mardi 17 mai 2022

L"Armoire des robes oubliées

Un roman de Riikka Pulkkinen chez Albin Michel.


Je m’attendais à une histoire familiale, trois générations de femmes se retrouvant alors que leur doyenne est en train de mourir et partageant des souvenirs, dévoilant des secrets. Ce n’est pas vraiment ce que j’ai trouvé dans ce roman. Cela en fait partie, mais demeure très secondaire. Cependant il est juste de préciser que je ne lis jamais entièrement les résumés de quatrième de couverture et que je n’ai pas choisi ce roman, on me l’a offert il y a des années. Je suis donc seule responsable de mes attentes.
Cette histoire est plutôt celle d’un chagrin d’amour et d’une dépression.
L’écriture est poétique, bien qu’un peu convenue parfois dans ce qui se veut des phrases élégantes et pleines d’une sagesse pénétrante, peinture minutieuse de l’âme humaine, et qui m’ont plutôt parues tissées de lieux communs. Cela reste agréable dans une certaine mesure, au début. On se laisse porter, on observe les détails, on écoute des opinions assenées comme de grandes vérités et on finit par s’ennuyer, voire s’exaspérer du ton de maîtresse d’école d’un personnage infatué.
L’histoire, elle, est assez banale. Elsa va mourir. Elle exaspère sa fille unique en prenant les choses à la légère. Mais comment faire autrement quand il reste si peu de temps ?
Eleonoora, ladite fille s’inquiète pour tout, veut tout contrôler, et ses angoisses énervent son entourage qui ne veut pas comprendre que c’est la seule façon qu’elle a de supporter la perte à venir. 
Et il y a ses propre filles, Anna la dépressive, à qui porter une robe appartenant à quelqu’un d’autre suffit pour lui donner l’impression d’absorber les émotions de celle-ci sans la connaître, et Maria la pragmatique. Puis, dans l’ombre, il y a Eeva dont Anna trouve une robe dans l’armoire de sa grand-mère. Cette découverte va remuer pas mal de souvenirs, mais pas forcément ceux auxquels ont s’attend.
Ce qui aurait dû être une chorale de voix féminines est en fait un solo. Celui d’Anna qui a besoin de se défaire d’un chagrin persistant. Alors quand elle exhume un secret tout droit venu du passé de ses grands-parents, elle le monte en épingle et réinvente avec sa propre histoire.
Le secret en lui-même est d’une banalité désolante. C’est typiquement le genre d’histoires faciles que je déteste. On nous parle d’amour, mais cela sonne creux et on se rend bien compte que derrière tous ces grands mots et ces accès de lyrisme il n’y a que des gens qui s’ennuient, des pseudo-intellectuels trop oisifs pour leur propre bien.
En réalité, le destin d’Eeva n’intéresse pas Anna. C’est sa propre histoire qu’elle transpose, pour mieux expurger son chagrin — je devrais dire sa dépression. Anna imagine la vie d’Eeva et se la raconte à la première personne. Elle aménage le tout au fur et à mesure qu’elle apprend des choses, avec un luxe de détails perturbant. Je ne dévoile aucun point clé du récit. On s’aperçoit de cela tout de suite. Anna a l’habitude d’inventer des histoires aux gens ; c’est un jeu venu de l’enfance. Elle les brosse dans le détail, jusqu’à leurs goûts culinaires ou leur façon de froncer les sourcils, comme si elle était finement observatrice — on sent l’influence des grands-parents, l’un peintre et l’autre psychologue — alors que ce ne sont que des envolées créatives et non de réelles observations. On peut déceler des fixations dans ces inventions (quel est donc son problème avec le mardi soir ?). Anna est entièrement tournée vers elle-même. Les portraits mentaux qu’elle esquisse lui permettent de mettre à distance sa douleur. En faisant vivre les événements à d’autres, elle les accepte. Ses délires quasi schizophréniques sont un peu pénibles à suivre, mais surtout malsains. Pas tant parce qu’elle invente — certaines personnes gèrent mieux les événements traumatiques en les transposant qu’en les racontant tels quels —, mais parce qu’elle utilise des gens réels — réels dans le roman s’entend — et ravive de vieilles blessures parmi les membres de sa famille à un moment très difficile de leur vie. Le procédé est puérile, égoïste et narcissique. Cela est d’autant plus frustrant que la réaction du personnage sur lequel le secret est susceptible de faire le plus grand impact est à peine effleurée.
Je n’ai pas si souvent que ça l’occasion de découvrir de la littérature finlandaise et même si je n’ai pas choisi ce livre et que je ne me serais pas dirigée vers lui de moi-même, je l’ai ouvert avec intérêt et curiosité. J’apprécie les récits familiaux, à petite dose, et les explorations psychologiques. Malgré cela, je suis passée totalement à côté de cette histoire. Je dirais même que je l’ai détestée. Je l’ai trouvée soporifique et d’une insondable vacuité. Même la couleur locale n’a pas réussi à me distraire de cette logorrhée thérapeutique.

