lundi 28 juin 2021

Un été avec Albert

Un roman de Marie Pavlenko, publié chez Flammarion jeunesse.

Présentation de l'éditeur : 
" Je l'aime ma mamie, je l'adore même, mais faut avouer, dans le classement international des vacances de folie furieuse, elle se situe assez loin derrière le camping entre potes et les amours de vacances au bord de l'océan. " Après le bac, l'été de Soledad était tout tracé. C'était compter sans le divorce de ses parents et le début de dépression de son père. Changement radical d'ambiance et direction les Pyrénées, chez sa grand-mère. Alors que Sol imagine ses vacances vouées à un ennui mortel, un événement inattendu vient totalement les bouleverser. Entre journées en plein soleil et nuits terrifiantes, Soledad va vivre un été hors du commun.
On ne dirait pas comme ça, parce qu’elle peut se montrer assez puérile, mais Soledad est au seuil de sa vie d’adulte. Elle vient d’obtenir son bac et au lieu des vacances au camping entre potes dont elle a rêvé toute l’année, elle se rend dans les Pyrénées chez sa grand-mère paternelle pour profiter du bon air et surtout dégager le plancher. En effet, son petit monde vient d’exploser. Sa mère est partie avec un autre homme et son père dépressif, pour qui elle avait annulé ses vacances, ne souhaite pas sa présence à ses côtés. Autant dire que Sol l‘a mauvaise et qu’elle vit assez mal cette mise au vert forcée. Aussi attachante qu’exaspérante, la jeune fille enchaîne les bons mots (au point que ça devient parfois lourd même s’ils sont bien tournés) et se plaint à qui mieux mieux. Pourtant, ces vacances loin de tout (et surtout de tout réseau) vont peut-être lui permettre de renouer avec sa grand-mère qu’elle adore mais dont elle s’est éloignée en grandissant.
Le temps file et les gens ne restent pas éternellement là à nous attendre. Rien de culpabilisant là-dedans, c’est la vie et on a tous besoin de s’émanciper pour grandir, puis de revenir vers les siens ensuite. Je trouve que ce roman illustre bien ce fait, mais il ne s’arrête pas là. Sol va prendre conscience de la solitude de sa grand-mère dont le mari est mort récemment, va accepter le divorce de ses parents et va aussi s’ouvrir davantage aux autres alors que paradoxalement elle se trouve très isolée et… apeurée. Oui parce que si les journées de la jeune femme sont monotones, ses nuits sont emplies d’angoisses qui s’intensifient au cours de son séjour. Un cinglé rôde dans ce petit coin de montagne où il ne se passe jamais rien d’ordinaire et ce qui au début n’inquiète que Sol, que son entourage juge un peu excessive, va vite peser sur cette petite communauté. Pourtant, la grand-mère de Sol persiste à rassurer sa petite-fille en lui disant que le chêne du jardin, prénommé Albert, veillera sur elles. Autant dire que Sol est plus que dubitative et s’inquiète en outre pour la santé mentale de son aïeule… Il est temps pour elle de se responsabiliser un peu plus pour veiller sur les gens qu’elle aime.
Un été avec Albert est un roman qu’on lit très vite, parce qu’il est bien écrit et que malgré quelques lourdeurs dans l’humour de Sol ou dans la répétition des actions, on se laisse bercer par l’histoire — un peu glauque quand même — et par les réflexions de la jeune femme sur sa vie. J’ai apprécié ma lecture, néanmoins mon avis demeure mitigé car je n’ai pas adhéré à l’aspect fantastique du récit, trop pataud à mon goût. Je m’attendais à lire un roman humain, sur les liens entre une grand-mère et sa petite-fille, sur le choc entre deux vies tellement différentes, avec un peu de mystère en prime, puis ça a sombré dans le thriller mal dégrossi et le fantastique en carton pâte. Le méchant de l’histoire manque de profondeur et de tangibilité. Ses actes sont choquants mais n’apportent pas grand-chose au récit à part dégoûter le lecteur. Du coup, j’ai moins saisi la finalité de tout ça puisque ça fait surtout remplissage. Ce n’est pas assez abouti. Cependant, ce roman est une belle ode à la nature, j’ai beaucoup apprécié la subtilité avec laquelle l’autrice nous en rappelle les merveilles, loin des clichés éculés, dans ses descriptions et commentaires sur la faune et la flore. Pas d’envolées lyriques malvenues ni de niaiseries, elle parle d’insectes aussi bien que de fleurs médicinales. Le message est clair : prenez soin de la nature et elle prendra soin de vous. J’ai aussi aimé les personnages ainsi que les liens qui les unissent. Il est agréable de voir Sol mûrir durant cet été. C’est ce que je choisis de retenir de cette lecture.

dimanche 30 mai 2021

Le Souffle du géant

 Une BD de Tom Aureille, publiée chez Sarbacane.

