maladie, mais sorties indemnes de celle-ci, elles ont développé un talent précieux : elles peuvent voyager dans le passé. Un seul endroit, une seule époque, elles ne choisissent pas et ne peuvent rien ramener de matériel. En revanche, elles peuvent apprendre par cœur toutes les informations qui leur permettront de rassembler le savoir utile, mais perdu, accumulé par leurs semblables au cours des siècles précédents. À l’époque de notre récit, elles sont craintes et jalousées, mais aussi respectées. Il n’en a pas toujours été ainsi et on se rendra vite compte que leur histoire complexe et fascinante, tout comme leur ascension au pouvoir, recèle de nombreux secrets.
Rim est une sorcière, bien malgré elle, seule rescapée de sa famille anéantie par le fléau. Elle a été sauvée par Ulysse le conteur itinérant et ramenée dans un convent où elle a grandi sous la protection d’Anthoïna, une talentueuse biotaniste. Dans cette société matriarcale — où les femmes dominent puisqu’elles seules peuvent survivre au fléau — Rim s’interroge sur beaucoup de choses, sur la notion d’égalité entre les sexes autant que sur l’usage que font ses « sœurs » de leur pouvoir, sur la source du fléau et la raison pour laquelle les hommes n’y survivent pas. Elle sait confusément que toutes les questions ne sont pas bonnes à poser dans ce dernier bastion de la connaissance humaine. Cependantn son prime saut approche. Quelle influence aura-t-il sur ses croyances et sur sa vie d’adulte ?
Biotanistes est un excellent roman, aussi prenant que créatif. J’ai adoré découvrir comment cette société s’est reconstruite pour survivre, les choix bons comme mauvais qu’ont fait ces humains pour s’adapter au fil des ans à un environnement de plus en plus hostile et leurs théories à ce sujet. Rim est un personnage intéressant. Passionnée et idéaliste, elle a aussi les défauts de ses qualités. Elle est impulsive et colérique. Cela ne la rend que plus humaine. Toutefois, si elle demeure au centre de l’histoire, elle n’en est pas moins accompagnée par d’autres personnages aussi complexes et que j’ai aimés suivre, notamment Alex, Anthoïna, Ibrahim et Ulysse. Je déplore cependant trop de manichéisme dans la construction des antagonistes. Par exemple, si l’on entrevoit sur la fin de l’histoire les raisons qui peuvent expliquer le comportement d’un personnage odieux tel qu’Olympe, elle manque encore trop de relief à mon goût. Des personnages plus nuancés auraient donné encore davantage d’ampleur à ce récit.
Cependant, au-delà de la construction des personnages, l’histoire elle-même est géniale. L’inversion des pouvoirs entre les sexes et le sexisme dont font preuve les femmes sont le reflet de notre propre situation. On se rend compte que les problèmes et les attitudes sont malheureusement les mêmes, peu importe qui domine. Les abus sont nombreux, les hommes discrédités et réifiés. J’ai été très intéressée par la façon dont est détournée la culture populaire, notamment les contes, pour remodeler l’histoire et renforcer l’assise de cette société matriarcale si loin de l’utopie.
J’ai aussi apprécié le contraste entre certains progrès technologiques — Anthoïna est par exemple capable de créer de minuscules créatures mécaniques ou des tenues vivantes qui s’autorégulent — et des retours en arrière drastiques dans d’autres domaines, faute de connaissances sur le sujet ou de matière première. Les véhicules les plus évolués sont des carrioles ou des chars à voiles. La médecine, ou plutôt la biotanique, peut produire des prothèses très évoluées, mais ses remèdes en sont réduits à quelques plantes.
Biotanistes est un roman d’aventure dans lequel on ne s’ennuie jamais. Au-delà de l’aspect distrayant du récit, l’autrice nous offre de nombreuses occasions de nous interroger sur notre propre société et l’avenir de la planète. Les bonds dans le passé nous confrontent à notre propre histoire, dénonçant au passage des injustices toutes contemporaines. Cependant, dans ce marasme qu’est devenu notre monde, il reste de l’espoir et l’amour de la lecture comme point d’ancrage de la sédition. Comment ne pas apprécier ?

mardi 10 août 2021

Gypsy

Un roman de Megan Lindholm et Steven Burst, publié chez Ménamos.

Présentation de l'éditeur :

Dans la ville de Dakota, Mike Stepovitch est un policier divorcé qui vogue dans les affres de la dépression. Lorsqu'il découvre des victimes assassinées dans le sillage d'un gitan amnésique, il croit tenir là son coupable. Pourtant, des événements étranges et surnaturels le font douter. Alors que le gitan recouvre peu à peu la mémoire, Stepovitch sait que ce dernier sera son seul allié pour combattre la magie du monde souterrain qui s'abat sur les habitants. Il lui faudra se tenir aux portes du Monde d'en bas, un univers de ténèbres dont la menace plane sur sa petite ville si paisible...

Entre rêve et réalité, du monde d’en bas où règne une Dame maléfique assoiffée de pouvoir, à un univers de fable, dans lequel évoluent un loup, un blaireau, un corbeau, ce récit à l’ambiance nocturne et saturé de magie demande au lecteur d’accepter de perdre un peu pied pour mieux reconstruire le savant puzzle.

Entre le polar et la fantasy urbaine, il y a Gypsy, comme un pont entre deux mondes qui se considèrent avec curiosité et ne s’effleurent qu’avec méfiance.
Stepovich est un flic aigri qui est un jour pris de l’intime conviction que la personne que lui et son coéquipier (un jeunot qui lui tape sur les nerfs…) viennent d’arrêter n’est pas coupable. Je vous entends, vous dites que ça fait beaucoup de clichés pour un début de roman, et vous avez raison, d’autant plus que les clichés ne s’arrêtent pas là. Pourtant, très vite, vous ne les verrez plus car ce roman possède sa propre originalité. Gypsy jongle entre rêve et réalité, et quand je dis rêve, il s’agirait plutôt de visions aussi symboliques, et parfois sans queue ni tête, que le sont les rêves.
Stepovich est bien vite entraîné dans quelque chose qui le dépasse, une fresque épique dans laquelle un gitan doit vaincre une femme qui menace de voler la lumière du monde, dans laquelle une morte tisse des sortilèges de protection, dans laquelle une vieille arnaqueuse pourrait être une vraie voyante et surtout dans laquelle la fille même de Stepovich est un pion dans une partie aux règles floues.
Gypsy est de l’étoffe dont on fait les mythes. Ses nombreux personnages sont tous intéressants et imprévisibles. Ils font la richesse du récit car on les suit à tour de rôle. Si l’intrigue de base est plutôt simple, classique combat du bien contre le mal, j’ai aimé les imperfections de tous ces personnages qui sont humains, font des choix et peuvent faire basculer le récit à tout moment.
J’ai particulièrement aimé les passages oniriques et la façon dont la magie est décrite dans ce roman. Elle est pratique, symbolique, elle dégage un parfum de contes. Et, après tout, c’est ce que ce roman est au final : un conte à la fois moderne et intemporel plus qu’une fantasy.