vendredi 13 mai 2022

Meurtres et muffins aux myrtilles - Les enquêtes d'Hannah Swensen T3

Un roman de Joanne Fluke, publié chez Le Cherche Midi pour la version papier et Audible pour la version audio. Celle-ci est lue par Flora Brunier.


Présentation de l'éditeur :

Eden Lake est sur le point de célébrer son premier carnaval d'hiver. Au menu ? Sports de glace, activités pour les enfants et, bien évidemment, les délicieuses pâtisseries du Cookie Jar, amoureusement préparées par la charmante Hannah Swensen. Cerise sur le muffin, Connie MacIntyre, vedette d'une célèbre émission de cuisine, doit venir signer son livre. Toute la ville est sur le pont - même la mère d'Hannah, qui passe généralement son temps à essayer de la marier. Mais quand Connie MacIntyre est retrouvée morte dans la boutique d'Hannah, cette dernière ne va pas résister très longtemps à son envie de mener une enquête qui va s'avérer pleine de rebondissements.

Une énigme à résoudre, un déluge de sucreries et de nouvelles recettes de pâtisserie, criminellement délicieuses, à faire chez vous. Que demander de mieux pour passer l'hiver ?

Hannah Swensen est de retour pour le Carnaval d’hiver de Lake Eden. Au programme : concours de bonhommes de neige, concours de pêche, reconstitution historique, séance de dédicace de la star très caractérielle d’une émission culinaire et un petit meurtre histoire de s’occuper entre les différents jeux organisés par la mairie.
Ce volume est pour l’instant mon préféré de la série, non que l’enquête soit trépidante, mais l’ambiance du carnaval est sympa et il fait la part belle aux relations entre les personnages. J’aime beaucoup la façon dont évolue la relation entre Andrea et Hannah et l’ambiance de leur petite ville. C’est le genre de roman qu’on lit pour l’ambiance plus que pour son intrigue. Bien sûr, Joanne Fluke force souvent le trait, mais je suis plus tolérante à ce genre de défaut dans les cosy mysteries que pour n’importe quel autre genre.
Les amours d’Hannah sont le point noir du tableau, ça en devient embarrassant tant ça n’a aucun sens. Il n’y a aucune évolution et on a vraiment l’impression que l’autrice se sent obligée de bidouiller un semblant de romance. Peut-être craint-elle qu’on s’imagine qu’Hannah n’est pas séduisante (sans doute parce qu’elle passe son temps à se rabaisser). Cependant, comme dans le tome précédent, ça ne prend pas beaucoup de place alors on fait avec. Et, de la même manière, on oublie les « fillers », ces inévitables répétitions d’un tome à l’autre qui lui font gagner des pages.
Tout est toujours extrêmement accommodant dans cette intrigue. Les gens confient des secrets à Hannah comme un rien (pile au bon moment) et elle s’imagine avoir une grande capacité de déduction alors que c’est le hasard qui joue pour elle. Et je ne parle même pas des personnes qui se trouvent comme par enchantement en relation alors qu’il y avait peu de chances qu’elles se rencontrent un jour. Mais quelle importance ? C’est un roman sans prétention qui n’essaie pas de se faire passer pour ce qu’il n’est pas. Il est très distrayant à écouter et ne demande pas une grande attention, toutefois je ne sais pas si cela aurait le même effet en lecture, je crois que je serais tentée de sauter des pages.
C’est une série sympathique si on arrive à s’attacher aux personnages, sans prise de tête et avec des recettes en prime. Pour l’instant, ça me va.