Présentation de l'éditeur :

Deux sœurs, à la vie, à la mort.

La légende raconte que les lointaines Terres du Nord cachent des Géants dont le souffle a le pouvoir de ressusciter les morts… Il n’en faut pas plus pour Iris et Sophia. Nourrissant l’espoir fou de ramener leur mère à la vie, ces deux jeunes orphelines aux dons magiques extraordinaires se lancent à corps perdu dans un voyage aussi long que périlleux, sans prendre garde à la silhouette tapie dans l’ombre qui les suit à la trace…

Rien n’est trop grand pour les deux soeurs, mais sauront-elles rester unies face aux dangers qui les guettent ?

Iris et Sophia sont orphelines et livrées à elles-mêmes. Leur père a disparu sans laisser d’adresse quand elles étaient petites et leur mère est morte dans des circonstances très traumatisantes. Leur vie n’était déjà pas bien rose et elles peinent à se remettre de ce nouveau drame. Aussi, poussées par les légendes qui ont toujours fasciné leur père et le pendentif qu’il leur a légué, elles entreprennent un périlleux voyage vers le nord dans l’espoir de ramener leur maman à la vie.
Iris, l’aînée, est forte et combative alors que sa cadette, plus douce, aime observer la nature et se poser des questions, l’esprit toujours avide de connaissances. Si leurs caractères sont opposés, elles n’en sont pas moins très soudées et pas si sans défense que leur jeune âge le laisse paraître. Pourtant, leur démarche reste naïve. Elles n’ont aucune idée des dangers vers lesquels elles se ruent. Et puis, est-ce une si bonne idée de ramener quelqu’un à la vie ?
Iris et Sophia sont deux personnages attachants et on compatit vite à leur chagrin, de même que l’on tremble pour elles face aux dangers qu’elles affrontent. En effet, elles ne sont pas les seules à vouloir s’emparer du souffle d’un géant pour ramener un être cher et de nombreux pièges jalonnent leur route. Heureusement, si elles croisent beaucoup de personnes mal intentionnées, il y a aussi des gens bien.
Le Souffle du géant est une jolie BD sur la partie la plus difficile du deuil : l’acceptation, mais aussi sur la famille, la précarité et ce qui au final compte vraiment dans l’existence. Les deux sœurs vont grandir et s’affirmer, chacune à sa manière et choisir dans l’adversité le genre de personnes qu’elles veulent être.
J’ai déploré un scénario quelque peu linéaire, malgré quelques flash-back, bienvenus mais taillés à la serpe, concernant la mère des deux filles. Les personnages ne sont pas assez développés à mon goût. On apprend assez peu de choses sur le père et encore moins sur l’origine des pouvoirs des deux sœurs. J’ai néanmoins apprécié cette lecture douce-amère. Les dessins sont jolis, bien qu’assez classiques et ils servent parfaitement l‘histoire.


tous les livres sur Babelio.com

vendredi 30 avril 2021

Ex Dei

Un roman de Damien Snyers, publié chez ActuSF.

Mon avis sur le premier tome.

Mon avis sur une nouvelle dans le même univers.

Présentation de l'éditeur :

Dans un monde où se mêlent machines à vapeur, magie et trolls, une humaine et un elfe tentent de sauver leur peau. Elle, membre d’une organisation secrète en possession d’un artefact convoité, lui, gentleman cambrioleur aux yeux plus gros que le ventre. Mais que peut-on faire face à un homme qui ne veut pas mourir ? Auteur belge vivant à Liège, Damien Snyers nous propose après La Stratégie des As un nouveau roman indépendant dans le même univers.