mardi 10 mai 2022

Le Festival du Dragon-Thé

 Une BD de Kay O'Neill, publiée chez Bliss Comics.

Vous pouvez aussi consulter mon avis sur Le Cercle du Dragon-Thé.

Présentation de l'éditeur :

Rinn a grandi entourée de dragons-thé dans son village, mais tomber face à un véritable dragon est tout autre chose ! Elle rencontre Aedhan, un jeune dragon qui avait été envoyé pour protéger le village. Mais Aedhan s'est endormi dans la forêt il y a quatre-vingt ans... Avec l'aide d'Erik, l'oncle de Rinn, et de son compagnon Hesekiel, ils vont tous enquêter sur les mystères de ce sommeil enchanté. Mais Rinn souhaite surtout aider Aedhan à accepter le fait qu'il ne pourra pas rattraper le temps perdu...

Je vous ai déjà parlé du Cercle du Dragon-Thé, une BD destinée à un jeune public, mais pouvant être appréciée par les rêveurs de tous âges, dont je suis tombée amoureuse dès les premières pages. Le Festival du Dragon-Thé en est une sorte de préquelle. On y retrouve Hesekiel et Erik du temps de leur jeunesse, mais toujours accompagnés de leurs petits dragons. Ils ne sont cependant pas les personnages principaux.
Rinn vit dans un village isolé en montagne, auprès de sa grand-mère et de sa sœur. Iel veut devenir cuisinier-e, mais se rend surtout utile en cueillant des denrées dans la forêt pour tous les habitants de sa communauté. En cherchant des champignons, iel va découvrir une créature endormie.
J’ai adoré ce bel album plein de douceur et de positivité. C’est une ode au partage, à l’ouverture d’esprit et à la compréhension mutuelle, à l’acceptation de soi autant que des autres. Dans le village de Rinn, les gens s’entraident. Ils n’ont pas grand-chose, mais le partagent volontiers. Ils ont aussi une façon bien à eux de veiller sur les dragons-thé qui ici ne sont pas attachés spécifiquement à une personne mais à tout le village.
J’ai été très touchée par le parcours d’Aedhan et de Rinn, qui s’aident l’un l’autre à accepter l’un sa vie et l’autre son talent naturel. C’est raconté aussi bien que montré, avec poésie et délicatesse.
Les illustrations sont colorées et vibrantes d’une énergie revigorante. On se sent mieux, apaisé je dirais, après cette lecture.
Cette BD est en outre très inclusive. On a bien sûr un personnage non-binaire, comme vous l’aurez compris, mais l’auteurice sensibilise également ses lecteurices à l’usage de la langue des signes. On trouve à la fin de l’ouvrage des références pour aller plus loin dans la compréhension de cette langue et de la culture qui l’accompagne.
Si vous aimez le thé, les dragons et les belles histoires, que vous avez besoin d’un peu de tendresse dans ce monde angoissant, plongez dans cet univers chaleureux et bienveillant sans hésitation.

lundi 18 avril 2022

Quand la vie s'en mêle T1 : Adèle

Un roman de Lucie Castel, publié en numérique chez Kobo Originals.

Présentation de l'éditeur :

Lorsque la grand-mère adorée d’Adèle décède, la jeune femme à l’esprit sarcastique et à la langue bien pendue est déterminée à respecter ses dernières volontés : quitter la demeure familiale et partir à l’aventure.