Ayant beaucoup aimé La stratégie des as, j’étais curieuse et plutôt enthousiaste à l’idée de cette suite.
Après son dernier coup, notre elfe cambrioleur vit sa meilleure vie loin de Nowy-Kraków. Ou presque… Eh oui, il commence à s’ennuyer ferme et c’est bien sûr là que commencent les ennuis…
Ce roman nous est conté par deux narrateurs, d’un côté James, l’elfe cambrioleur, de l’autre Marion l’historienne immortelle. J’avoue avoir eu plus de mal avec la seconde, surtout au début. Elle est très antipathique et souvent immature. En outre, il y a beaucoup de longueurs dans sa partie du récit. Cependant, j’admets que cela s’améliore au fur et à mesure.
J’ai eu l’impression de lire deux romans de genres différents. Pas à cause de l’alternance des narrations, mais bien de la façon dont se déroule l’histoire. La première partie est un polar plutôt agréable à lire et bourré d’action, la deuxième… semble ne pas trop savoir ce qu’elle est tant elle part dans tous les sens. On verse alors dans un fantastique un peu glauque, chaque piste que l’on suit nous claque visage… C’est frustrant et un rien malaisant.
L’auteur tend à nous balloter de droite et de gauche. Il multiplie les fausses pistes, nous fait croire qu’il se dirige vers quelque chose pour au final aller ailleurs, mais c’est plus confus que plaisant au bout d’un moment. L’ensemble manque de cohésion et il est difficile de se raccrocher aux personnages pour compenser.
Il y a de nombreuses faiblesses dans ce scénario, comme par exemple des retournements de situations vraiment faciles et qui sortent de nulle part, des arcs entiers expédiés en un claquement de doigts et des problèmes qu’on nous promet complexes qui font au final l’effet de pétards mouillés. Et c’est pareil à chaque fois…
Il m’a parfois semblé que l’auteur fait des choix juste pour dire qu’il peut les faire. Cependant, l’originalité ne garantit ni la logique ni la valeur intrinsèque d’un choix scénaristique. Ainsi la fin du récit semble très creuse au lieu d’être le twist qu’elle prétend être. Le lecteur avisé la voir venir, bien qu’elle contredise la construction narrative. Je n’en vois pas l’intérêt, même si l’on sait que le narrateur n’est pas fiable et qu’il y a peut-être autre chose derrière cela. Elle laisse nombre de questions sans réponses. Quid des motivations d’un des personnages qui est pourtant au cœur du récit ? Au mieux, elle laisse perplexe. Quant à moi, j’étais blasée, limite ennuyée.
J’avais beaucoup apprécié La Stratégie des as, mais Ex Dei est un roman bien trop confus pour moi. Il cherche sa forme sans la trouver, de même pour son intrigue, un peu à l’image d’un de ses personnages. C’est plus agaçant que prenant et laisse une impression de vacuité.




dimanche 11 avril 2021

Je choisirai la voie du vent

 Un roman de Régine Joséphine publié chez Marabooks.

Présentation de l'éditeur :

« Ce que je ferai dorénavant le sera pour la dernière fois. » Otzuka Akio, pilote kamikaze japonais, 1925 – 1945

Japon 1945 : Par un matin de printemps, un jeune pilote japonais Kiyoshi Anaka s’envole au-dessus de la mer vers le cuirassé américain qu’il doit faire exploser. Ce sera son dernier vol. Il ne laisse derrière lui qu’un carnet noir contenant une mèche de cheveux …

Lyon 2016 : Après avoir quitté la clinique de soins où elle a atterri suite à une dépression nerveuse, Colombe décide de quitter Lyon et d’accepter un poste de professeur dans l’école d’un village au beau milieu des montagnes. Ce n’est pas un hasard. Dans l’ancien moulin-bistrot du village, travaillait Louise, sa mère biologique, décédée dans d’étranges circonstances. Que s’est-il passé cette nuit fatidique où Louise a perdu la vie ? Que contient ce carnet noir qu’elle a légué à sa fille ?

Entre la rencontre d’un instituteur gothique désagréable, celles d’un bistrotier collectionneur de cuvettes de toilettes et d’un mystérieux artiste installateur de scènes miniatures, Colombe n’imagine pas à quel point sa décision va changer sa vie. 