Une formation de jardinier-paysagiste plus tard, elle part pour Luserne, petite ville du sud, où se trouve Lucien Vidal, vieil homme acariâtre mais aussi et surtout premier grand amour de sa grand-mère. Grâce à lui, Adèle décroche un petit boulot pour s’occuper du jardin du cimetière communal.

Malgré la suspicion qu’elle suscite chez les habitants les plus conservateurs, elle se lie bientôt d’amitié avec un groupe de marginaux : un jeune facteur dont l’obésité menace son maintien en poste, une toiletteuse gothique et lesbienne, une ancienne reine du lycée anorexique et le jeune et séduisant croque-mort de la ville.

Mais l’ambiance se dégrade lorsqu’un corbeau placarde sur les tombes des lettres accusant des notables respectables des pires comportements. Commence alors une chasse aux sorcières qui accuse prioritairement les amis d’Adèle en raison de leurs différences…

Adèle, vingt-cinq ans, ne sait plus quoi faire de sa vie. Elle a perdu l’être qui lui était le plus cher au monde : sa grand-mère qui l’a élevée. Ce deuil lui semble d’autant plus insurmontable qu’elle s’était repliée sur elle-même, enfermée avec sa grand-mère pour profiter le plus possible du temps qu’il leur restait. Pendant dix ans, elle a tout juste vivoté et le peu d‘attaches qu’elle avait réussi à nouer en dehors de cette relation fusionnelle ne pèse pas bien lourd. Mais c’est sans compter les dernières volontés de Mahaut qui avait bien l’intention de sortir sa petite-fille de l’impasse, même malgré elle.
Alors, ça peut sembler cliché raconté comme ça, mais ça n’a pas d’importance, parce qu’on entre dans cette histoire avec une facilité déconcertante et un intérêt qui ne fait que croître au fil des pages. La jeune femme sarcastique et paumée que l’on rencontre au pire moment de sa vie est très attachante. Adèle est sympathique, elle aime le cinéma et les couleurs vives, elle se sent seule et cache ses failles sous beaucoup trop de sarcasme. Parce qu’elle est une fille lambda à laquelle on peut facilement s’identifier, elle ne semble que plus réelle. Elle se trouve désarmée face à la vie car sa grand-mère était le centre de son monde, mais ce n’est pas pour autant une petite chose fragile qui va pleurer sur son sort. Bien au contraire, elle décide de se focaliser sur la vie et d’être heureuse.
Ce roman est assez typique du genre feel good, avec un événement malheureux comme déclencheur d’une volonté de se reconstruire. Le début nous offre quelques réflexions sombres, mais très vraies, sur le cancer. Sachez toutefois, si c’est pour vous un sujet sensible, que c’est l’affaire de quelques pages. L’héroïne ne s’appesantit ni sur son deuil ni sur la maladie. Cependant, ce passage m’a marquée à cause de ses accents de vérité et de mon expérience personnelle sur le sujet. Je suppose que cela m’a aidée à entrer dans l’histoire, puisque j’y ai tout de suite cru.
Une fois les affres du deuil consumées, Adèle décide enfin de sortir de sa coquille et comme il faut bien commencer par quelque chose autant dévider la pelote de souvenirs que lui a laissée Mahaut, une pelote de regrets pour encourager sa petite-fille à ne pas commettre les mêmes erreurs.
Cette histoire est agréable à lire et pleine d’humour. Quand l’autrice emploie des clichés, ce qui arrive souvent, ils se fondent dans l’intrigue sans trop laisser de grumeaux. C’est le genre de clichés qu’on apprécie parce qu’on se sent comme à la maison, même si on lève de temps en temps les yeux au ciel juste par esprit de contradiction. L’ambiance d’une petite ville du Sud est parfaitement rendue, même si bien sûr les contours sont accentués car il faut bien assurer le spectacle.
J’ai passé un bon moment avec Adèle et ses amis. Cependant, j’ai relevé quelques incohérences, coquilles et cafouillages. Entre autres, il y a des contradictions dans l’histoire de certains personnages, une femme change de prénom en cours de route et pourquoi diable Adèle porte-t-elle le nom de jeune fille de sa grand-mère quand on sait que celle-ci s’est mariée ? Enfin, cela est ennuyeux mais pas bien grave. C’est le genre de roman sans prétention qu’on lit pour son ambiance solaire et pour voir les gentils triompher des aléas de l’existence. Dans cette optique, c’est une réussite.
Comme je suis curieuse d’en apprendre davantage sur les amis d’Adèle, je lirai sans doute la suite.


mardi 12 avril 2022

La Saison de la sorcière

Un roman de Roland C. Wagner publié chez les Moutons électriques et en version audio chez Voolume.


Présentation de l'éditeur :

Un ptérodactyle géant arrache la Tour Eiffel, des statues de Mao ravagent Pékin, un Godzilla dévaste le port de Yokohama …

Une vague d’attentats tout aussi déroutants qu’inexplicables ébranle les symboles de puissance des nations les plus industrialisées. L’Europe est particulièrement touchée par cette nouvelle forme de terrorisme à nulle autre pareille, qui fait usage de forces surnaturelles mais épargne les vies humaines. Pour les États-Unis, la lutte contre les « sorciers du tiers monde » devient presque une mission sacrée, qui justifie même une invasion de la France et d’une partie de l’Europe sous prétexte de « protéger » le Vieux Continent… C’est dans ce contexte que Fric, jeune zonard français fraîchement sorti de prison, doit entamer sa réinsertion…

Un roman court et impertinent, récompensé par les prix Rosny aîné et Bob Morane en 2004. Toujours engagé du côté du rêve et des opprimés contre les impérialismes et la bigoterie, Roland C. Wagner (1960-2012) a le culot de réinventer la fantasy urbaine en politique-fiction. Un livre choc qui, sous couvert d’un de ces récits déjantés et rock’n’roll dont Roland C. Wagner avait le secret, tend un cruel miroir aux dérives de nos sociétés du troisième millénaire, d’une complète actualité.
La magie existe. Enfin, c’est la seule explication possible à la vague d’attentats étranges (et pacifistes) que subissent l’Europe et l’Asie. En réaction, les États-Unis ont envoyé des troupes dans les pays touchés, qui sont du coup devenus des protectorats américains, et ont déclenché une grande campagne de recrutement (si l’on peut le dire ainsi) de mages afin de constituer une armée capable de neutraliser ces terroristes d’un genre nouveau.
Dans ce contexte troublé, Fric sort de prison et retrouve sa banlieue sous ébullition. Les soldats « Tazus » provoquent la hargne d’une partie de la population et de ses potes en particulier. Suite à un incident avec l’un de ces soldats, Fric se voit contraint de se planquer à l’adresse indiquée par un de ses compagnons de cellule et va y découvrir une communauté de hippies et de punks utopistes sur-équipée en matériel informatique. De là à savoir ce qu’ils fabriquent dans leur Enclave, c’est une autre affaire...
Pendant ce temps, la chasse aux sorcières fait rage et pour l’armée américaine il n’y a pas de demi-mesure, les personnes capturées sont avec elle ou… avec elle.
La narration se divise en deux. On suit tour à tour Fric et ses copains ou différents membres de l’armée à la recherche de l’arme ultime (et ils pourraient bien l’avoir trouvée). Cela donne un récit nerveux, plein de rebondissements et d’embardées, qui entraîne son lecteur/auditeur sans trop lui laisser le temps de reprendre son souffle.
Ce roman court et énergique est une sorte de conte moderne, engagé et chaotique qui se joue des codes. On notera que, comme dans les contes, quasiment personne n’a de prénom. Les Tazus et ceux qui gravitent autour sont désignés par leur fonction, alors que Fric et ses potes le sont par des surnoms. Les chevaliers de cette histoire sont de jeunes banlieusards d’âge indéterminé, les fées sont celles du réseau, le méchant dragon polycéphale est une grande puissance capitaliste et la sorcière… Vous verrez bien. 
J’ai beaucoup aimé ce récit. C’est barré, intelligent et drôle. L’auteur, tout en nous divertissant, nous amène à réfléchir. Ce roman nous parle d’impérialisme et d’ingérence, de terrorisme et de résistance, mais il nous montre aussi que parfois la frontière est floue entre ces termes. J’ai trouvé cela intéressant, bien que je pense qu’il y manque un peu de profondeur et que la réflexion sur le terrorisme, surtout, est trop sortie de son contexte. J’ai cependant beaucoup aimé l’Enclave et la façon de vivre des gens qui la peuplent, bien que cela semble beaucoup trop irréaliste à mes yeux. Ils paraissent d’autant plus sympathiques face au capitalisme éhonté affiché par les Tazus. L’auteur a grossi le trait, mais c’est aussi une caractéristique des contes.
La sortie en version audio de ce roman dont la première publication date de 2003 est une bonne occasion de le découvrir (ou redécouvrir). Le narrateur a fait un excellent travail. Certes, le roman est déjà prenant, mais il parvient à accroître encore davantage l’intérêt de l’auditeur grâce à l’enthousiasme qu’il déploie toujours au bon moment.
Les thèmes abordés restent très actuels, bien que le contexte ait évolué depuis les attentats de 2001, et offrent toujours des pistes de réflexions intéressantes. 