Colombe, la vingtaine, traverse une grosse crise. Elle a raté son année de stage en tant que professeure des écoles pour une mystérieuse raison qui l’a envoyée en clinique pour quelques mois et se voit obligée, à cause des manipulations de sa mère, d’accepter un poste dans un village paumé. Cependant, c’est peut-être pour elle l’occasion d’en apprendre plus sur ses origines car Colombe a été adoptée et elle a vécu dans ce village les premières années de sa vie. Elle y déménage donc, avec dans ses valises le seul bien qui lui reste de sa mère biologique : un carnet écrit en japonais dont elle n’a pas la moindre idée du contenu.
Le récit oscille entre la vie de Colombe, ses difficultés à s’intégrer dans cette petite communauté déjà divisée ainsi que sa recherche d’informations concernant sa mère, et le journal intime d’un soldat japonais de la seconde guerre mondiale voué à devenir un kamikaze. Y a-t-il réellement un lien entre les deux ?
J’ai eu beaucoup de mal à finir ce roman qui pourtant se laisse lire sans demander trop d’attention. Le fait que j’ai trouvé Colombe détestable dès le début n’a pas aidé. Cependant, elle n’a rien à envier aux autres personnages, aussi caricaturaux et insupportables les uns que les autres. C’est la foire à la manipulation, à la puérilité et au jugement facile. J’ai essayé de les apprécier, car ils ont aussi de bons côtés, mais ça n’a pas fonctionné.
L’autrice n’a pas eu peur d’envoyer des clichés car tout y passe, dans le caractère de ses personnages comme dans la construction de son histoire… Ça m’a tapé sur les nerfs. Le récit est truffé d’erreurs et d’incohérences, des âges et des dates qui varient, des imbroglios et des facilités scénaristiques, des personnages qui changent d’avis en un claquement de doigts sans raison aucune, des coïncidences aussi discrètes dans le paysage que le serait la tour Eiffel déposée à côté du moulin dans la nuit… Bref, la cohérence boit à son aise sa chartreuse frelatée au bistrot du village et elle vous laisse vous débrouiller avec ça. Ici c’est le hasard qui fait tout et il est franchement prodigue. Mais quelle importance du moment que ça finit bien ? 
Je n’attendais pas quelque chose d’époustouflant ni de super original. J’espérais juste passer un moment agréable avec des personnages sympathiques. Mauvaise pioche...


lundi 5 avril 2021

Le jour où l'humanité a niqué la fantasy

 Un roman de Karim Berrouka, publié chez ActuSF.


Présentation de l'éditeur :

Au départ, il y a un lutin qui hurle « Vous avez niqué la fantasy ! » alors qu’il retient en otage plusieurs personnes dans une bibliothèque. Et puis il y a le coup d’un soir d’Olga qui se met à déconner et à foutre le feu à son appartement, avant d’aller brouter les pissenlits par la racine. Et il y a aussi les trois punks Jex,
Skrook et Pils qui doivent jouer au Festival du Gouffre tandis qu’il se passe de drôles de trucs dans la forêt d’à côté.

Karim Berrouka, auteur du Club des Punks contre l’apocalypse zombie (prix Julia Verlanger) revient avec Le jour où l’humanité a niqué la fantasy. Membre émérite de la World Grouilleux Academy of Fariboles et professeur de fantasy appliquée à Normal Sub, livre ici un récit autobiographique indispensable pour la compréhension de l’univers et le salut de l’humanité.

Tout commence quand un cinglé prend des gens en otage dans une bibliothèque parce que « l’humanité a niqué la fantasy ». Enfin non. Tout commence peut-être quand Olga ramène chez elle un type qui éjacule des flammes… Non, toujours pas. Alors tout commence peut-être au cours d’un festival punk dans un bled paumé dont les habitants sont bien trop accueillants. Quand une mamie vous fournit en speed, méfiez-vous quand même un peu.
Vous trouverez dans ce roman à la narration tressée des fées gélatineuses (et libidineuses), des lutins d’un mètre quatre-vingt, des licornes méprisantes, des ondines caractérielles, un gamin schizo (ou pas) avec son démon intérieur, deux filles qui n’avaient rien demandé mais ne s’en laissent pas conter, une apocalypse mal calibrée et des punks, bien sûr.
J’aime ces romans qui ne vous mâchent pas l’imagination ou les neurones avec une narration bien linéaire. Ici les pistes se croisent, forment des boucles en retour arrière et créent un motif qu’il est plaisant de voir se dessiner. La multiplicité des personnages freine peut-être un peu l’implication du lecteur dans certaines parties, s’il développe une préférence pour l’une ou l’autre. Cela n’a pas été mon cas. J’ai adoré Olga, Margo et les punks. Sans parler des auteurs...
Le jour où l’humanité a niqué la fantasy est un roman drôle, plein d’énergie, de chaos et d’absurdité, ainsi que d’êtres féeriques comme vous ne les avez jamais vus (et ne voulez surtout pas les voir), mais aussi d’intelligence et d’irrévérence. Il se joue des codes de la fantasy sans se prendre au sérieux pour autant.
J’ai apprécié ce récit déjanté et le jeu de références au point que je n’ai pas vu défiler les pages. 

lundi 22 mars 2021

Unorthodox

Une autobiographie de Déborah Feldman, publiée chez Audiolib en version audio, lue par Charlotte Campana.