lundi 11 avril 2022

La Digue, Blackwater ou l'épique saga de la famille Caskey T2

Un roman de Michael McDowell, publié chez Monsieur Toussaint Louverture.

Mon avis sur le T1.


La vie suit son cours à Perdido, Alabama, et c’est avec délectation que je me suis replongée dans les eaux sombres et boueuses des deux rivières qui la ceignent.
La ville, à peine remise des dégâts laissés par la crue, envisage l’avenir avec inquiétude et le projet de digue commence à prendre forme. Cela pourrait changer le destin de Perdido de bien plus de façons que ne l’ont imaginé le conseil municipal et les riches familles de la ville qui supportent le projet.
De leur côté, les Caskey ont trouvé un équilibre fragile. Elinor a consenti un sacrifice à la matriarche pour que son mari et elle retrouvent leur liberté, mais est-ce suffisant ? Mary-Love n’est pas femme à se contenter d’un accord à l’amiable qu’elle n’a pas fomenté et accordé elle-même avec force magnanimité. Contre Elinor, elle veut une victoire écrasante que nul ne saurait contester. Aux yeux de tous, sa belle-fille s’en sort avec trop de superbe. 
Tout ce que Mary-Love sait faire de toute façon est écraser l’autre, de son amour ou de sa haine, c’est selon. C’est le monopole qu’elle veut et cela va de la scierie familiale à la vie de ses enfants. Elle apparaît comme une pieuvre géante et on prend conscience encore davantage dans ce tome de quelle horrible personne, étouffante, manipulatrice et possessive elle est. Elinor paraît presque sympathique à côté. Pourtant, elle est tout aussi monstrueuse et bien plus cruelle.
Pour commencer, le cheval de bataille de la matriarche sera la digue puisqu’Elinor hait ce projet. Et quoi de mieux pour agacer sa belle-fille que d’héberger sous son toit, dans la chambre qu’elle occupait bien entendu, l’ingénieur chargé de l’étude de terrain ? 
Mais Mary-Love joue sans le savoir avec le feu. Obnubilée par Elinor, elle pourrait perdre son soutien le plus précieux : sa fille Sister qu’elle considère comme un prolongement d’elle-même. L’obéissante Sister en a peut-être assez d’être malheureuse et soumise, il se pourrait bien que l’exemple de son frère, même s’il est passé d’une mère dominatrice à une femme plus subtile mais tout aussi dirigiste, pourrait l’inspirer et lui donner l’occasion de démontrer qu’elle est bien la fille de sa mère.
Ce roman est encore plus passionnant que le précédent. On navigue en eaux troubles et chaque méandre de la rivière semble prêt à nous avaler. Le lecteur est, avec la petite Zaddie, un témoin privilégié (si l’on peut dire) des événements. Or, s’il est bien caché derrière le rempart infranchissable qu’est son livre, je me demande bien ce qui protège l’adolescente. Est-ce, comme je le crois, sa nature féminine qui la préserve ? Pourtant une autre femme n’a pas échappé aux foudres d’Elinor. Je suis donc très curieuse de savoir ce qui arrivera à Zaddie en particulier, d’autant que j’aime beaucoup ce personnage.