Présentation de l'éditeur :

Dès qu’elle a senti ce petit être au creux de ses bras, si fragile, Deborah Feldman a su ce qu’elle devait faire. A peine âgée de 19 ans, elle a toujours vécu au sein de la communauté hassidique Satmar. Elle a toujours suivi les principes implacables qui régissent les moindres détails de sa vie : ce qu’elle peut porter, à qui elle peut parler... Tous les principes sauf celui de ne pas lire de littérature. Les moments de lecture volés de son enfance, passés à découvrir les êtres de papier indépendants et fiers de Jane Austen et Louisa May Alcott, lui ont donné envie de découvrir une autre vie, au milieu des gratte-ciel de Manhattan.
Elle sait qu'il est temps d’échapper à son mariage dysfonctionnel avec un homme qu’elle connait à peine, d’abandonner ses responsabilités de bonne fille Satmar et de laisser cours à ses désirs. Indépendamment des obstacles, il est temps, pour elle et son fils, de trouver le chemin du bonheur et de la liberté.

Le récit autobiographique de Deborah Feldman, jeune femme juive qui a fui son milieu religieux et qui a inspiré la série Netflix Unorthodox.

Je suis tombée sur cet audiolivre en compulsant le catalogue d’Audible. Bien qu’ayant entendu parler de la série éponyme, je ne l’ai pas encore vue. J’hésitais à commencer le livre en premier, mais en écoutant l’extrait j’ai eu envie de continuer. Il faut dire que la lectrice fait un très bon travail. Son agréable voix porte à merveille les confidences de l’autrice, la candeur de son enfance aussi bien que ses incompréhensions d’adolescente et ses révoltes d’adulte. On s’attache vite à Devoireh et on souhaite le meilleur pour elle.
Unorthodox est un roman autobiographique. Deborah Feldman y retrace son enfance et son entrée dans l’âge adulte au cœur d’une communauté juive hassidique. Elle nous parle de sa famille et de sa communauté, de leurs traditions, de sa façon d’envisager la religion, de son amour de la lecture et de son besoin de liberté. Intelligente, elle passe son temps à s’interroger sur le monde. Elle explique comment ses aspirations ont fini par la couper de ses racines sans rejeter pour autant ces dernières.

« En vérité, toutes ces certitudes résident dans l’esprit, et le mien ne peut pas être entravé : si personne ne peut réduire mes rêves, alors aucune accumulation de contraintes ne pourra garantir une paisible soumission de ma part. »