À n’en pas douter, cette saga est une histoire de femmes et pas seulement parce qu’elle figure un échiquier occupé d’une part par les pions de Mary-Love et d’autre part par ceux d’Elinor. Oscar, tout naïf qu’il peut l’être parfois, l‘a bien compris et s’en accommode. Avec l’aveu de son incompétence face à ces caractères en acier trempé, il se trouve en mesure d’accéder à une compréhension plus subtile. Il sait depuis le début qu’il n’a pas la main et ne cherche pas à la prendre, mais il n’en est pas pour autant un pion totalement aveugle à l’échiquier sur lequel il se trouve. Au contraire, il semble de plus en plus prendre la mesure de la partie qui se joue et vouloir participer en toute conscience.
Ce tome montre d’ailleurs combien les enfants de Mary-Love ont été sous-estimés par leur mère et par une grande partie, sinon toute, la communauté. Tous deux sont plus fins qu’on pourrait le croire et il faudra compter avec eux non comme des pions mais comme des lieutenants prêts à servir une cause si elle est dans leur intérêt.
Comme la digue qui donne à Perdido une nouvelle allure, la famille Caskey se redéfinie et se métamorphose. Dans ce volume des personnages que l‘on pensait secondaires et anecdotiques s’ancrent à Perdido et provoquent de nombreux remous. La famille s’étend, tisse de nouveaux liens ou en répare d’anciens et les pouvoirs s’équilibrent une fois encore de façon inattendue.
Je n’aurais jamais cru pouvoir me passionner autant pour des histoires de famille ! Pourtant j’ai dévoré ce volume et pas seulement à cause de sa dimension fantastique, même si elle est encore plus sombre et prégnante que dans le précédent.
J’aime en particulier Ivey et ses superstitions. On ne sait jamais si elle a une conscience plus acérée des choses ou si elle se contente d’amalgamer et de véhiculer les peurs de tous. Et des peurs, il y en a à Perdido. Elles glissent dans les recoins sombres tels des serpents d’eau à l’affût de la moindre proie. Un instant de faiblesse et ils vous mordent.
C’est du Fantastique comme je les aime, un soupçon d’effroi, d’étranges rituels, de la magie noire, des âmes tourmentées réclamant vengeance et des scènes que les personnages s’efforcent d’oublier et de ranger dans un tiroir tels de vieux rêves chiffonnés qui refusent de s’effilocher assez pour disparaître.
Certaines scènes sont clairement horrifiques et il y en a une que j’ai trouvée particulièrement éprouvante, cependant, si comme moi vous n’affectionnez pas les récits trop sanglants, sachez que celui-ci est tout à fait soutenable. L’horreur rampe parfois hors de la rivière tel un brouillard épais, mais se dissipe vite. C’est le Fantastique qui imprègne le récit, plus inquiétant qu’effrayant.
Je n’ai pas pour habitude d’enchaîner les tomes d’une série, mais si j’avais le troisième sous la main, je serais déjà en train de le lire. Cette saga est décidément aussi excellente qu’addictive.

mercredi 6 avril 2022

Meute

Un roman de Karine Renneberg, publié chez ActuSF.