J’ai grandi dans un environnement si différent de celui de Devoireh et pourtant je me suis sentie très proche d’elle. Nous avons à peu près le même âge et nous avons lu les mêmes livres dans notre enfance, je suppose que cela aide. Ses lectures l’ont construite et sauvée d’une certaine manière. Cela crée une résonance en moi. Je crois à la lecture comme vecteur d’émancipation, d’apprentissage et même comme pilier de soutènement de la santé mentale, pour peu qu’on soit curieux et doté d’un bon esprit critique comme c’était le cas pour Deborah.
Son récit m’a passionnée. Elle évoque ses interrogations incessantes, sa relation avec Dieu, sa façon de se cacher pour lire et de louvoyer pour se procurer des livres, ses réflexions de petite fille qui cherche à appréhender et s’approprier des concepts religieux qu’elle n’est pas censée remettre en question ainsi que des concepts sociaux qui lui sont étrangers. Elle avait envie de voir plus loin que le quartier où elle a grandi, d’apprendre pour mieux choisir son destin. Elle brosse le portrait d’une communauté sévère, engoncée dans ses traditions, dont certaines l’étouffent. Elle parle des mariages arrangés, alliances qui ne peuvent se nouer sans argent, du tout petit monde dans lequel sont cantonnées les filles, de l’inquiétude permanente de n’être pas assez pure, assez modeste, irréprochable...
Je suis passée par toutes sortes d’émotions au cours de mon écoute : tendresse, effroi, colère, inquiétude, solidarité. On a beaucoup reproché ses prises de position à Deborah, pourtant, malgré tout ce qu’elle a pu vivre, j’ai trouvé dans ce récit une certaine indulgence pour sa famille et la volonté d’être juste en ne les accablant pas inutilement.
Ils n’ont jamais voulu lui faire de mal, c’est sans doute ce qui est le plus terrible. Ils l’ont juste éduquée comme ils pensaient qu’elle, ou tout autre enfant, devait l’être. Je suppose que c’est le danger de se replier sur soi, on ne remet que difficilement en cause les traditions. Ils s’y sont accrochés pour se protéger, mais parfois elles les empoisonnent.
J’ai été particulièrement touchée par les passages dans lesquels l’autrice évoque les personnes de son entourage qui souffraient de troubles mentaux (qui découlaient parfois de la pression exercée par la communauté) et qu’on n’aidait ou ne soignait pas. C’est assez perturbant et tellement triste.
J’ai aussi été choquée par la totale absence d’éducation sexuelle et les conséquences terribles que cela peut engendrer. Ces filles ne savent rien de leurs corps. Elles n’ont aucune idée de ce qui leur arrive lors de leurs premières règles et si Deborah ne panique pas elle n’en croit pas moins qu’elle va mourir. Et elle, au moins, ose en parler à sa grand-mère... Combien de filles de sa communauté doivent être terrifiées par ce changement dont elles ignorent la nature ?
Ajoutons à cela que leur ignorance en fait des proies faciles dans ce petit univers clos pas si protégé que ça. Comment se défendre d’une agression sexuelle quand on ne sait pas ce que c’est, quand on n’a même pas les mots pour s’expliquer ou qu’on craint confusément d’être celle qui sera accusée de s’être mal conduite parce qu’on ne sait même pas ce qui est arrivé ? C’est une pensée horrible, une dépossession humiliante de soi-même. La confusion et la détresse de la jeune Devoireh dans certaines situations m’ont fait mal pour elle.

« Peut-être ont-ils raison à propos du monde extérieur, ai-je pensé sur le moment. Quelle existence cauchemardesque que de vivre dans l’ombre d’une telle violence. Quand j’ai grandi, j’ai compris que les dangers que le film montrait existaient aussi dans ma propre communauté. Simplement, on les enveloppait de secret et on les laissait pourrir sur place. Et j’en arriverai à conclure qu’une société honnête vis-à-vis de ses dangers est meilleure que celle qui dénie à ses citoyens la connaissance et la préparation nécessaires pour les repousser s’ils se présentent. »

Dans leur naïveté, ces filles sont à la merci de quiconque souhaitant leur faire croire, ou faire, n’importe quoi. Certes, toutes ces filles ne sont peut-être pas aussi naïves que l’était notre narratrice, mais qu’advient-il de celles qui le sont ? Elles n’ont aucun pouvoir sur leur destinée et sont délibérément tenues à l’écart de connaissances de base afin de les rendre dépendantes des hommes de leur entourage. Cela donne le vertige.
Deborah Feldman nous dépeint des filles isolées, notamment par la barrière linguistique (on fait en sorte qu’elles n’utilisent l’anglais qu’au minimum) mais aussi dans leur propre communauté où leurs interlocuteurs sont restreints. C’était d’autant plus vrai pour elle qui n’était pas élevée par ses parents mais par ses grands-parents, je suppose que la barrière générationnelle n’a fait que l’isoler davantage. Sa force de caractère et son audace n’en sont que plus admirables.
J’ai été fascinée par l’histoire de cette femme, à peine plus jeune que moi, si semblable et si différente. Son récit m’a bouleversée, enragée parfois, amenée jusqu’au bord des larmes, mais je suis heureuse d’avoir pu voir au-delà de la cloison qui existe entre nos deux mondes. Elle m’a offert de nombreuses sources de réflexion.

vendredi 19 mars 2021

La Machine T1

Un roman de Katia Lanero Zamora, publié chez ActuSF.

Présentation de l'éditeur :
Nés dans le confort de la famille noble des Cabayol, Vian et Andrès sont deux frères inséparables. Mais dans un pays où la révolution gronde et où les anciens royalistes fourbissent leurs armes pour renverser la toute jeune République, ils vont devoir choisir leur camp... Grande fresque familiale où les batailles politiques rejoignent les bouillonnements personnels, La Machine est une œuvre forte, absolue et puissante.

Après son roman très remarqué Les Ombres d’Esver, Katia Lanero Zamora nous y dessine des destins inoubliables.

La Machine nous conte un pays en pleine révolution sociale qui se trouve à un carrefour de son histoire,  mais aussi le destin de deux frères qui s’adorent tout en ayant choisi des voies diamétralement opposées. Andrès et Vian Cabayol ont grandi dans le confort malgré une origine roturière qui peine à se faire oublier dans un monde où les aristocrates et membres du clergé sont très jaloux de leurs privilèges. Le grand-père des garçons, s’étant illustré pendant la guerre, a reçu en récompense un domaine et un titre dont il a tiré parti au mieux, reniant en bloc ses origines paysannes. Il a tenu d’une main de fer aussi bien sa famille que ses affaires. Pour autant, les deux derniers héritiers de sa lignée ne sont pas ce qu’il espérait et s’il n’est plus là pour tenter de diriger leur vie, il n’en a pas moins une certaine influence sur leur destinée.
Andrès, l’aîné, semble avoir un profond complexe quant à ses origines. Il peine à trouver sa place dans la hiérarchie sociale. Il n’est ni d’un monde ni de l’autre, mais depuis toujours il a préféré tenter de s’intégrer parmi les paysans, même si ceux-ci le considèrent avec méfiance ou circonspection. Il se jette alors à corps perdu dans les idées machinistes, idéal politique qui s’apparente au communisme, à la fois pour s’intégrer et pour s’opposer à son père, mais aussi parce qu’il finit par croire à cet idéal.
Son frère Vian, quant à lui, est plus désireux de plaire à son père que de s’émanciper. Il a grandi dans l’ombre de son aîné et il cache avec plus ou moins de réussite une part importante de lui-même qui ferait scandale si ses pairs la découvraient. Dans cette société dévote et répressive, qui cherche à contrôler les gens, voire à les réifier, Vian a choisi d’être un soldat, ce qui fait de lui une marionnette dans des jeux de pouvoir. Si son but est de protéger sa famille, il ne s’en est pas moins mis dans une situation très délicate qui peut vriller à tout moment.
Si j’apprécie Andrès pour sa fougue et son caractère, j’ai néanmoins préféré les passages consacrés à Vian. Le fait qu’il soit tenaillé entre ses différentes allégeances et ses propres aspirations en fait un personnage complexe et attachant. Contrairement à son frère, il a conscience qu’aucun choix ne le mènera au bonheur et qu’il n’est qu’un pion sur l’échiquier des puissants. Je trouve cela terrible. Pourtant, ses choix le portent toujours vers ce qu’il croit être la meilleure manière de protéger ceux qu’il aime, peu importe si c’est à son détriment.
J’ai aussi beaucoup aimé Lea, la compagne d’Andrès, pour son courage et sa foi en ses convictions. Elle est très émouvante.
Le roman fait quelques bonds dans le passé pour nous montrer comment tous ces personnages se sont construits, ce qui justifie leurs choix dans le temps présent. J’ai aimé ces passages qui sonnent très vrai et apportent du relief à leur personnalité.
Lea, Andrès et Vian vivent sur des braises, la question n’est pas de savoir si l’incendie partira, mais quand. Entre les royalistes, qui veulent étouffer la toute jeune république, et les machinistes qui réclament la fin des privilèges, il ne peut naître qu’une guerre sanglante et fratricide. Cela, bien sûr, vous rappellera la guerre civile espagnole et ce roman s’en inspire largement. D’ailleurs, bien qu’il soit publié chez un éditeur de SFFF, la seule partie qui est imaginaire est la localisation de cette histoire. Je regarde toujours avec une certaine circonspection ces romans qui sont historiques sans l’être. Je cherche une justification à ce choix qui me paraît souvent être de la paresse intellectuelle servant uniquement à éviter la rigueur que demande l’écriture d’un roman historique. En l’occurrence, ce n’est pas le cas. L’autrice a donné une vraie cohérence à son récit et à ses choix. On croit à son monde et à ses personnages. Elle utilise bien la liberté qu’elle a pris de sortir du cadre historique pour nous offrir un de ces grands romans pour lesquels on se passionne d’un bout à l’autre. Elle a écrit cette histoire avec vivacité et élégance et quand on arrive à la fin, on se sent frustré de ne pas pouvoir lire la suite immédiatement.