Présentation de l'éditeur :

Roman atypique lycantrope, Meute suit les traces de Nathanaël, Val et Calame. Le premier est un loup-garou né de la violence et la solitude qui se débat au sein d'une meute qui ne lui convient pas. Le second est un humain à qui l'on a volé la voix. Quand le troisième entre dans leur vie bien malgré eux, des tensions s'installent et menacent de tout déchirer. Comment trouver son équilibre, dans un monde où les secondes chances n'existent pas ?
Ce récit fantastique est avant tout celui d'une tranche de vie, de ce moment où tout bascule entre le noir et la couleur.

Karine Rennberg est une autrice nantaise. Elle explore l'imaginaire avec une prédilection pour les mondes durs teintés de magie, et les personnages remplis de failles et de couleurs.

Nath a grandi dans les Docks, domaine des gangs qui se disputent les marchés les plus lucratifs : drogues, équipements technologiques ou encore… nourriture. En effet, une éruption solaire a achevé de laminer une société déjà en chute libre. Les ressources se font rares et pour survivre il vaut mieux être fort et sans scrupule.
Nath sait se défendre. Mieux encore, il sait se battre et il aime ça, ce qui fait de lui un mercenaire recherché et un combattant apprécié dans les arènes. Mais il a aussi un secret qu’il doit à toute force garder : il est un loup-garou. Son coéquipier et ami Val, seul humain dans la confidence, est là pour assurer ses arrières, néanmoins il ne peut pas l’arracher à ses obligations en ce qui concerne la meute car, même s’il n’en fait pas partie, Nath a conclu un accord avec l’Alpha. Et cela va le mettre dans une situation aussi inconfortable que surprenante. Cela va, à son corps défendant, le changer.
Ce roman m’a attirée par son originalité. Ces dernières années, la SFFF n’a pas beaucoup exploré la lycanthropie autrement que dans une optique sentimentale. Je ne critique pas, même si je préfère le fantastique, je constate. Cependant il faut bien reconnaître que c’est lassant et aussi réducteur que l’ont été en leur temps les récits d’horreur invariablement associés aux loups-garous. Il fallait que ça saigne, bonnes gens ! Je dois dire que je m’attendais un peu à l’un de ces récits sanglants, mais si Meute est brutal, juste ce qu’il faut, ce n’est pas un roman horrifique. Il suit son propre chemin et celui-ci se trouve entre anticipation, fantastique et roman de mœurs. Il explore l’humanité en ses personnages, la complexité de leur personnalité, la façon dont ils se sont construits et dont ils interagissent, tout cela face à la violence de leur environnement. Ils ne cherchent pas à s’en cacher ou s’en extraire, ils s’adaptent. Ils acceptent la violence, qu’elle viennent d’eux ou de l’extérieur, mais ne se laissent pas dominer par elle. C’est là toute leur force et toute l’intelligence du récit.
Ce roman raconte les liens, choisis ou non, qui se tissent et qui peuvent emprisonner aussi bien que protéger. Il raconte la dévotion, l’amitié, les multiples formes que peut prendre une famille. Mais il raconte aussi les traumatismes, la cruauté et les luttes de pouvoir. Si ce monde est très sombre, il reste néanmoins de l’espoir et on peut le trouver aussi bien en la personne d’un combattant implacable que dans un adolescent mutique.
J’ai aimé Val et sa force tranquille, l’énergie bouillonnante de Nath, les couleurs et la vulnérabilité de Calame, puis les gens qui gravitent autour d’eux. On s’attache à ces personnages, on tremble pour eux, et c’est formidable de les voir évoluer tant ils paraissent réels. Il est d’autant plus facile de se mettre à leur place que la narration est faite à la deuxième personne du singulier, choix plus qu’inhabituel. Je ne vous cache pas que cela m’a gênée au départ, mais je comprends tout l’intérêt de ce choix. Un roman particulier méritait une narration particulière. Quand on s’y fait, cela devient très immersif.
J’ai été très agréablement surprise par tout ce que Meute a à offrir. Une fois la première page tournée, il m’a été très difficile de le lâcher et, quand la fin est arrivée, j’ai mesuré le vide laissé par ces personnages que je n’avais pas envie de quitter. Cela a été pour moi un grand moment de lecture et une excellente découverte.